Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très
suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est sur les
routes qui aboutissent à son clocher une procession de voitures dans
laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage
dans la contrée ; le long des haies vertes festonnées de ronces et de
clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à
la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur
les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou
bleue ; et si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de
paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie
aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays.
Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues
pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de la _Belle-Hôtesse_, il se
produisit un mouvement de curiosité dans la foule : car, si les
charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau
était un événement dans le village.
Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient
les rumeurs : c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en
sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes
établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des
landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les
rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes
blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée.
Leur simplicité était tout à fait primitive : des gradins en bois brut,
et c'était tout ; les premières avaient le soleil dans le dos, les
petites places dans les yeux ; rien de plus, mais cette disposition était
d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour
faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon.
— Certainement, nous allons être rôtis, dit madame Barincq en
s'installant au premier rang.
Après dix minutes elle était encore à chercher un moyen pour échapper à
cette cuisson, quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune ;
en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil ni à
la chaleur.
— Voilà le baron, dit-elle à Anie.
— Ne comptais-tu pas sur lui ?
Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à
son idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le
rencontrer :
— Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que
nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte
distance, pour en voir une.
— Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La
journée sera, je le crois, intéressante : les bêtes sont vives, et les
écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons : Saint-Jean,
Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs
qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse.
— Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur ? demanda madame
Barincq.
— L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et
au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur
lui-même et la vache passe sans le toucher : il l'a écartée ou plus
justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme
l'écarteur ; mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous
allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou
fourrés dans son béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants
que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous
autres landais, ils ne valent pas un bel écart : le saut est fantaisiste,
l'écart est classique.
— Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses ? demanda
madame Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait
cependant provoquées.
— Je ne crois pas ; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout.
— Je regretterai son absence ; nous avons eu le plaisir de le garder à
dîner cette semaine, c'est un homme aimable.
— Un brave et honnête garçon, très droit, très franc.
— Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive
affection, continua madame Barincq, curieuse d'obtenir des
renseignements sur les relations qui avaient existé entre le capitaine
et celui qu'on lui donnait pour père.
Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se
contenta de répondre par un sourire vague.
— Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit madame Barincq, elle
ne peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille.
Le baron accentua son sourire.
— Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme
on a dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau.
Comme le baron ne répondait pas, elle insista :
— Pensez-vous que telle ait été son espérance ?
— Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien
entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis
affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent ; et si,
comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que
j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché
en rien : il est au-dessus de ces choses.
— Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il
est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec
lesquelles on fait le type du parfait soldat.
— Mon Dieu, oui, mademoiselle ; seulement, si ce type était vrai hier, il
n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui.
— Je ne comprends pas bien.
— C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas
les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques
années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale
chez l'officier, comme le mariage était l'exception ; et, à cette époque,
le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce
parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses
ambitions dans la fortune. Mais le mariage, maintenant si fréquent dans
l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles
riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une
importance qui n'existait pas pour ses devanciers ; et ils ne sont pas
rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie
fille : « Ça apporte ? » La fortune, en s'introduisant dans les régiments,
a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait
pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce
nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui,
d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de
l'armée ; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui
double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la
fortune ne sera pour lui que l'accessoire.
— Alors, c'est tout à fait un héros ? dit Anie.
— Tout à fait.
— On peut donc admettre, continua madame Barincq, revenant à son idée,
que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été
trop douloureuse ?
— On peut le croire.
Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita
de cette diversion pour n'en pas dire davantage : la fanfare jouait avec
rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie ; ce
n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait
plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure
qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves,
cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de
la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours
bleu, était cordonnier ; et celui-là, de si noble tournure, tonnelier !
Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune
dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune
dans sa loge ; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un
trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs
creux ; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur
qu'elle aperçoit ; il l'attend ; et, quand arrivant sur lui elle baisse la
tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même,
et elle passe sans l'atteindre ; l'élan qu'elle a pris est si impétueux
que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur
un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des
applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de
la bête.
L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en
face l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite ; point de
_picador_ pour fatiguer le taureau ; point de _chulos_ avec leurs
_banderilleros_ pour l'exaspérer ; point de _muleta_ pour l'étourdir et
derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise ; l'homme n'a
d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et
son agilité ; la bête n'a pas de traîtrise à craindre : au plus fort des
deux, c'est un duel.
Il arriva un moment où l'entrain des écarteurs faiblit ; la chaleur était
lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler
encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée ; la
fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui précisément,
parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que
c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer
avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches
du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à
provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne
trouva personne devant elle : c'était une petite bête maigre, nerveuse,
au pelage roux truité de noir, au ventre avalé, n'ayant pas plus de
mamelle qu'une génisse de six mois ; sa tête fine était armée de longues
cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur
qui disait la réputation :
— La Moulasse !
Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle : voyant
les écarteurs espacés çà et là le long du pourtour, elle se rua sur le
premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en quelques secondes elle eut
fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de cornes,
et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au plus vite,
à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses ; cela fait,
elle revint au milieu de la piste et se mit à creuser la terre qui sous
ses sabots nerveux volait autour d'elle.
— Saint-Jean ! Boniface ! criait la foule, chacun provoquant celui des
écarteurs qu'il préférait.
Mais aucun ne parut pressé de descendre : Saint-Jean regardant Boniface
qui regardait Omer.
— A toi !
— Non, à toi !
En voyant cette débandade, Anie s'était mise à rire :
— Je n'ai jamais autant que maintenant admiré l'agilité des Landais,
dit-elle.
C'était à son père qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les
arrêta au passage :
— Permettez-moi de me réclamer de ma nationalité, dit-il en saluant.
Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains
sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arène.
Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitôt un cri immense
s'éleva ; on l'avait reconnu, et on l'acclamait.
— Le _baronne_ !
Ce n'était plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse,
c'était le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir
cette lutte allumait un délire de joie.
— Le baronne ! le baronne !
Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'était levé, gesticulait,
curieux, enthousiasmé ; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait
les yeux écarquillés, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait
se passer.
Vivement il était venu se placer en face de la Moulasse, mais sans
cependant se rapprocher trop d'elle, de façon à la voir venir ; le veston
boutonné et serré à la taille, son chapeau jeté au loin, il leva les
deux bras droit au-dessus de sa tête et d'un claquement de langue
provoqua la vache.
Instantanément elle fondit sur lui : l'attention était frénétique ; on ne
respirait plus ; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la
vache sur le sable ; elle arrivait. Le baron n'avait pas bougé et la
tenait dans ses yeux. Elle baissa la tête. Il tourna sur ses talons, et
elle passa en l'effleurant. Mais c'était une bête expérimentée ; au lieu
de s'abandonner à son élan, elle se jeta brusquement de côté et revint
sur le baron qui l'écarta une seconde fois, puis une troisième, toujours
avec la même justesse, la même sûreté.
La fatigue et la nonchalance des écarteurs s'étaient miraculeusement
envolées quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arène, et tous en
même temps ils s'y étaient abattus : provoquée de divers côtés, la
Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter à sa tribune pour
reprendre sa place à côté d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec
des trépignements qui menaçaient de faire écrouler le cirque sous les
battements de pieds.
— Quelle émotion vous nous avez donnée ! dit madame Barincq en le
complimentant.
— Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne
courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entière sincérité.
Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un
écarteur et elle le secouait au bout de ses cornes engagées dans la
ceinture qui le serrait à la taille ; on se jeta sur elle, et il retomba
sur ses pieds pour se sauver en boîtant.
— Vous voyez, dit madame Barincq, le premier moment d'émoi calmé.
— C'est un maladroit.
— Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne à te plaire ? dit madame
Barincq à sa fille, lorsqu'après la course ils se retrouvèrent tous les
trois installés dans leur landau.
— En quoi ?
— En sautant dans l'arène pour te montrer son courage.
— Cela ne m'a pas plu du tout.
— Tu as eu peur ?
— Pas assez pour ne pas trouver qu'il était peu digne d'un homme de son
rang de s'offrir ainsi en spectacle.
V
Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la
peinture, de son lever au déjeuner, travaillait volontiers dans
l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les
foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave : sa
fourche à la main, elle épandait son andain sans rester en arrière ; et
le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle
apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses.
Ces goûts champêtres fâchaient sa mère qui les trouvait peu compatibles
avec la dignité d'une châtelaine comme elle trouvait le soleil malsain
et dangereux ; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des
insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur ? Pour se
préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions,
mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui
n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les
gants montant jusqu'au coude que pour les abandonner à la première
occasion.
Par contre, ces goûts et cette liberté d'allures faisaient la joie de
son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail
des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour
tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de
toucher à une faulx, conduisant les bœufs, montant les chevaux,
ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel
délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée,
misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère
parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées,
ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que
fermait au loin l'horizon changeant de la montagne dont il avait si
longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.
Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la
surveillance de la traite des vaches dans les étables ; puis, tout son
personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux et s'en allait
inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en
prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue,
non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins
accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour
causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs,
ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les
écoutait : étaient-ils satisfaits de leur récolte ? Et des discussions
s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que ceux
qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres ; ne
se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire
avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les
amener à comprendre ses explications.
Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des
grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais,
tantôt dans un îlot, en train d'achever une étude d'après nature, ce
qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté,
le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée ; arrivé près
d'elle, il descendait de cheval ; elle, de son côté, quittait son pliant
pour venir à lui, et ils s'embrassaient :
— Tu as bien dormi ?
— Et toi, mon enfant ?
Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait
son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la
vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car
il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette
chose devint admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin
plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se
disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement
dans le train ; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manœuvre,
elle était une artiste ; dans ces conditions, comment n'eût-il pas
repoussé les objections qui se présentaient à son esprit !
— Certainement, tu as raison, disait-il en manière de conclusion,
l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre.
Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on
avait battu en son absence, ou celle des cochons qu'on ne faisait pas
sortir de la porcherie ou qu'on n'emballait pas en voiture sans qu'il y
eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour
les toucher.
C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait,
si l'envie lui en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.
Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans
plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne
avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous !
Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient
tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie et mangeaient en
bavardant la collation qu'on leur apportait du château : un morceau de
pain avec un fruit ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de
vin blanc du pays et d'eau fraîche.
C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en
avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut
se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.
On causait à bâtons rompus du présent, du passé et aussi quelquefois de
l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux
qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se
réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.
On s'examinait aussi : le père en se demandant si, comme le disait sa
femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté,
sinon pour sa santé ; la fille, en suivant sur le visage de son père et
dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis
leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de
vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard.
Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était
pour le complimenter :
— Tu sais que tu rajeunis ?
— Comme toi tu embellis ? Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous ?
Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui
semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il
pas logique que le jour où l'on se conforme aux lois de la nature,
l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout
seul et reprenne son fonctionnement régulier ? Voilà pourquoi je suis si
heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces
fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse ; sois certaine que la
médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil
et défendra les rideaux et les ombrelles.
— Ils m'amusent, ces exercices.
— N'est-ce pas ?
— Il me semble que ça se voit.
— Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose.
— Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre
qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix.
— Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois !
— C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé
si les pauvres êtres courageux, mais aussi très malheureux qui
acceptaient cette misère étaient vraiment les mêmes que ceux qui
habitent ce château ?
— Ne pense plus au passé.
— Pourquoi donc ? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour
apprécier la douceur de l'heure présente ? Ce n'est pas seulement quand
je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant
les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé,
m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie
heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée ; c'est encore quand, dans
la tranquillité et l'isolement du matin, je travaille à une étude et que
je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois et
surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes,
les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier ; si je t'avais
conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de
désespoir, comme tu aurais été malheureux !
— Pauvre chérie !
— Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que
l'heure des plaintes est passée ; mais simplement pour que tu comprennes
le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à
l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme
pour moi ; pour l'atelier Julian, comme pour les bureaux de l'_Office
cosmopolitain_ où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et
l'arrogance de M. Chaberton. Hein ! si nous étions rejetés, toi dans ton
bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier.
— Veux-tu bien te taire !
— Pourquoi ? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne
peuvent pas nous atteindre ; au contraire. Et nous pouvons nous moquer de
celle-là, je pense.
— Assurément.
— Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends
d'eux...
— Ils le rendront, et au delà de ce que j'ai annoncé ; l'expérience de ce
que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.
— Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à
craindre de la fortune ; et j'espère bien que si je me marie...
— Comment ! si tu te maries !
— J'espère bien que, si je me marie, tu prendras des précautions telles
que je ne puisse jamais retomber dans la misère.
— Sois tranquille.
— Je le suis ; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes
qui sont purement romanesques : malheureux, on aime les romans gais qui
finissent bien ; heureux, les romans tristes.