IV

Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très

suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est sur les

routes qui aboutissent à son clocher une procession de voitures dans

laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage

dans la contrée ; le long des haies vertes festonnées de ronces et de

clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à

la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur

les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou

bleue ; et si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de

paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie

aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays.

Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues

pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de la _Belle-Hôtesse_, il se

produisit un mouvement de curiosité dans la foule : car, si les

charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau

était un événement dans le village.

Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient

les rumeurs : c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en

sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes

établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des

landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les

rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes

blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée.

Leur simplicité était tout à fait primitive : des gradins en bois brut,

et c'était tout ; les premières avaient le soleil dans le dos, les

petites places dans les yeux ; rien de plus, mais cette disposition était

d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour

faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon.

— Certainement, nous allons être rôtis, dit madame Barincq en

s'installant au premier rang.

Après dix minutes elle était encore à chercher un moyen pour échapper à

cette cuisson, quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune ;

en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil ni à

la chaleur.

— Voilà le baron, dit-elle à Anie.

— Ne comptais-tu pas sur lui ?

Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à

son idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le

rencontrer :

— Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que

nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte

distance, pour en voir une.

— Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La

journée sera, je le crois, intéressante : les bêtes sont vives, et les

écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons : Saint-Jean,

Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs

qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse.

— Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur ? demanda madame

Barincq.

— L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et

au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur

lui-même et la vache passe sans le toucher : il l'a écartée ou plus

justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme

l'écarteur ; mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous

allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou

fourrés dans son béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants

que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous

autres landais, ils ne valent pas un bel écart : le saut est fantaisiste,

l'écart est classique.

— Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses ? demanda

madame Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait

cependant provoquées.

— Je ne crois pas ; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout.

— Je regretterai son absence ; nous avons eu le plaisir de le garder à

dîner cette semaine, c'est un homme aimable.

— Un brave et honnête garçon, très droit, très franc.

— Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive

affection, continua madame Barincq, curieuse d'obtenir des

renseignements sur les relations qui avaient existé entre le capitaine

et celui qu'on lui donnait pour père.

Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se

contenta de répondre par un sourire vague.

— Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit madame Barincq, elle

ne peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille.

Le baron accentua son sourire.

— Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme

on a dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau.

Comme le baron ne répondait pas, elle insista :

— Pensez-vous que telle ait été son espérance ?

— Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien

entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis

affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent ; et si,

comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que

j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché

en rien : il est au-dessus de ces choses.

— Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il

est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec

lesquelles on fait le type du parfait soldat.

— Mon Dieu, oui, mademoiselle ; seulement, si ce type était vrai hier, il

n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui.

— Je ne comprends pas bien.

— C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas

les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques

années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale

chez l'officier, comme le mariage était l'exception ; et, à cette époque,

le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce

parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses

ambitions dans la fortune. Mais le mariage, maintenant si fréquent dans

l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles

riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une

importance qui n'existait pas pour ses devanciers ; et ils ne sont pas

rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie

fille : « Ça apporte ? » La fortune, en s'introduisant dans les régiments,

a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait

pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce

nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui,

d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de

l'armée ; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui

double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la

fortune ne sera pour lui que l'accessoire.

— Alors, c'est tout à fait un héros ? dit Anie.

— Tout à fait.

— On peut donc admettre, continua madame Barincq, revenant à son idée,

que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été

trop douloureuse ?

— On peut le croire.

Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita

de cette diversion pour n'en pas dire davantage : la fanfare jouait avec

rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie ; ce

n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait

plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure

qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves,

cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de

la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours

bleu, était cordonnier ; et celui-là, de si noble tournure, tonnelier !

Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune

dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune

dans sa loge ; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un

trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs

creux ; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur

qu'elle aperçoit ; il l'attend ; et, quand arrivant sur lui elle baisse la

tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même,

et elle passe sans l'atteindre ; l'élan qu'elle a pris est si impétueux

que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur

un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des

applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de

la bête.

L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en

face l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite ; point de

_picador_ pour fatiguer le taureau ; point de _chulos_ avec leurs

_banderilleros_ pour l'exaspérer ; point de _muleta_ pour l'étourdir et

derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise ; l'homme n'a

d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et

son agilité ; la bête n'a pas de traîtrise à craindre : au plus fort des

deux, c'est un duel.

Il arriva un moment où l'entrain des écarteurs faiblit ; la chaleur était

lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler

encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée ; la

fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui précisément,

parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que

c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer

avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches

du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à

provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne

trouva personne devant elle : c'était une petite bête maigre, nerveuse,

au pelage roux truité de noir, au ventre avalé, n'ayant pas plus de

mamelle qu'une génisse de six mois ; sa tête fine était armée de longues

cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur

qui disait la réputation :

— La Moulasse !

Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle : voyant

les écarteurs espacés çà et là le long du pourtour, elle se rua sur le

premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en quelques secondes elle eut

fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de cornes,

et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au plus vite,

à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses ; cela fait,

elle revint au milieu de la piste et se mit à creuser la terre qui sous

ses sabots nerveux volait autour d'elle.

— Saint-Jean ! Boniface ! criait la foule, chacun provoquant celui des

écarteurs qu'il préférait.

Mais aucun ne parut pressé de descendre : Saint-Jean regardant Boniface

qui regardait Omer.

— A toi !

— Non, à toi !

En voyant cette débandade, Anie s'était mise à rire :

— Je n'ai jamais autant que maintenant admiré l'agilité des Landais,

dit-elle.

C'était à son père qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les

arrêta au passage :

— Permettez-moi de me réclamer de ma nationalité, dit-il en saluant.

Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains

sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arène.

Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitôt un cri immense

s'éleva ; on l'avait reconnu, et on l'acclamait.

— Le _baronne_ !

Ce n'était plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse,

c'était le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir

cette lutte allumait un délire de joie.

— Le baronne ! le baronne !

Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'était levé, gesticulait,

curieux, enthousiasmé ; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait

les yeux écarquillés, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait

se passer.

Vivement il était venu se placer en face de la Moulasse, mais sans

cependant se rapprocher trop d'elle, de façon à la voir venir ; le veston

boutonné et serré à la taille, son chapeau jeté au loin, il leva les

deux bras droit au-dessus de sa tête et d'un claquement de langue

provoqua la vache.

Instantanément elle fondit sur lui : l'attention était frénétique ; on ne

respirait plus ; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la

vache sur le sable ; elle arrivait. Le baron n'avait pas bougé et la

tenait dans ses yeux. Elle baissa la tête. Il tourna sur ses talons, et

elle passa en l'effleurant. Mais c'était une bête expérimentée ; au lieu

de s'abandonner à son élan, elle se jeta brusquement de côté et revint

sur le baron qui l'écarta une seconde fois, puis une troisième, toujours

avec la même justesse, la même sûreté.

La fatigue et la nonchalance des écarteurs s'étaient miraculeusement

envolées quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arène, et tous en

même temps ils s'y étaient abattus : provoquée de divers côtés, la

Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter à sa tribune pour

reprendre sa place à côté d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec

des trépignements qui menaçaient de faire écrouler le cirque sous les

battements de pieds.

— Quelle émotion vous nous avez donnée ! dit madame Barincq en le

complimentant.

— Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne

courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entière sincérité.

Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un

écarteur et elle le secouait au bout de ses cornes engagées dans la

ceinture qui le serrait à la taille ; on se jeta sur elle, et il retomba

sur ses pieds pour se sauver en boîtant.

— Vous voyez, dit madame Barincq, le premier moment d'émoi calmé.

— C'est un maladroit.

— Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne à te plaire ? dit madame

Barincq à sa fille, lorsqu'après la course ils se retrouvèrent tous les

trois installés dans leur landau.

— En quoi ?

— En sautant dans l'arène pour te montrer son courage.

— Cela ne m'a pas plu du tout.

— Tu as eu peur ?

— Pas assez pour ne pas trouver qu'il était peu digne d'un homme de son

rang de s'offrir ainsi en spectacle.

V

Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la

peinture, de son lever au déjeuner, travaillait volontiers dans

l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les

foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave : sa

fourche à la main, elle épandait son andain sans rester en arrière ; et

le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle

apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses.

Ces goûts champêtres fâchaient sa mère qui les trouvait peu compatibles

avec la dignité d'une châtelaine comme elle trouvait le soleil malsain

et dangereux ; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des

insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur ? Pour se

préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions,

mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui

n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les

gants montant jusqu'au coude que pour les abandonner à la première

occasion.

Par contre, ces goûts et cette liberté d'allures faisaient la joie de

son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail

des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour

tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de

toucher à une faulx, conduisant les bœufs, montant les chevaux,

ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel

délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée,

misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère

parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées,

ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que

fermait au loin l'horizon changeant de la montagne dont il avait si

longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.

Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la

surveillance de la traite des vaches dans les étables ; puis, tout son

personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux et s'en allait

inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en

prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue,

non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins

accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour

causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs,

ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les

écoutait : étaient-ils satisfaits de leur récolte ? Et des discussions

s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que ceux

qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres ; ne

se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire

avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les

amener à comprendre ses explications.

Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des

grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais,

tantôt dans un îlot, en train d'achever une étude d'après nature, ce

qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté,

le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée ; arrivé près

d'elle, il descendait de cheval ; elle, de son côté, quittait son pliant

pour venir à lui, et ils s'embrassaient :

— Tu as bien dormi ?

— Et toi, mon enfant ?

Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait

son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la

vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car

il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette

chose devint admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin

plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se

disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement

dans le train ; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manœuvre,

elle était une artiste ; dans ces conditions, comment n'eût-il pas

repoussé les objections qui se présentaient à son esprit !

— Certainement, tu as raison, disait-il en manière de conclusion,

l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre.

Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on

avait battu en son absence, ou celle des cochons qu'on ne faisait pas

sortir de la porcherie ou qu'on n'emballait pas en voiture sans qu'il y

eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour

les toucher.

C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait,

si l'envie lui en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.

Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans

plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne

avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous !

Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient

tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie et mangeaient en

bavardant la collation qu'on leur apportait du château : un morceau de

pain avec un fruit ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de

vin blanc du pays et d'eau fraîche.

C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en

avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut

se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.

On causait à bâtons rompus du présent, du passé et aussi quelquefois de

l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux

qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se

réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.

On s'examinait aussi : le père en se demandant si, comme le disait sa

femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté,

sinon pour sa santé ; la fille, en suivant sur le visage de son père et

dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis

leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de

vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard.

Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était

pour le complimenter :

— Tu sais que tu rajeunis ?

— Comme toi tu embellis ? Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous ?

Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui

semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il

pas logique que le jour où l'on se conforme aux lois de la nature,

l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout

seul et reprenne son fonctionnement régulier ? Voilà pourquoi je suis si

heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces

fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse ; sois certaine que la

médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil

et défendra les rideaux et les ombrelles.

— Ils m'amusent, ces exercices.

— N'est-ce pas ?

— Il me semble que ça se voit.

— Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose.

— Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre

qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix.

— Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois !

— C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé

si les pauvres êtres courageux, mais aussi très malheureux qui

acceptaient cette misère étaient vraiment les mêmes que ceux qui

habitent ce château ?

— Ne pense plus au passé.

— Pourquoi donc ? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour

apprécier la douceur de l'heure présente ? Ce n'est pas seulement quand

je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant

les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé,

m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie

heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée ; c'est encore quand, dans

la tranquillité et l'isolement du matin, je travaille à une étude et que

je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois et

surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes,

les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier ; si je t'avais

conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de

désespoir, comme tu aurais été malheureux !

— Pauvre chérie !

— Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que

l'heure des plaintes est passée ; mais simplement pour que tu comprennes

le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à

l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme

pour moi ; pour l'atelier Julian, comme pour les bureaux de l'_Office

cosmopolitain_ où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et

l'arrogance de M. Chaberton. Hein ! si nous étions rejetés, toi dans ton

bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier.

— Veux-tu bien te taire !

— Pourquoi ? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne

peuvent pas nous atteindre ; au contraire. Et nous pouvons nous moquer de

celle-là, je pense.

— Assurément.

— Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends

d'eux...

— Ils le rendront, et au delà de ce que j'ai annoncé ; l'expérience de ce

que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.

— Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à

craindre de la fortune ; et j'espère bien que si je me marie...

— Comment ! si tu te maries !

— J'espère bien que, si je me marie, tu prendras des précautions telles

que je ne puisse jamais retomber dans la misère.

— Sois tranquille.

— Je le suis ; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes

qui sont purement romanesques : malheureux, on aime les romans gais qui

finissent bien ; heureux, les romans tristes.

Anie · 第 22 / 48 题