XI

Ce fut seulement à une heure avancée de l'après-midi que les derniers

invités quittèrent le château ; et les cousins ne partirent pas sans

échanger avec Barincq de longues poignées de main accompagnées de

souhaits chaleureux :

— Nous sommes avec toi.

— Compte sur nous.

— Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un héritage qui

t'appartient à tant de titres.

— C'est au moment de la mort qu'on répare les faiblesses de sa vie.

— Si Gaston a pu à une certaine heure faire le testament dont parle

Rébénacq, certainement il l'a détruit.

— C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris.

— A la levée des scellés ne manque pas de nous envoyer des dépêches.

— Tu nous amèneras ta fille.

— Nous la marierons dans le pays.

Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'écrire à sa femme une

lettre pour compléter son télégramme du matin, dans lequel il avait pu

dire seulement qu'il était retenu au château par des affaires

importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'était cette affaire

importante, et, sans répéter les espérances de ses cousins, il dit au

moins les suppositions de Rébénacq ; un fait était certain : pour le

moment il n'y avait pas de testament ; l'inventaire en ferait-il trouver

un ? c'était ce que personne ne pouvait affirmer ni même prévoir en

s'appuyant sur de sérieuses probabilités ; pour lui, il n'avait pas

d'opinion, il ne concluait pas ; c'était trois jours à attendre.

Quand il eut achevé cette longue lettre, le soir tombait, un de ces

soirs doux et lumineux propres à ce pays où si souvent la nature semble

s'endormir dans une poétique sérénité, et n'ayant plus rien à faire il

sortit, laissant ses pas le porter où ils voudraient.

Ce fut simplement dans le parterre joignant immédiatement le château, et

il y demeura, prenant un plaisir mélancolique à rechercher les plantes

qui avaient été les amies de ses années d'enfance, et qu'il retrouvait

telles qu'elles étaient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun

changement eût été apporté dans leur culture ou dans leur choix par des

jardiniers en peine de la mode ; dans les bordures de buis taillées en

figures géométriques c'était toujours la même ordonnance de vieilles

fleurs : primevères, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies,

ravenelles, giroflées, jacinthes, anémones, renoncules, tulipes ; et en

les regardant dans leur épanouissement, en respirant leur parfum

printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait à

penser que la vie qui s'était si furieusement précipitée sur lui en

luttes et en catastrophes s'était arrêtée dans cette tranquille maison.

Que n'était il resté à son ombre, uni avec son frère, ainsi que celui-ci

le lui proposait ! Ah ! si la vie se recommençait, comme il ne referait

pas la même folie, et ne courrait pas après les mirages qui l'avaient

entraîné !

Jeune, c'était sans regret qu'il avait quitté cette maison, se croyant

appelé à de glorieuses destinées ; maintenant allait-il pouvoir reprendre

place sous son toit, et jusqu'à la mort la garder ? Quel soulagement, et

quel repos !

Jusqu'à une heure avancée de la soirée, il suivit ce rêve, plus hardi

avec lui-même qu'il n'avait osé l'être en écrivant à sa femme, se

répétant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant

s'il n'était pas possible qu'au moment de la mort Gaston eût réellement

réparé ce qu'il avait reconnu être une erreur.

Toute la nuit il dormit avec cette idée, et le matin, au soleil levant,

il était dans les prairies, pour prendre possession de ces terres déjà

siennes.

On a souvent discuté sur les excitants de l'esprit ; à coup sûr, il n'en

est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un

héritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'échappa pas

à cette fièvre, et, pendant les trois jours qui s'écoulèrent avant la

levée des scellés, on le vit du matin au soir passer et repasser par les

chemins, et les sentiers qui desservent le domaine ; les terres arables,

il les amenderait par des engrais chimiques ; les vignes mortes ou

malades, il les arracherait et les transformerait en prairies

artificielles : les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de

barrages dont il dessinait les plans ; ce serait une transformation

scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement

doublé, s'il n'était pas triplé : c'est surtout pour ce qu'il ne connaît

pas, que l'esprit d'invention se révèle inépuisable et génial.

Pour suivre le double jeu qu'il avait adopté, le notaire Rébénacq

s'était mis à la disposition de Barincq afin de procéder à l'inventaire

au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fixé, il s'était empressé

d'écrire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il eût à se présenter au

château, « s'il croyait avoir intérêt à le faire ».

A cette communication, le capitaine avait répondu qu'il était fort

surpris qu'on lui adressât une pareille invitation : en quelle qualité

assisterait-il à cet inventaire ? dans quel but ? c'était ce qu'il ne

comprenait pas.

Aussitôt que le notaire eut reçu cette lettre, il la porta à son ancien

camarade.

— Voici le moyen que j'ai employé pour demander au capitaine s'il avait

un testament, sans le lui demander franchement ; sa réponse prouve qu'il

n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un ; c'est

quelque chose cela.

— Assurément ; cependant le bureau et le secrétaire de Gaston n'ont pas

livré leur secret.

— Ils le livreront demain.

En effet, le lendemain matin, à neuf heures, le juge de paix, assisté de

son greffier, se rendit au château avec Rébénacq pour procéder à la

levée des scellés ainsi qu'à l'inventaire, et, bien que les uns et les

autres dussent être, par un long usage de leur profession, cuirassés

contre les émotions, ils avaient également hâte de voir ce que le

bureau-secrétaire et les casiers du cabinet de travail de M. de

Saint-Christeau allaient leur révéler.

Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du

capitaine Sixte ?

Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commença,

la forme exigeant qu'on procédât d'abord à l'intitulé ; mais, comme il

était des plus simples, il fut vite dressé, et le juge de paix put enfin

reconnaître si les scellés par lui apposés étaient sains et entiers ;

cette constatation faite, la clé fut introduite dans la serrure du

tiroir principal.

— J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se

trouver dans ce tiroir où Gaston rangeait ses papiers les plus

importants.

— C'était là aussi que mon père plaçait les siens, dit Barincq.

— Procédons à une recherche attentive, dit le juge de paix.

Mais, si attentive que fût cette recherche, elle ne fit pas trouver le

testament.

Sans se permettre de toucher à ces papiers Barincq se tenait derrière le

notaire et, penché par-dessus son épaule, il le suivait dans son examen,

le cœur serré, les yeux troubles ; personne ne faisait d'observation

inutile, seul le notaire de temps en temps énonçait la nature de la

pièce qu'il venait de parcourir : quand elle était composée de plusieurs

feuilles, il les tournait méthodiquement de façon à ne pas laisser

passer inaperçu ce qui aurait pu se trouver intercalé entre les pages.

A la fin, ils arrivèrent au fond du tiroir.

— Rien, dit le notaire.

— Rien, répéta le juge de paix.

Ils levèrent alors les yeux sur Barincq et le regardèrent avec un

sourire qui lui parut un encouragement à espérer en même temps qu'une

félicitation amicale.

Il se pourrait qu'il n'existât pas de testament, dit le notaire.

— Cela se pourrait parfaitement, répéta le juge de paix.

— Je commence à le croire, dit le greffier qui ne s'était pas encore

permis de manifester une opinion.

— Voulez-vous examiner les autres tiroirs ? demanda Barincq d'une voix

que l'anxiété rendait tremblante.

— Certainement.

Le second tiroir, vidé avec les mêmes précautions et le même soin

méticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entassés là par

un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il

recevait, alors même qu'elles ne présentaient aucun intérêt. Il en fut

de même pour le troisième et le quatrième.

— Rien, disait Rébénacq avec un sourire plus approbateur.

— Rien, répétait le juge de paix.

Et de son côté le greffier répétait aussi :

— J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament.

Si l'on avait écouté l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se

serait fait de plus en plus vite, mais Rébénacq, qui ne savait pas se

presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palpé

et feuilleté.

— Nous arriverons au bout, disait-il.

En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau ; à peine fut-il

ouvert que le notaire montra plus de hâte à tirer les papiers.

— S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver.

En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine : sur plusieurs

liasses le nom de Valentin était écrit de la main de Gaston, et sur une

autre celui de Léontine.

— Attention, dit le notaire.

Mais sa recommandation était inutile, les yeux ne quittaient pas le tas

de papiers qu'il venait de sortir du tiroir.

Toujours méthodique, il commença par la liasse qui portait le nom de

Léontine : n'était-ce pas la logique qui exigeait qu'on procédât dans cet

ordre, la mère avant le fils ?

La chemise ouverte, la première chose qu'on trouva fut une photographie

à demi-effacée représentant une jeune femme.

— Tu vois qu'elle était jolie, dit le notaire en présentant le portrait

à Barincq.

— Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits.

Mais le juge de paix et le greffier ne partagèrent pas cet avis.

— Continuons, dit le notaire.

Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mèche de cheveux noirs et

soyeux, puis quelques fleurs séchées, si brisées qu'il était difficile

de les reconnaître ; puis enfin des lettres écrites sur des papiers de

divers formats et datées de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan.

Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrêta :

— Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il.

Rébénacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette

observation : le respect des secrets de son frère, ou la hâte de

continuer la recherche du testament.

— Ces lettres peuvent être d'un intérêt capital, dit-il, mais je

reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment à en prendre

connaissance ; passons.

La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine

classées par ordre de date, les premières d'une grosse écriture d'enfant

qui, avec le temps, allait en diminuant et en se caractérisant.

— Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intérêt, dit le notaire, mais

comme pour celles de la mère on verra plus tard.

Les autres liasses étaient composées de notes, de quittances, de lettres

qui prouvaient que pendant de longues années, au collège de Pau, à

Sainte-Barbe, à Saint-Cyr, plus tard au régiment, Gaston avait

entièrement pris à sa charge les frais d'éducation du fils de Léontine

Dufourcq, et aussi d'autres dépenses ; mais nulle part il n'y avait trace

de testament, ni même de projet de testament.

— L'affaire me paraît réglée, dit le notaire.

— Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne

craignait pas d'être affirmatif.

— Si nous allions déjeuner, proposa le juge de paix, chez qui les

émotions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac.

Bien qu'on voulût se tenir sur la réserve pendant le déjeuner devant les

domestiques, quelques mots furent prononcés, assez significatifs pour

qu'on sût, à la cuisine, qu'il n'avait pas été trouvé de testament, et

alors la nouvelle courut tout le personnel du château.

Jusque-là, la domesticité, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir

d'autre héritier que le capitaine, avait traité Barincq en intrus. Que

faisait-il au château, ce frère ruiné ? qu'attendait-il ? de quel droit

donnait-il des ordres ? Comment se permettait-il de parcourir les terres

en maître ? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir déguerpir.

Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea

instantanément, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta

aussitôt : au moment où on servit le café, le vieux valet de chambre qui

pendant vingt ans avait été l'homme de confiance de Gaston apporta sur

la table une bouteille toute couverte d'une poussière vénérable, à

laquelle il paraissait témoigner un vrai respect :

— C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pensé que monsieur en

voudrait faire goûter à ces messieurs.

Quand il eut quitté la salle à manger, les trois hommes de loi

échangèrent un sourire que Rébénacq traduisit :

— Voilà qui en dit long, et ce n'est assurément pas pour boire à la

santé du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie.

L'inventaire ayant été repris, les recherches dans le cartonnier et dans

le secrétaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston,

restèrent sans résultat. A cinq heures de l'après-midi tout avait été

fouillé, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et

il ne restait pas d'autres pièces où l'on pût trouver des papiers.

— Décidément il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la

main à son camarade.

— M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit

le juge de paix, pour ne pas l'observer.

— Ce qui n'empêche pas qu'il y a eu un testament, répliqua le notaire.

— Ne peut-il pas avoir été détruit ?

— Il faut bien qu'il l'ait été, puisque nous ne le trouvons pas.

— En vous reprenant le testament qu'il vous avait confié, dit le

greffier, M. de Saint-Christeau a montré que ce testament ne répondait

plus à ses intentions.

— Évidemment.

— Donc il a voulu le détruire.

— Ou le modifier.

— S'il avait voulu le modifier, trois hypothèses se présentaient : ou

bien il vous confiait ce testament modifié ; ou bien il le remettait au

capitaine ; ou bien il le plaçait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a

pas confié, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le

trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouvé

qu'après la destruction du premier testament, il n'en a point été fait

d'autres.

Anie · 第 14 / 48 题