XXIV

_L’AUBE_

A la place où nous nous sommes laissé tomber, nous attendons le jour. Il

vient, peu à peu, glacé et sombre, sinistre, et se diffuse sur l’étendue

livide.

La pluie a cessé de couler. Il n’y en a plus au ciel. La plaine plombée,

avec ses miroirs d’eau ternis, a l’air de sortir non seulement de la

nuit, mais de la mer.

* * * * *

A demi assoupis, à demi dormants, ouvrant parfois les yeux pour les

refermer, paralysés, rompus et froids,--nous assistons à l’incroyable

recommencement de la lumière.

Où sont les tranchées?

On voit des lacs, et, entre ces lacs, des lignes d’eau laiteuse et

stagnante.

Il y a plus d’eau encore qu’on n’avait cru. L’eau a tout pris; elle

s’est répandue partout, et la prédiction des hommes de la nuit s’est

réalisée: il n’y a plus de tranchées, ces canaux ce sont les tranchées

ensevelies. L’inondation est universelle. Le champ de bataille ne dort

pas, il est mort. Là-bas, la vie continue peut-être, mais on ne voit pas

jusque-là.

* * * * *

Je me soulève à moitié, péniblement, en oscillant, comme un malade, pour

regarder cela. Ma capote m’étreint de son fardeau terrible. Il y a

trois formes monstrueusement informes à côté de moi. L’une--c’est

Paradis avec une extraordinaire carapace de boue, une boursouflure à la

ceinture, à la place de ses cartouchières--se lève aussi. Les autres

dorment et ne font aucun mouvement.

* * * * *

Et puis, quel est ce silence? Il est prodigieux. Pas un bruit, sinon, de

temps en temps, la chute d’une motte de terre dans l’eau, au milieu de

cette paralysie fantastique du monde. On ne tire pas... Pas d’obus,

parce qu’ils n’éclateraient pas. Pas de balles, parce que les hommes...

Les hommes, où sont les hommes?

Peu à peu, on les voit. Il y en a, non loin de nous, qui dorment

affalés, enduits de boue des pieds à la tête, presque changés en choses.

A quelque distance, j’en distingue d’autres, recroquevillés et collés

comme des escargots le long d’un talus arrondi et à demi résorbé par

l’eau. C’est une rangée immobile de masses grossières, de paquets placés

côte à côte, dégoulinant d’eau et de boue, de la couleur de sol auquel

ils sont mêlés.

Je fais un effort pour rompre le silence; je parle; je dis à Paradis qui

regarde aussi de ce côté:

--Sont-ils morts?

--Tout à l’heure on ira voir, dit-il à voix basse. Restons là encore un

peu. Tout à l’heure on aura le courage d’y aller.

Tous les deux on se regarde et on jette les yeux sur ceux qui sont venus

s’abattre ici. On a des figures tellement lassées que ce ne sont plus

des figures; quelque chose de sale, d’effacé et de meurtri, aux yeux

sanglants, en haut de nous. Nous nous sommes vus sous tous les aspects,

depuis le commencement--et pourtant, nous ne nous reconnaissons plus.

Paradis détourne la tête, regarde ailleurs.

Tout à coup, je le vois qui est saisi d’un tremblement. Il étend un

bras énorme, encroûté de boue:

--Là..., là..., fait-il.

Sur l’eau qui déborde d’une tranchée au milieu d’un terrain

particulièrement hachuré et raviné, flottent des masses, des récifs

ronds.

Nous nous traînons jusque-là. Ce sont des noyés.

Leurs têtes et leurs bras plongent dans l’eau. On voit transparaître

leurs dos avec les cuirs de l’équipement, vers la surface du liquide

plâtreux et leurs cottes de toile bleue sont gonflées, avec les pieds

emmanchés de travers sur ces jambes ballonnées, comme les pieds noirs

boulus adaptés aux jambes informes des bonshommes en baudruche. Sur un

crâne immergé des cheveux se tiennent droit dans l’eau comme des herbes

aquatiques. Voici une figure qui affleure: la tête est échouée contre le

bord, et le corps disparaît dans la tombe trouble. La face est levée

vers le ciel. Les yeux sont deux trous blancs; la bouche est un trou

noir. La peau jaune, boursouflée, de ce masque apparaît molle et

plissée, comme de la pâte refroidie.

Ce sont les veilleurs qui étaient là. Ils n’ont pas pu se dépêtrer de la

boue. Tous leurs efforts pour sortir de cette fosse à l’escarpement

gluant qui s’emplissait d’eau, lentement, fatalement, ne faisaient que

les attirer davantage au fond. Ils sont morts cramponnés à l’appui

fuyant de la terre.

Là sont nos premières lignes, et là les premières lignes allemandes,

pareillement silencieuses et refermées dans l’eau.

Nous allons jusqu’à ces molles ruines. On passe au milieu de ce qui

était hier encore la zone d’épouvante, dans l’intervalle terrible au

seuil duquel a dû s’arrêter l’élan formidable de notre dernière

attaque--où les balles et les obus n’avaient pas cessé de sillonner

l’espace depuis un an et demi, et où, ces jours-là, leurs averses

transversales se sont furieusement croisées au-dessus de la terre, d’un

horizon à l’autre.

C’est maintenant un surnaturel champ de repos. Le terrain est partout

taché d’êtres qui dorment, ou qui, s’agitant doucement, levant un bras,

levant la tête, se mettent à revivre, ou sont en train de mourir.

La tranchée ennemie achève de sombrer en elle-même dans le fond de

grands vallonnements et d’entonnoirs marécageux, hérissés de boue, et

elle y forme une ligne de flaques et de puits. On en voit, par places,

remuer, se morceler et descendre les bords qui surplombaient encore. A

un endroit, on peut se pencher sur elle.

Dans ce cycle vertigineux de fange, pas de corps. Mais, là, pire qu’un

corps, un bras, seul, nu et pâle comme la pierre, sort d’un trou qui se

dessine confusément dans la paroi à travers l’eau. L’homme a été enterré

dans son abri et n’a eu que le temps de faire jaillir son bras.

De tout près, on remarque que des amas de terre alignés sur les restes

des remparts de ce gouffre étranglé sont des êtres. Sont-ils morts?

dorment-ils? On ne sait pas. En tous cas, ils reposent.

Sont-ils Allemands ou Français? On ne sait pas.

L’un d’eux a ouvert les yeux et nous regarde en balançant la tête. On

lui dit:

--Français?

Puis:

--Deutsch?

Il ne répond pas, il referme les yeux et retourne à l’anéantissement. On

n’a jamais su qui c’était.

On ne peut déterminer l’identité de ces créatures: ni à leur vêtement,

couvert d’une épaisseur de fange; ni à la coiffure: ils sont nu-tête ou

emmaillotés de laine sous leur cagoule fluide et fétide; ni aux armes:

ils n’ont pas leur fusil, ou bien leurs mains glissent sur une chose

qu’ils ont traînée, masse informe et gluante, semblable à une espèce de

poisson.

Tous ces hommes à face cadavérique, qui sont devant nous et derrière

nous, au bout de leurs forces, vides de paroles comme de volonté, tous

ces hommes chargés de terre, et qui portent, pourrait-on dire, leur

ensevelissement, se ressemblent comme s’ils étaient nus. De cette nuit

épouvantable il sort d’un côté ou d’un autre quelques revenants revêtus

exactement du même uniforme de misère et d’ordure.

C’est la fin de tout. C’est, pendant un moment, l’arrêt immense, la

cessation épique de la guerre.

A une époque, je croyais que le pire enfer de la guerre ce sont les

flammes des obus, puis j’ai pensé longtemps que c’était l’étouffement

des souterrains qui se rétrécissent éternellement sur nous. Mais non,

l’enfer, c’est l’eau.

* * * * *

Le vent s’élève. Il est glacé et son souffle glacé passe au travers de

nos chairs. Sur la plaine déliquescente et naufragée, mouchetée de corps

entre ses gouffres d’eau vermiculaires, entre ses îlots d’hommes

immobiles agglutinés ensemble comme des reptiles, sur ce chaos qui

s’aplatit et sombre, de légères ondulations de mouvements se dessinent.

On voit se déplacer lentement des bandes, des tronçons de caravanes

composées d’êtres qui plient sous le poids de leurs casaques et de leurs

tabliers de boue, et se traînent, se dispersent et grouillent au fond du

reflet obscurci du ciel. L’aube est si sale qu’on dirait que le jour est

déjà fini.

Ces survivants émigrent à travers cette steppe désolée, chassés par un

grand malheur indicible qui les exténue et les effare--lamentables, et

quelques-uns sont dramatiquement grotesques lorsqu’ils se précisent, à

demi déshabillés par l’enlisement dont ils se sauvent encore.

En passant, ils jettent les yeux autour d’eux, nous contemplent, puis

retrouvent en nous des hommes, et nous disent dans le vent:

--Là-bas, c’est pire qu’ici. Les bonhommes tombent dans les trous et on

n’peut pas les retirer. Tous ceux qui, pendant la nuit, ont mis pied sur

le bord d’un trou d’obus, sont morts... Là-bas d’où qu’on vient, tu vois

par terre une tête qui r’mue les bras, scellée; il y a un chemin de

claies qui, par endroits, ont cédé et se sont trouées, et c’est une

souricière d’hommes. Là où il n’y a plus de claies, il y a deux mètres

d’eau... Leur fusil! y en a qui n’ont jamais pu l’ déraciner. Regarde

ceux-là: on a coupé tout le bas de leur capote--tant pis pour les

poches--pour les dégager, et aussi parce qu’ils n’avaient pas la force

de tirer un poids pareil... La capote de Dumas, qu’on a pu lui enlever,

elle pesait bien quarante kilos: on pouvait tout juste, à deux, la

soulever des deux mains... Tiens, lui, qu’a les jambes nues, ça lui a

tout arraché, son pantalon, son caleçon, ses souliers--tout ça arraché

par la terre. On n’a jamais vu ça, jamais.

Et égrenés, car ces traînards ont des traînards, ils s’enfuient dans une

épidémie d’épouvante, leurs pieds extirpant du sol de massives racines

de boue. On voit s’effacer ces rafales d’hommes, décroître les blocs

qu’ils font, murés dans des vêtements énormes.

Nous nous levons. Debout, le vent glacial nous fait frissonner comme des

arbres.

Nous allons à petits pas. On oblique, attirés par une masse formée de

deux hommes étrangement mêlés, épaule contre épaule, les bras autour du

cou l’un de l’autre. Le corps à corps de deux combattants qui se sont

entraînés dans la mort et s’y maintiennent, incapables pour toujours de

se lâcher? Non, ce sont deux hommes qui se sont appuyés l’un sur l’autre

pour dormir. Comme ils ne pouvaient pas s’étendre sur ce sol qui se

dérobait et voulait s’étendre sur eux, ils se sont penchés l’un vers

l’autre, se sont empoignés aux épaules, et se sont endormis, enfoncés

jusqu’aux genoux dans la plaine.

On respecte leur immobilité, et on s’éloigne de cette double statue de

la pauvreté humaine.

* * * * *

Puis nous nous arrêtons bientôt nous-mêmes. Nous avons trop présumé de

nos forces. Nous ne pouvons pas encore nous en aller. Ce n’est pas

encore fini. On s’écroule à nouveau dans une encoignure pétrie, avec le

bruit d’un bloc de gadoue qu’on jette.

On ferme les yeux. De temps en temps, on les ouvre.

Des gens se dirigent en titubant vers nous. Ils se penchent sur nous, et

parlent d’une voix basse et lassée. L’un d’eux dit:

--Sie sind todt. Wir bleiben hier.

--L’autre répond: Ia, comme un soupir.

Mais ils nous voient remuer. Alors, aussitôt, ils échouent en face de

nous. L’homme à la voix sans accent s’adresse à nous:

--_Nous levons les bras_, dit-il.

Et ils ne bougent pas.

Puis ils s’affalent complètement--soulagés, et, comme si c’était la fin

de leur tourment, l’un d’eux, qui a sur la face des dessins de boue

comme un sauvage, esquisse un sourire.

--Reste là, lui dit Paradis sans remuer sa tête qui est appuyée en

arrière sur un monticule. Tout à l’heure, tu viendras avec nous, si tu

veux.

--Oui, dit l’Allemand. J’en ai assez.

On ne lui répond pas.

Il dit:

--Les autres aussi?

--Oui, dit Paradis, qu’ils restent aussi s’ils veulent.

Ils sont quatre qui se sont étendus par terre.

L’un d’eux se met à râler. C’est comme un chant sanglotant qui s’élève

de lui. Alors, les autres se dressent à demi, à genoux, autour de lui et

roulent de gros yeux dans leurs figures bigarrées de saleté. Nous nous

soulevons et nous regardons cette scène. Mais le râle s’éteint, et la

gorge noirâtre qui remuait seule sur ce grand corps comme un petit

oiseau, s’immobilise.

--Er ist todt, dit un des hommes.

Il commence à pleurer. Les autres se réinstallent pour dormir. Le

pleureur s’endort en pleurant.

Quelques soldats sont venus, en faisant des faux pas, cloués par des

arrêts soudains, comme des ivrognes, ou bien en glissant comme des vers,

se réfugier jusqu’ici, parmi le creux où nous sommes déjà incrustés, et

on s’endort pêle-mêle dans la fosse commune.

* * * * *

On se réveille. On se regarde, Paradis et moi, et on se souvient. On

rentre dans la vie et dans la clarté du jour comme dans un cauchemar.

Devant nous renaît la plaine désastreuse où de vagues mamelons

s’estompent, immergés, la plaine d’acier, rouillée par places, et où

reluisent les lignes et les plaques de l’eau--et dans l’immensité, semés

ça et là comme des immondices, les corps anéantis qui y respirent ou s’y

décomposent.

Paradis me dit:

--Voilà la guerre.

* * * * *

--Oui, c’est ça, la guerre, répète-t-il d’une voix lointaine. C’est pa’

aut’ chose.

Il veut dire, et je comprends avec lui:

«Plus que les charges qui ressemblent à des revues, plus que les

batailles visibles déployées comme des oriflammes, plus même que les

corps à corps où l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la

fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue

et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en

loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres,

surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de

misères, interrompue par des drames aigus, c’est cela, et non pas la

baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du

clairon au soleil!»

Paradis pensait si bien à cela qu’il remâcha un souvenir, et gronda:

--Tu t’rappelles, la bonne femme de la ville où on a été faire une

virée, y a pas si longtemps d’ça, qui parlait des attaques, qui en

bavait, et qui disait: «Ça doit être beau à voir!...»

Un chasseur, qui était allongé sur le ventre, aplati comme un manteau,

leva la tête hors de l’ombre ignoble où elle plongeait, et s’écria:

--Beau! Ah! merde alors!

«C’est tout à fait comme si une vache disait: «Ça doit être beau à voir,

à la Villette, ces multitudes de bœufs qu’on pousse en avant!»

Il cracha de la boue, la bouche barbouillée, la face déterrée comme une

bête.

--Qu’on dise: «Il le faut», bredouilla-t-il d’une étrange voix saccadée,

déchirée, haillonneuse. Bien. Mais beau! Ah! merde alors!

Il se débattait contre cette idée. Il ajouta tumultueusement:

--C’est avec des choses comme ça qu’on dit, qu’on s’fout d’nous jusqu’au

sang!

Il recracha, mais, épuisé par l’effort qu’il avait fait, il retomba dans

son bain de vase et il remit là tête dans son crachat.

* * * * *

Paradis, hanté, promenait sa main sur la largeur du paysage indicible,

l’œil fixe, et répétait sa phrase:

--C’est ça, la guerre... Et c’est ça partout. Qu’est-ce qu’on est, nous

autres, et qu’est-ce que c’est, ici? Rien du tout. Tout ça qu’tu vois,

c’est un point. Dis-toi bien qu’il y a ce matin dans le monde trois

mille kilomètres de malheurs pareils, ou à peu près, ou pires.

--Et puis, dit le camarade qui était à côté de nous--et qu’on ne

reconnaissait pas, même à la voix qui sortait de lui--demain ça

r’commencera. Ça avait bien r’commencé avant-hier et les autres jours

d’avant!

Le chasseur, avec effort, comme s’il déchirait le sol, arracha son corps

de la terre où il avait moulé une dépression semblable à un cercueil

suintant, et il s’assit dans ce trou. Il cligna des yeux, secoua sa

figure frangée de vase, pour la nettoyer, et dit:

--On s’en tirera cette fois-ci encore. Et qui sait, p’têt que demain

aussi on s’en tirera! Qui sait?

Paradis, le dos plié sous des tapis de terreau et de glaise, cherchait à

rendre l’impression que la guerre est inimaginable, et incommensurable

dans le temps et l’espace.

--Quand on parle de toute la guerre, songeait-il tout haut, c’est comme

si on n’ disait rien. Ça étouffe les paroles. On est là, à r’garder ça,

comme des espèces d’aveugles...

Une voix de basse roula un peu plus loin:

--Non, on n’peut pas s’figurer.

A cette parole un brusque éclat de rire se déchira.

--D’abord, comment, sans y avoir été, s’imaginerait-on ça?

--I’faudrait être fou! dit le chasseur.

Paradis se pencha sur une masse étendue, répandue à côté de lui.

--Tu dors?

--Non, mais j’bouge pas, barbota aussitôt une voix étouffée et

terrorisée qui sourdait de la masse, couverte d’une housse limoneuse

épaisse et si bossuée qu’elle semblait piétinée. J’vas t’dire: j’crois

qu’ j’ai l’ventre crevé. Mais j’en suis pas sûr, et j’ose pas l’ savoir.

--On va voir...

--Non, pas encore, dit l’homme. J’voudrais rester encore un peu comme

ça.

Les autres ébauchaient des mouvements en clapotant, se traînant sur les

coudes, rejetant l’infernale couverture pâteuse qui les écrasait. La

paralysie du froid se dissipait petit à petit parmi cette grappe de

suppliciés, bien que la clarté ne progressât plus sur la grande mare

irrégulière où descendait la plaine. La désolation continuait, non le

jour.

L’un de nous qui parlait tristement, comme une cloche, dit:

--T’auras beau raconter, s’pas, on t’croira pas. Pas par méchanceté ou

par amour de s’ficher d’toi, mais pa’ce qu’on n’pourra pas. Quand tu

diras plus tard, si t’es encore vivant pour placer ton mot: «On a fait

des travaux d’nuit, on a été sonnés, pis on a manqué s’enliser», on

répondra: «Ah!»; p’têt’ qu’on dira: «Vous n’avez pas dû rigoler lourd

pendant l’affaire.» C’est tout. Personne ne saura. I’ n’y aura qu’toi.

--Non, pas même nous, pas même nous! s’écria quelqu’un.

--J’dis comme toi, moi: nous oublierons, nous... Nous oublions déjà, mon

pauv’vieux!

--Nous en avons trop vu!

--Et chaque chose qu’on a vue était trop. On n’est pas fabriqué pour

contenir ça. Ça fout l’camp d’tous les côtés; on est trop p’tit.

--Un peu, qu’on oublie! Non seulement la durée de la grande misère qui

est, comme tu dis, incalculable, depuis l’temps qu’elle dure: les

marches qui labourent et r’labourent les terres, talent les pieds, usent

les os, sous le poids de la charge qui a l’air de grandir dans le ciel,

l’éreintement jusqu’à ne plus savoir son nom, les piétinements et les

immobilités qui vous broient, les travaux qui dépassent les forces, les

veilles, sans bornes, à guetter l’ennemi qui est partout dans la nuit,

et à lutter contre le sommeil--, et l’oreiller de fumier et de poux.

Mais même les sales coups où s’y mettent les marmites et les

mitrailleuses, les mines, les gaz asphyxiants, les contre-attaques. On

est plein de l’émotion de la réalité au moment, et on a raison. Mais

tout ça s’use dans vous et s’en va, on ne sait comment, on ne sait où,

et i’n’reste plus qu’les noms, qu’les mots de la chose, comme dans un

communiqué.

--C’est vrai, c’qu’i dit, fit un homme sans remuer la tête dans sa

cangue. Quand j’sui’ été en permission, j’ai vu qu’j’avais oublié déjà

bien des choses de ma vie d’avant. Y a des lettres de moi que j’ai

relues comme si c’était un livre que j’ouvrais. Et pourtant _malgré ça_,

j’ai oublié aussi ma souffrance de la guerre. On est des machines à

oublier. Les hommes, c’est des choses qui pensent un peu, et qui,

surtout, oublient. Voilà ce qu’on est.

--Ni les autres, ni nous, alors! Tant de malheur est perdu!

Cette perspective vint s’ajouter à la déchéance de ces créatures comme

la nouvelle d’un désastre plus grand, les abaisser encore sur leur grève

de déluge.

--Ah! si on se rappelait! s’écria l’un.

--Si on s’rappelait, dit l’autre, y aurait plus d’guerre!

Un troisième ajouta magnifiquement:

--Oui, si on s’rappelait, la guerre serait moins inutile qu’elle ne

l’est.

Mais tout d’un coup, un des survivants couchés se dressa à genoux,

secoua ses bras boueux et d’où tombait la boue, et, noir comme une

grande chauve-souris engluée, il cria sourdement:

--Il ne faut plus qu’il y ait de guerre après celle-là!

* * * * *

Dans ce coin bourbeux où, faibles encore et impotents, nous étions

assaillis par des souffles de vent qui nous empoignaient si brusquement

et si fort que la surface du terrain semblait osciller comme une épave,

le cri de l’homme qui avait l’air de vouloir s’envoler éveilla d’autres

cris pareils:

--Il ne faut plus qu’il y ait de guerre après celle-là!

Les exclamations sombres, furieuses, de ces hommes enchaînés à la terre,

incarnés de terre, montaient et passaient dans le vent comme des coups

d’aile:

--Plus de guerre, plus de guerre!

--Oui, assez!

* * * * *

--C’est trop bête, aussi... C’est trop bête, mâchonnaient-ils.

Qu’est-ce que ça signifie, au fond, tout ça--tout ça qu’on n’peut même

pas dire!

Ils bafouillaient, ils grognaient comme des fauves sur leur espèce de

banquise disputée par les éléments, avec leurs sombres masques en

lambeaux. La protestation qui les soulevait était tellement vaste

qu’elle les étouffait.

--On est fait pour vivre, pas pour crever comme ça!

--Les hommes sont faits pour être des maris, des pères--des hommes,

quoi!--pas des bêtes qui se traquent, s’égorgent et s’empestent.

--Et tout partout, partout, c’est des bêtes, des bêtes féroces ou des

bêtes écrasées. Regarde, regarde!

...Je n’oublierai jamais l’aspect de ces campagnes sans limites sur la

face desquelles l’eau sale avait rongé les couleurs, les traits, les

reliefs, dont les formes attaquées par la pourriture liquide

s’émiettaient et s’écoulaient de toutes parts, à travers les ossatures

broyées des piquets, des fils de fer, des charpentes--et, là-dessus,

parmi ces sombres immensités de Styx, la vision de ce frissonnement de

raison, de logique et de simplicité, qui s’était mis soudain à secouer

ces hommes comme de la folie.

On voyait que cette idée les tourmentait: qu’essayer de vivre sa vie sur

la terre et d’être heureux, ce n’est pas seulement un droit, mais un

devoir--et même un idéal et une vertu; que la vie sociale n’est faite

que pour donner plus de facilité à chaque vie intérieure.

--Vivre!...

--Nous!... Toi... Moi...

--Plus de guerre... Ah! non... C’est trop bête!... Pire que ça, c’est

trop...

Une parole vint en écho à leur vague pensée, à leur murmure morcelé et

avorté de foule... J’ai vu se soulever un front couronné de fange et la

bouche proférer au niveau de la terre:

--Deux armées qui se battent, c’est comme une grande armée qui se

suicide!

* * * * *

--Tout de même, qu’est-ce que nous sommes depuis deux ans? De pauvres

malheureux incroyables, mais aussi des sauvages, des brutes, des

bandits, des salauds.

--Pire que ça! mâcha celui qui ne savait employer que cette expression.

--Oui, je l’avoue!

Dans la trêve désolée de cette matinée, ces hommes qui avaient été

tenaillés par la fatigue, fouettés par la pluie, bouleversés par toute

une nuit de tonnerre, ces rescapés des volcans et de l’inondation

entrevoyaient à quel point la guerre, aussi hideuse au moral qu’au

physique, non seulement viole le bon sens, avilit les grandes idées,

commande tous les crimes--mais ils se rappelaient combien elle avait

développé en eux et autour d’eux tous les mauvais instincts sans en

excepter un seul: la méchanceté jusqu’au sadisme, l’égoïsme jusqu’à la

férocité, le besoin de jouir jusqu’à la folie.

Ils se figurent tout cela devant leurs yeux comme tout à l’heure ils se

sont figuré confusément leur misère. Ils sont bondés d’une malédiction

qui essaye de se livrer passage et d’éclore en paroles. Ils en geignent;

ils en vagissent. On dirait qu’ils font effort pour sortir de l’erreur

et de l’ignorance qui les souillent autant que la boue, et qu’ils

veulent enfin savoir pourquoi ils sont châtiés.

--Alors quoi? clame l’un.

--Quoi? répète l’autre, plus grandement encore.

Le vent fait trembler aux yeux l’étendue inondée et, s’acharnant sur ces

masses humaines couchées ou à genoux, fixes comme des dalles et des

stèles, leur arrache des frissons.

--Il n’y aura plus d’guerre, gronde un soldat, quand il n’y aura plus

d’Allemagne.

--C’est pas ça qu’il faut dire! crie un autre. C’est pas assez. Y aura

plus de guerre quand l’esprit de la guerre sera vaincu!

Comme le mugissement du vent avait étouffé à moitié ces mots, il érigea

sa tête et les répéta.

--L’Allemagne et le militarisme, hacha précipitamment la rage d’un

autre, c’est la même chose. Ils ont voulu la guerre et ils l’avaient

préméditée. Ils sont le militarisme.

--Le militarisme..., reprit un soldat.

--Qu’est-ce que c’est? demanda-t-on.

--C’est... c’est la force brutale préparée qui, tout d’un coup, à un

moment, s’abat. C’est être des bandits.

--Oui. Aujourd’hui, le militarisme s’appelle Allemagne.

--Oui; mais demain, comment qu’i’ s’appellera?

* * * * *

--J’sais pas, dit une voix grave comme celle d’un prophète.

--Si l’esprit de la guerre n’est pas tué, t’auras des mêlées tout le

long des époques.

--Il faut... Il faut...

--Il faut se battre! gargouilla la voix rauque d’un corps qui, depuis

notre réveil, se pétrifiait dans la boue dévoratrice. Il le faut!--et le

corps se retourna pesamment.--Il faut donner tout ce que nous avons, et

nos forces et nos peaux, et nos cœurs, toute not’vie, et les joies qui

nous restaient! L’existence de prisonniers qu’on a, il faut l’accepter

des deux mains! Il faut tout supporter, même l’injustice, dont le règne

est venu, et le scandale et la dégoûtation qu’on voit--pour être tout à

la guerre, pour vaincre! Mais, s’il faut faire un sacrifice pareil,

ajoute désespérément l’homme informe, en se retournant encore, c’est

parce qu’on se bat, pour un progrès non pour un pays; contre une erreur,

non contre un pays.

--Faut tuer la guerre, dit le premier parleur, faut tuer la guerre, dans

le ventre de l’Allemagne!

--Tout de même, fit un de ceux qui étaient assis là, enraciné comme une

espèce de germe, tout de même, on commence à comprendre pourquoi il

fallait marcher.

--Tout de même, marmotta à son tour le chasseur, qui s’était accroupi, y

en a qui se battent avec une autre idée que ça dans la tête. J’en ai vu,

des jeunes, qui s’foutaient pas mal des idées humanitaires. L’important

pour eux, c’est la question nationale, pas aut’chose et la guerre une

affaire de patries: chacun faire reluire la sienne, voilà tout. I’s

s’battaient, ceux-là, et i’s s’battaient bien.

--I’s sont jeunes, ces p’tits gars qu’tu dis. I’s sont jeunes. Faut y

pardonner.

--On peut bien faire sans savoir bien c’qu’on fait.

--C’est vrai qu’les hommes sont fous. Ça, on l’dira jamais assez!

--Les chauvins, c’est d’la vermine..., ronchonna une ombre.

Ils répétèrent plusieurs fois, comme pour se guider à tâtons:

--Faut tuer la guerre. La guerre, elle!

L’un de nous, celui qui ne bougeait pas la tête dans l’armature de ses

épaules, s’entêta dans son idée:

--Tout ça, c’est des boniments. Qu’est-ce que ça fait qu’on pense ça ou

ça! Faut être vainqueurs, voilà tout.

Mais les autres avaient commencé à chercher. Ils voulaient savoir et

voir plus loin que le temps présent. Ils palpitaient, essayant

d’enfanter en eux-mêmes une lumière de sagesse et de volonté. Des

convictions éparses tourbillonnaient dans leurs têtes et il leur sortait

des lèvres des fragments confus de croyances.

--Bien sûr... Oui... Mais faut voir les choses... Mon vieux, faut

toujours voir le résultat.

--L’ résultat! Etre vainqueurs dans cette guerre, se buta l’homme-borne,

c’est pas un résultat?

Ils furent deux à la fois qui répondirent:

--Non!

* * * * *

A cet instant, il se produisit un bruit sourd. Des cris jaillirent à la

ronde et nous frissonnâmes.

Tout un pan de glaise s’était détaché du monticule où nous étions

vaguement adossés déterrant complètement, au milieu de nous, un cadavre

assis les jambes allongées.

L’éboulement creva une poche d’eau amassée en haut du monticule et l’eau

s’épandit en cascade sur le cadavre et le lava pendant que nous le

regardions.

On cria.

--Il a la figure toute noire!

--Qu’est-ce que c’est que cette figure? haleta une voix.

Les valides s’approchaient en cercle comme des crapauds. Cette tête qui

apparaissait en bas-relief sur la paroi que la chute de terre avait mise

à nu, on ne pouvait pas la dévisager.

--Sa figure! C’est pas sa figure!

A la place de la face, on trouvait une chevelure.

Alors on s’aperçut que ce cadavre qui semblait assis était plié et cassé

à l’envers.

On contempla dans un silence terrible, ce dos vertical que nous

présentait la dépouille disloquée, ces bras pendants et courbés en

arrière, et ces deux jambes allongées qui posaient sur la terre fondante

par la pointe des pieds.

Alors le débat reprit réveillé par ce dormeur effroyable. On clama

furieusement comme s’il écoutait:

--Non! être vainqueurs ce n’est pas le résultat. Ce n’est pas eux qu’il

faut avoir, c’est la guerre.

--T’as donc pas compris qu’il faut en finir avec la guerre? Si on doit

remettre ça un jour, tout c’ qui a été fait ne sert à rien. Regarde; ça

ne sert à rien. C’est deux ans ou trois ans, ou plus, de catastrophes

gâchées.

* * * * *

--Ah! mon vieux, si tout c’ qu’on a subi n’était pas la fin de c’ grand

malheur-là--j’ tiens à la vie: j’ai ma femme, ma famille, avec la maison

autour d’eux, j’ai des idées pour ma vie d’après, va... Eh bien, tout de

même, j’aimerais mieux mourir.

--J’ vais mourir, fit en ce moment précis, comme un écho, le voisin de

Paradis, qui sans doute avait regardé la blessure de son ventre, je l’

regrette à cause de mes enfants.

--Moi, murmura-t-on ailleurs, c’est à cause de mes enfants que je ne le

regrette pas. J’ vais mourir, donc j’ sais c’ que j’ dis, et j’ me dis:

«I’s auront la paix, eux!»

--Moi, j’ mourrai p’t’êt’ pas, dit un autre avec un frémissement

d’espoir qu’il ne put contenir, même à la face des condamnés, mais j’

souffrirai. Eh bien, j’ dis: tant pis, et j’ dis même: tant mieux; et j’

saurai souffrir plus, si je sais que c’est pour quelque chose!

--Alors faudra continuer à s’ battre après la guerre?

--Oui, p’t’êt’...

--T’en veux encore, toi!

--Oui, parce que j’ n’en veux plus! grogna-t-on.

--Et pas contre des étrangers, p’t’êt’, i’ faudra s’ battre?

--P’t’êt’, oui...

Un coup de vent plus violent que les autres nous ferma les yeux et nous

étouffa. Quand il fut passé, et qu’on vit la rafale s’enfuir à travers

la plaine en saisissant par endroits et en secouant sa dépouille de

boue, en creusant l’eau des tranchées qui béaient longues comme la tombe

d’une armée,--on reprit:

--Après tout, qu’est-ce qui fait la grandeur et l’horreur de la guerre?

--C’est la grandeur des peuples.

--Mais les peuples, c’est nous!

Celui qui avait dit cela me regardait, m’interrogeait.

--Oui, lui dis-je, oui, mon vieux frère, c’est vrai! C’est avec nous

seulement qu’on fait les batailles. C’est nous la matière de la guerre.

La guerre n’est composée que de la chair et des âmes des simples

soldats. C’est nous qui formons les plaines de morts et les fleuves de

sang, nous tous--dont chacun est invisible et silencieux à cause de

l’immensité de notre nombre. Les villes vidées, les villages détruits,

c’est le désert de nous. Oui, c’est nous tous et c’est nous tout

entiers.

--Oui, c’est vrai. C’est les peuples qui sont la guerre; sans eux, il

n’y aurait rien, rien, que quelques criailleries, de loin. Mais c’est

pas eux qui la décident. C’est les maîtres qui les dirigent.

--Les peuples luttent aujourd’hui pour n’avoir plus de maîtres qui les

dirigent. Cette guerre, c’est comme la Révolution Française qui

continue.

--Alors, comme ça, on travaille pour les Prussiens aussi?

--Mais, dit un des malheureux de la plaine, il faut bien l’espérer.

--Ah zut, alors! grinça le chasseur.

Mais il hocha la tête et n’ajouta rien.

--Occupons-nous de nous! Il ne faut pas s’ mêler des affaires des

autres, mâchonna l’entêté hargneux.

--Si! il le faut... parce que ce que tu appelles les autres, c’est

justement pas les autres, c’est les mêmes!

--Pourquoi qu’c’est toujours nous qui marchons pour tout le monde!

--C’est comme ça, dit un homme, et il répéta les mots qu’il avait

employés à l’instant: Tant pis, ou tant mieux!

--Les peuples, c’est rien et ça devrait être tout, dit en ce moment

l’homme qui m’avait interrogé--reprenant sans le savoir une phrase

historique vieille de plus d’un siècle, mais en lui donnant enfin son

grand sens universel.

Et l’échappé de la tourmente, à quatre pattes sur le cambouis du sol,

leva sa face de lépreux et regarda devant lui, dans l’infini, avec

avidité.

Il regardait, il regardait. Il essayait d’ouvrir les portes du ciel.

* * * * *

--Les peuples devraient s’entendre à travers la peau et sur le ventre de

ceux qui les exploitent d’une façon ou d’une autre. Toutes les

multitudes devraient s’entendre.

--Tous les hommes devraient enfin être égaux.

Ce mot semblait venir à nous comme un secours.

--Egaux... Oui... Oui... Il y a de grandes idées de justice, de vérité.

Il y a des choses auxquelles on croit, vers lesquelles on se tourne

toujours pour s’y attacher comme à une sorte de lumière. Il y a surtout

l’égalité.

--Il y a aussi la liberté et la fraternité.

--Il y a surtout l’égalité!

Je leur dis que la fraternité est un rêve, un sentiment nuageux,

inconsistant; qu’il est contraire à l’homme de haïr un inconnu, mais

qu’il lui est également contraire de l’aimer. On ne peut rien baser sur

la fraternité. Sur la liberté non plus: elle est trop relative dans une

société où toutes les présences se morcellent forcément l’une l’autre.

Mais l’égalité est toujours pareille. La liberté et la fraternité sont

des mots, tandis que l’égalité est une chose. L’égalité (sociale, car

les individus ont chacun plus ou moins de valeur, mais chacun doit

participer à la société dans la même mesure, et c’est justice, parce que

la vie d’un être humain est aussi grande que la vie d’un autre),

l’égalité, c’est la grande formule des hommes. Son importance est

prodigieuse. Le principe de l’égalité des droits de chaque créature et

de la volonté sainte de la majorité est impeccable, et il doit être

invincible--et il amènera tous les progrès, tous, avec une force

vraiment divine. Il amènera d’abord la grande assise plane de tous les

progrès: le règlement des conflits par la justice qui est la même

chose, exactement, que l’intérêt général.

Ces hommes du peuple qui sont là, entrevoyant ils ne savent encore

quelle Révolution plus grande que l’autre, et dont ils sont la source,

et qui déjà monte, monte à leur gorge, répètent:

--L’égalité!...

Il semble qu’ils épèlent ce mot, puis qu’ils le lisent clairement

partout--et qu’il n’est pas sur la terre de préjugé, de privilège et

d’injustice qui ne s’écroule à son contact. C’est une réponse à tout, un

mot sublime. Ils tournent et retournent cette notion et lui trouvent une

sorte de perfection. Et ils voient les abus brûler d’une éclatante

lumière.

--Ce s’rait beau! dit l’un.

--Trop beau pour être vrai! dit l’autre.

Mais le troisième dit:

--C’est parce que c’est vrai que c’est beau. Ça n’a pas d’autre beauté:

alors!... Et ce n’est pas parce que c’est beau que ça sera. La beauté

n’a pas cours, pas plus que l’amour. C’est parce que c’est vrai que

c’est fatal.

--Alors, puisque la justice est voulue par les peuples et que les

peuples sont la force, qu’ils la fassent.

--On commence déjà! dit une bouche obscure.

--C’est sur la pente des choses, annonça un autre.

--Quand tous les hommes se seront faits égaux, on sera bien forcé de

s’unir.

--Et il n’y aura pas, à la face du ciel, des choses épouvantables faites

par trente millions d’hommes qui ne les veulent pas.

C’est vrai. Il n’y a rien à dire contre cela. Quel semblant d’argument,

quel fantôme de réponse pourrait-on, oserait-on opposer à cela: «Il n’y

aura pas, à la face du ciel, des choses faites par trente millions

d’hommes qui ne les veulent pas.» J’écoute, je suis la logique des

paroles que profèrent ces pauvres gens jetés sur ce champ de douleur,

les paroles qui jaillissent de leur meurtrissure et de leur mal, les

paroles qui saignent d’eux.

Et maintenant, le ciel se couvre. De gros nuages le bleuissent et le

cuirassent en bas. En haut, dans un faible étamage lumineux, il est

traversé par des balayures démesurées de poussière humide. Le temps

s’assombrit. Il va y avoir encore de la pluie. Ce n’est pas fini de la

tempête et de la longueur de la souffrance.

--On se demandera, dit l’un. «Après tout, pourquoi faire la guerre?»

Pourquoi, on n’en sait rien; mais pour qui, on peut le dire. On sera

bien forcé de voir que si chaque nation apporte à l’Idole de la guerre

la chair fraîche de quinze cents jeunes gens à égorger chaque jour,

c’est pour le plaisir de quelques meneurs qu’on pourrait compter; que

les peuples entiers vont à la boucherie, rangés en troupeaux d’armées,

pour qu’une caste galonnée d’or écrive ses noms de princes dans

l’histoire, pour que des gens dorés aussi, qui font partie de la même

gradaille, brassent plus d’affaires--pour des questions de personnes et

des questions de boutiques.--Et on verra, dès qu’on ouvrira les yeux,

que les séparations qui sont entre les hommes ne sont pas celles qu’on

croit, et que celles qu’on croit ne sont pas.

--Écoute! interrompit-on soudain.

On se tait, et on entend au loin le bruit du canon. Là-bas, le

grondement ébranle les couches aériennes et cette force lointaine vient

déferler faiblement à nos oreilles ensevelies, tandis qu’alentour

l’inondation continue à imprégner le sol et à attirer lentement les

hauteurs.

--Ça r’prend...

Alors l’un de nous dit:

--Ah! tout c’qu’on aura contre soi!

Déjà il y a un malaise, une hésitation, dans la tragédie du colloque qui

s’ébauche, entre ces parleurs perdus, comme une espèce d’immense

chef-d’œuvre de destinée. Ce n’est pas seulement la douleur et le péril,

la misère des temps, qu’on voit recommencer interminablement. C’est

aussi l’hostilité des choses et des gens contre la vérité,

l’accumulation des privilèges, l’ignorance, la surdité et la mauvaise

volonté, les partis pris, et les féroces situations acquises, et des

masses inébranlables, et des lignes inextricables.

Et le rêve tâtonnant des pensées se continue par une autre vision où les

adversaires éternels sortent de l’ombre du passé et se présentent dans

l’ombre orageuse du présent.

* * * * *

Les voici... Il semble qu’on la voie se silhouetter au ciel sur les

crêtes de l’orage qui endeuille le monde, la cavalcade des batailleurs,

caracolants et éblouissants,--des chevaux de bataille porteurs

d’armures, de galons, de panaches, de couronnes et d’épées... Ils

roulent, distincts, somptueux, lançant des éclairs, embarrassés d’armes.

Cette chevauchée belliqueuse, aux gestes surannés, découpe les nuages

plantés dans le ciel comme un farouche décor théâtral.

Et bien au-dessus des regards enfiévrés qui sont à terre, des corps sur

qui s’étage la boue des bas-fonds terrestres et des champs gaspillés,

tout cela afflue des quatre coins de l’horizon, et refoule l’infini du

ciel et cache les profondeurs bleues.

Et ils sont légion. Il n’y a pas seulement la caste des guerriers qui

hurlent à la guerre et l’adorent, il n’y a pas seulement ceux que

l’esclavage universel revêt d’un pouvoir magique: les puissants

héréditaires, debout çà et là par-dessus la prostration du genre humain,

qui appuient soudain sur la balance de la justice, parce qu’ils

entrevoient un grand coup à faire. Il y a toute une foule consciente et

inconsciente qui sert leur effroyable privilège.

--Il y a, clame en ce moment un des sombres et dramatiques

interlocuteurs, en étendant la main comme s’il voyait, il y a ceux qui

disent: «Comme ils sont beaux!»

--Et ceux qui disent: «Les races se haïssent!»

--Et ceux qui disent: «J’engraisse de la guerre, et mon ventre en

mûrit!»

--Et ceux qui disent: «La guerre a toujours été, donc elle sera

toujours!»

--Il y a ceux qui disent: «Je ne vois pas plus loin que le bout de mes

pieds, et je défends aux autres de le faire!»

--Il y a ceux qui disent: «Les enfants viennent au monde avec une

culotte rouge ou bleue sur le derrière!»

--Il y a, gronda une voix rauque, ceux qui disent: «Baissez la tête, et

croyez en Dieu!»

* * * * *

Ah! vous avez raison, pauvres ouvriers innombrables des batailles, vous

qui aurez fait toute la grande guerre avec vos mains, toute-puissance

qui ne sert pas encore à faire le bien, foule terrestre dont chaque face

est un monde de douleurs,--et qui, sous le ciel où de longs nuages noirs

se déchirent et s’éploient échevelés comme de mauvais anges, rêvez,

courbés sous le joug d’une pensée!--oui, vous avez raison. Il y a tout

cela contre vous. Contre vous et votre grand intérêt général, qui se

confond en effet exactement, vous l’avez entrevu, avec la justice,--il

n’y a pas que les brandisseurs de sabres, les profiteurs et les

tripoteurs.

Il n’y a pas que les monstrueux intéressés, financiers, grands et petits

faiseurs d’affaires, cuirassés dans leurs banques ou leurs maisons, qui

vivent de la guerre, et en vivent en paix pendant la guerre, avec leurs

fronts butés d’une sourde doctrine, leurs figures fermées comme un

coffre-fort.

Il y a ceux qui admirent l’échange étincelant des coups, qui rêvent et

qui crient comme des femmes devant les couleurs vivantes des uniformes.

Ceux qui s’enivrent avec la musique militaire ou avec les chansons

versées au peuple comme des petits verres, les éblouis, les faibles

d’esprit, les fétichistes, les sauvages.

Ceux qui s’enfoncent dans le passé, et qui n’ont que le mot d’autrefois

à la bouche, les traditionalistes pour lesquels un abus a force de loi

parce qu’il s’est éternisé, et qui aspirent à être guidés par les morts,

et qui s’efforcent de soumettre l’avenir et le progrès palpitant et

passionné au règne des revenants et des contes de nourrice.

Il y a avec eux tous les prêtres, qui cherchent à vous exciter et à vous

endormir, pour que rien ne change, avec la morphine de leur paradis. Il

y a des avocats--économistes, historiens, est-ce que je sais!--qui vous

embrouillent de phrases théoriques, qui proclament l’antagonisme des

races nationales entre elles, alors que chaque nation moderne n’a qu’une

unité géographique arbitraire dans les lignes abstraites de ses

frontières, et est peuplée d’un artificiel amalgame de races; et qui,

généalogistes véreux, fabriquent aux ambitions de conquête et de

dépouillement, de faux certificats philosophiques et d’imaginaires

titres de noblesse. La courte-vue est la maladie de l’esprit humain. Les

savants sont en bien des cas des espèces d’ignorants qui perdent de vue

la simplicité des choses et l’éteignent et la noircissent avec des

formules et des détails. On apprend dans les livres les petites choses,

non les grandes.

* * * * *

Et même lorsqu’ils disent qu’ils ne veulent pas la guerre, ces gens-là

font tout pour la perpétuer. Ils alimentent la vanité nationale et

l’amour de la suprématie par la force. «Nous seuls, disent-ils chacun

derrière leurs barrières, sommes détenteurs du courage, de la loyauté,

du talent, du bon goût!» De la grandeur et de la richesse d’un pays, ils

font comme une maladie dévoratrice. Du patriotisme, qui est respectable,

à condition de rester dans le domaine sentimental et artistique,

exactement comme les sentiments de la famille et de la province, tout

aussi sacrés, ils font une conception utopique et non viable, en

déséquilibre dans le monde, une espèce de cancer qui absorbe toutes les

forces vives, prend toute la place et écrase la vie et qui, contagieux,

aboutit, soit aux crises de la guerre, soit à l’épuisement et à

l’asphyxie de la paix armée.

La morale adorable, ils la dénaturent: Combien de crimes dont ils ont

fait des vertus, en les appelant nationales--avec un mot! Même la

vérité, ils la déforment. A la vérité éternelle, ils substituent chacun

leur vérité nationale. Autant de peuples, autant de vérités, qui ne

s’admettent pas l’une l’autre et faussent et tordent la vérité.

Tous ces gens-là, qui entretiennent ces discussions d’enfants,

odieusement ridicules, que vous entendez gronder au-dessus de vous: «Ce

n’est pas moi qui ai commencé, c’est toi!--Non, ce n’est pas moi, c’est

toi!--Commence, toi!--Non, commence, toi!», puérilités qui éternisent la

plaie immense du monde parce que ce ne sont pas les vrais intéressés qui

en discutent, au contraire, et que la volonté d’en finir n’y est pas;

tous ces gens-là qui ne peuvent pas ou ne veulent pas faire la paix sur

la terre; tous ces gens-là, qui se cramponnent, pour une cause ou pour

une autre, à l’état de choses ancien, lui trouvent des raisons ou lui en

donnent, ceux-là sont vos ennemis!

Ce sont vos ennemis autant que le sont aujourd’hui ces soldats allemands

qui gisent ici entre vous, et qui ne sont que de pauvres dupes

odieusement trompées et abruties, des animaux domestiques... Ce sont vos

ennemis, quel que soit l’endroit où ils sont nés et la façon dont se

prononce leur nom et la langue dans laquelle ils mentent. Regardez-les

dans le ciel et sur la terre. Regardez-les partout! Reconnaissez-les une

bonne fois, et souvenez-vous à jamais!

* * * * *

--Ils te diront, grogna un homme à genoux, penché, les deux mains dans

la terre, en secouant les épaules comme un dogue: «Mon ami, t’as été un

héros admirable!» J’veux pas qu’on m’dise ça!

«Des héros, des espèces de gens extraordinaires, des idoles? Allons

donc! On a été des bourreaux. On a fait honnêtement le métier de

bourreaux. On le r’fera encore, à tour de bras, parce qu’il est grand et

important de faire ce métier-là pour punir la guerre et l’étouffer. Le

geste de tuerie est toujours ignoble,--quelquefois nécessaire, mais

toujours ignoble. Oui, de durs et infatigables bourreaux, voilà ce qu’on

a été. Mais qu’on ne me parle pas de la vertu militaire parce que j’ai

tué des Allemands.

--Ni à moi, cria un autre à voix si haute que personne n’aurait pu lui

répondre, même si on avait osé, ni à moi, parce que j’ai sauvé la vie à

des Français! Alors, quoi, ayons le culte des incendies à cause de la

beauté des sauvetages!

--Ce serait un crime de montrer les beaux côtés de la guerre, murmura un

des sombres soldats, même s’il y en avait!

--On t’dira ça, continua le premier, pour te payer en gloire, et pour se

payer aussi de c’ qu’on n’a pas fait. Mais la gloire militaire, ce n’est

même pas vrai pour nous autres, simples soldats. Elle est pour

quelques-uns, mais en dehors de ces élus, la gloire du soldat est un

mensonge comme tout ce qui a l’air d’être beau dans la guerre. En

réalité, le sacrifice des soldats est une suppression obscure. Ceux dont

la multitude forme les vagues d’assaut n’ont pas de récompense. Ils

courent se jeter dans un effroyable néant de gloire. On ne pourra jamais

accumuler même leurs noms, leurs pauvres petits noms de rien.

--Nous nous en foutons, répondit un homme. Nous avons aut’ chose à

penser.

--Mais tout cela, hoqueta une face barbouillée et que la boue cachait

comme une main hideuse, peux-tu seulement le dire? Tu serais maudit et

mis sur le bûcher! Ils ont créé autour du panache une religion aussi

méchante, aussi bête et aussi malfaisante que l’autre!

L’homme se souleva, s’abattit, mais se souleva encore. Il était blessé

sous sa cuirasse immonde, et tachait le sol, et, quand il eut dit cela,

son œil élargi contempla par terre, tout le sang qu’il avait donné pour

la guérison du monde.

* * * * *

Les autres, un à un, se dressent. L’orage s’épaissit et descend sur

l’étendue des champs écorchés et martyrisés. Le jour est plein de nuit.

Et il semble que, sans cesse de nouvelles formes hostiles d’hommes et de

bandes d’hommes s’évoquent, au sommet de la chaîne de montagnes des

nuages, autour des silhouettes barbares des croix et des aigles, des

églises, des palais souverains et des temples de l’armée, et s’y

multiplient, cachant les étoiles qui sont moins nombreuses que

l’humanité--, et même que ces revenants remuent de toutes parts dans les

excavations du sol, ici, là, parmi les êtres réels qui y sont jetés à la

volée, à demi enfouis dans la terre comme des grains de blé.

Mes compagnons encore vivants se sont enfin levés; se tenant mal debout

sur le sol effondré, enfermés dans leurs vêtements embourbés, ajustés

dans d’étranges cercueils de vase, dressant leur simplicité monstrueuse

hors de la terre profonde comme l’ignorance, ils bougent et crient, les

yeux, les bras et les poings tendus vers le ciel d’où tombent le jour et

la tempête. Ils se débattent contre des fantômes victorieux, comme des

Cyranos et des dons Quichottes qu’ils sont encore.

On voit leurs ombres se mouvoir sur le grand miroitement triste du sol

et se refléter sur la blême surface stagnante des anciennes tranchées

que blanchit et habite seul le vide infini de l’espace, au milieu du

désert polaire aux horizons fumeux.

Mais leurs yeux sont ouverts. Ils commencent à se rendre compte de la

simplicité sans bornes des choses. Et la vérité non seulement met en eux

une aube d’espoir, mais aussi y bâtit un recommencement de force et de

courage.

--Assez parler des autres, commande l’un deux. Tant pis pour les

autres!... Nous! Nous tous!...

L’entente des démocraties, l’entente des immensités, la levée du peuple

du monde, la foi brutalement simple... Tout le reste, tout le reste,

dans le passé, le présent et l’avenir, est absolument indifférent.

Et un soldat ose ajouter cette phrase, qu’il commence pourtant à voix

presque basse:

--Si la guerre actuelle a fait avancer le progrès d’un pas, ses malheurs

et ses tueries compteront pour peu.

Et tandis que nous nous apprêtons à rejoindre les autres, pour

recommencer la guerre, le ciel noir, bouché d’orage, s’ouvre doucement

au-dessus de nos têtes. Entre deux masses de nuées ténébreuses, un

éclair tranquille en sort, et cette ligne de lumière, si resserrée, si

endeuillée, si pauvre, qu’elle a l’air pensante, apporte tout de même la

preuve que le soleil existe.

_Décembre 1915._

Le feu (Journal d'une Escouade) · 第 30 / 31 题