_LE FEU_
Réveille brusquement, j’ouvre les yeux dans le noir.
--Quoi? Qu’est ce qu’il y a?
--C’est ton tour de garde. Il est deux heures du matin, me dit le
caporal Bertrand que j’entends, sans le voir, à l’orifice du trou au
fond duquel je suis étendu.
Je grogne que je viens, je me secoue, bâille dans l’étroit abri
sépulcral; j’étends les bras et mes mains touchent la glaise molle et
froide. Puis je rampe au milieu de l’ombre lourde qui obstrue l’abri, en
fendant l’odeur épaisse, entre les corps intensément affalés des
dormeurs. Après quelques accrochages et faux-pas sur des équipements,
des sacs, et des membres étirés dans tous les sens, je mets la main sur
mon fusil et je me trouve debout à l’air libre, mal réveillé et mal
équilibré, assailli par la bise aiguë et noire.
Je suis, en grelottant, le caporal qui s’enfonce entre de hauts
entassements sombres dont le bas se resserre étrangement sur notre
marche. Il s’arrête. C’est là. Je perçois une grosse masse se détacher à
mi-hauteur de la muraille spectrale, et descendre. Cette masse hennit un
bâillement. Je me hisse dans la niche qu’elle occupait.
La lune est cachée dans la brume, mais il y a, répandue sur les choses,
une très confuse lueur à laquelle l’œil s’habitue à tâtons. Cet
éclairement s’éteint à cause d’un large lambeau de ténèbres qui plane et
glisse là-haut. Je distingue à peine, après l’avoir touché,
l’encadrement et le trou du créneau devant ma figure, et ma main avertie
rencontre, dans un enfoncement aménagé, un fouillis de manches de
grenades.
--Ouvre l’œil, hein, mon vieux, me dit Bertrand à voix basse. N’oublie
pas qu’il y a notre poste d’écoute, là, en avant, sur la gauche. Allons,
à tout à l’heure.
Son pas s’éloigne, suivi du pas ensommeillé du veilleur que je relève.
* * * * *
Les coups de fusil crépitent de tous côtés. Tout à coup une balle claque
net dans la terre du talus où je m’appuie. Je mets la face au créneau.
Notre ligne serpente dans le haut du ravin: le terrain est en contre-bas
devant moi, et on ne voit rien dans cet abîme de ténèbres où il plonge.
Toutefois, les yeux finissent par discerner la file régulière des
piquets de notre réseau plantés au seuil des flots d’ombre, et, ça et
là, les plaies rondes d’entonnoirs d’obus, petits, moyens ou énormes;
quelques-uns, tout près, peuplés d’encombrements mystérieux. La bise me
souffle dans la figure. Rien ne bouge, que le vent qui passe et que
l’immense humidité qui s’égoutte. Il fait froid à frissonner sans fin.
Je lève les yeux: je regarde ici, là. Un deuil épouvantable écrase tout.
J’ai l’impression d’être tout seul, naufragé, au milieu d’un monde
bouleversé par un cataclysme.
Rapide illumination de l’air: une fusée. Le décor où je suis perdu
s’ébauche et pointe autour de moi. On voit se découper la crête,
déchirée, échevelée, de notre tranchée, et j’aperçois, collés sur la
paroi d’avant, tous les cinq pas, comme des larves verticales, les
ombres des veilleurs. Leur fusil s’indique, à côté d’eux, par quelques
gouttes de lumière. La tranchée est étayée de sacs de terre; elle est
élargie de partout et, en maints endroits, éventrée par des
éboulements. Les sacs de terre, aplatis les uns sur les autres et
disjoints, ont l’air, à la lueur astrale de la fusée, de ces vastes
dalles démantelées d’antiques monuments en ruines. Je regarde au
créneau. Je distingue, dans la vaporeuse atmosphère blafarde qu’a
épandue le météore, les piquets rangés et même les lignes ténues des
fils de fer barbelés qui s’entrecroisent d’un piquet à l’autre. C’est,
devant ma vue, comme des traits à la plume qui gribouillent et raturent
le champ blême et troué. Plus bas, dans l’océan nocturne qui remplit le
ravin, le silence et l’immobilité s’accumulent.
Je descends de mon observatoire et me dirige au jugé vers mon voisin de
veille. De ma main tendue, je l’atteins.
--C’est toi? lui dis-je à voix basse, sans le reconnaître.
--Oui, répond-il sans savoir non plus qui je suis, aveugle comme moi.
--C’est calme, à c’t’ heure, ajoute-t-il. Tout à l’heure, j’ai cru
qu’ils allaient attaquer, ils ont peut-être bien essayé, sur la droite,
où ils ont lancé une chiée de grenades. Il y a eu un barrage de 75,
vrrrran... vrrrran... Mon vieux, je m’ disais: «Ces 75-là, c’est pas
possible, i’ sont payés pour tirer! S’ils sont sortis, les Boches, i’s
ont dû prendre quéqu’ chose!» Tiens, écoute, là-bas les boulettes qui
r’biffent! T’entends?
Il s’arrête, débouche son bidon, boit un coup, et sa dernière phrase,
toujours à voix basse, sent le vin:
--Ah! là là! tu parles d’une sale guerre! Tu crois qu’on s’rait pas
mieux chez soi? Eh bien, quoi! Qu’est-ce qu’il a, c’ ballot?
Un coup de feu vient de retentir à côté de nous, traçant un court et
brusque trait phosphorescent. D’autres partent, ça et là, sur notre
ligne: les coups de fusil sont contagieux la nuit.
Nous allons nous enquérir, à tâtons, dans l’ombre épaisse retombée sur
nous comme un toit, auprès d’un des tireurs. Trébuchant et jetés parfois
l’un sur l’autre, on arrive à l’homme, on le touche.
--Eh bien quoi?
Il a cru voir remuer, puis, plus rien. Nous revenons, mon voisin inconnu
et moi, dans l’obscurité dense et sur l’étroit chemin de boue grasse,
incertains, avec effort, pliés, comme si nous portions chacun un fardeau
écrasant.
A un point de l’horizon, puis à un autre, tout autour de nous, le canon
donne, et son lourd fracas se mêle aux rafales d’une fusillade qui
tantôt redouble et tantôt s’éteint, et aux grappes de coups de grenades,
plus sonores que les claquements du lebel et du mauser et qui ont à peu
près le son des vieux coups de fusil classiques. Le vent s’est encore
accru, il est si violent qu’il faut se défendre dans l’ombre contre lui:
des chargements de nuages énormes passent devant la lune.
Nous sommes là, tous les deux, cet homme et moi, à nous rapprocher et
nous heurter sans nous connaître, montrés puis interceptés l’un à
l’autre, en brusques à-coups, par le reflet du canon; nous sommes là,
pressés par l’obscurité, au centre d’un cycle immense d’incendies qui
paraissent et disparaissent, dans ce paysage de sabbat.
--On est maudits, dit l’homme.
Nous nous séparons et nous allons chacun à notre créneau nous fatiguer
les yeux sur l’immobilité des choses.
Quelle effroyable et lugubre tempête va éclater?
* * * * *
La tempête n’éclata pas, cette nuit-là. A la fin de ma longue attente,
aux premières traînées du jour, il y eut même accalmie.
Tandis que l’aube s’abattait sur nous comme un soir d’orage, je vis
encore une fois émerger et se recréer sous l’écharpe de suie des nuages
bas, les espèces de rives abruptes, tristes et sales, infiniment sales,
bossuées de débris et d’immondices, de la croulante tranchée où nous
sommes.
La lividité de la nue blêmit et plombe les sacs de terre aux plans
vaguement luisants et bombés, tel un long entassement de viscères et
d’entrailles géantes mises à nu sur le monde.
Dans la paroi, derrière moi, se creuse une excavation, et là un
entassement de choses horizontales se dresse comme un bûcher.
Des troncs d’arbres? Non; ce sont les cadavres.
* * * * *
A mesure que les cris d’oiseaux montent des sillons, que les champs
vagues recommencent, que la lumière éclôt et fleurit en chaque brin
d’herbe, je regarde le ravin. Plus bas que le champ mouvementé avec ses
hautes lames de terre et ses entonnoirs brûlés, au delà du hérissement
des piquets, c’est toujours un lac d’ombre qui stagne, et, devant le
versant d’en face, c’est toujours un mur de nuit qui s’érige.
Puis je me retourne et je contemple ces morts qui peu à peu s’exhument
des ténèbres, exhibant leurs formes raidies et maculées. Ils sont
quatre. Ce sont nos compagnons Lamuse, Barque, Biquet et le petit
Eudore. Ils se décomposent là, tout près de nous, obstruant à moitié le
large sillon tortueux et boueux que les vivants s’intéressent encore à
défendre.
On les a posés tant bien que mal; ils se calent et s’écrasent, l’un sur
l’autre. Celui d’en haut est enveloppé d’une toile de tente. On avait
mis sur les autres figures des mouchoirs, mais en les frôlant, la nuit,
sans voir, ou bien le jour, sans faire attention, on a fait tomber les
mouchoirs, et nous vivons face à face avec ces morts, amoncelés là comme
un bûcher vivant.
* * * * *
Il y a quatre nuits qu’ils ont été tués ensemble. Je me souviens mal de
cette nuit, comme d’un rêve que j’ai eu. Nous étions de patrouille, eux,
moi, Mesnil André, et le caporal Bertrand. Il s’agissait de reconnaître
un nouveau poste d’écoute allemand signalé par les observateurs
d’artillerie. Vers minuit, on est sorti de la tranchée, et on a rampé
sur la descente, en ligne, à trois ou quatre pas les uns des autres, et
on est descendu ainsi très bas dans le ravin, jusqu’à voir, gisant
devant nos yeux, comme l’aplatissement d’une bête échouée, le talus de
leur Boyau International. Après avoir constaté qu’il n’y avait pas de
poste dans cette tranche de terrain, on a remonté, avec des précautions
infinies; je voyais confusément mon voisin de droite et mon voisin de
gauche, comme des sacs d’ombre, se traîner, glisser lentement, onduler,
se rouler dans la boue, au fond des ténèbres, poussant devant eux
l’aiguille de leur fusil. Des balles sifflaient au-dessus de nous, mais
elles nous ignoraient, ne nous cherchaient pas. Arrivés en vue de la
bosse de notre ligne, on a soufflé un instant; l’un de nous a poussé un
soupir, un autre a parlé. Un autre s’est retourné, en bloc, et son
fourreau de baïonnette a sonné contre une pierre. Aussitôt une fusée a
jailli en rugissant du Boyau International. On s’est plaqué par terre,
étroitement, éperdument, on a gardé une immobilité absolue, et on a
attendu là, avec cette étoile terrible suspendue au-dessus de nous et
qui nous baignait d’une clarté de jour, à vingt-cinq ou trente mètres de
notre tranchée. Alors une mitrailleuse placée de l’autre côté du ravin a
balayé la zone où nous étions. Le caporal Bertrand et moi avons eu la
chance de trouver devant nous, au moment où la fusée montait, rouge,
avant d’éclater en lumière, un trou d’obus où un chevalet cassé trempait
dans la boue; on s’est aplati tous les deux contre le rebord de ce trou,
on s’est enfoncé dans la boue autant qu’on a pu et le pauvre squelette
de bois pourri nous a cachés. Le jet de la mitrailleuse a repassé
plusieurs fois. On entendait un sifflement perçant au milieu de chaque
détonation, les coups secs et violents des balles dans la terre, et
aussi des claquements sourds et mous suivis de geignements, d’un petit
cri et, soudain, d’un gros ronflement de dormeur qui s’est élevé puis a
graduellement baissé. Bertrand et moi, frôlés par la grêle horizontale
des balles qui, à quelques centimètres au-dessus de nous, traçaient un
réseau de mort et écorchaient parfois nos vêtements, nous écrasant de
plus en plus, n’osant risquer un mouvement qui aurait haussé un peu une
partie de notre corps, nous avons attendu. Enfin, la mitrailleuse s’est
tue, dans un énorme silence. Un quart d’heure après, tous les deux, nous
nous sommes glissés hors du trou d’obus en rampant sur les coudes et
nous sommes enfin tombés, comme des paquets, dans notre poste d’écoute.
Il était temps, car, en ce moment, le clair de lune a brillé. On a dû
demeurer dans le fond de la tranchée jusqu’au matin, puis jusqu’au soir.
Les mitrailleuses en arrosaient sans discontinuer les abords. Par les
créneaux du poste, on ne voyait pas les corps étendus, à cause de la
déclivité du terrain: sinon, tout à ras du champ visuel, une masse qui
paraissait être le dos de l’un d’eux. Le soir, on a creusé une sape pour
atteindre l’endroit où ils étaient tombés. Ce travail n’a pu être
exécuté en une nuit; il a été repris la nuit suivante par les pionniers,
car, brisés de fatigue, nous ne pouvions plus ne pas nous endormir.
En me réveillant d’un sommeil de plomb, j’ai vu les quatre cadavres que
les sapeurs avaient atteints par-dessous, dans la plaine, et qu’ils
avaient accrochés et halés avec des cordes dans leur sape. Chacun d’eux
contenait plusieurs blessures à côté l’une de l’autre, les trous des
balles distants de quelques centimètres: la mitrailleuse avait tiré
serré. On n’avait pas retrouvé le corps de Mesnil André. Son frère
Joseph a fait des folies pour le chercher; il est sorti tout seul dans
la plaine constamment balayée, en large, en long et en travers par les
tirs croisés des mitrailleuses. Le matin, se traînant comme une limace,
il a montré une face noire de terre et affreusement défaite, en haut du
talus.
On l’a rentré, les joues égratignées aux ronces des fils de fer, les
mains sanglantes, avec de lourdes mottes de boue dans les plis de ses
vêtements et puant la mort. Il répétait comme un maniaque: «Il n’est
nulle part.» Il s’est enfoncé dans un coin avec son fusil, qu’il s’est
mis à nettoyer, sans entendre ce qu’on lui disait, et en répétant: «Il
n’est nulle part.»
Il y a quatre nuits de cette nuit-là et je vois les corps se dessiner,
se montrer, dans l’aube qui vient encore une fois laver l’enfer
terrestre.
* * * * *
Barque, raidi, semble démesuré. Ses bras sont collés le long de son
corps, sa poitrine est effondrée, son ventre creusé en cuvette. La tête
surélevée par un tas de boue, il regarde venir par-dessus ses pieds ceux
qui arrivent par la gauche, avec sa face assombrie, souillée de la tache
visqueuse des cheveux qui retombent, et où d’épaisses croûtes de sang
noir sont sculptées, ses yeux ébouillantés: saignants et comme cuits.
Eudore, lui, paraît au contraire tout petit, et sa petite figure est
complètement blanche, si blanche qu’on dirait une face enfarinée de
Pierrot, et c’est poignant de la voir faire tache comme un rond de
papier blanc parmi l’enchevêtrement gris et bleuâtre des cadavres. Le
breton Biquet, trapu, carré comme une dalle, apparaît tendu dans un
effort énorme: il a l’air d’essayer de soulever le brouillard; cet
effort profond déborde en grimace sur sa face bossuée par les pommettes
et le front saillant, la pétrit hideusement, semble hérisser par places
ses cheveux terreux et desséchés, fend sa mâchoire pour un spectre de
cri, écarte toutes grandes ses paupières sur ses yeux ternes et
troubles, ses yeux de silex; et ses mains sont contractées d’avoir
griffé le vide.
Barque et Biquet sont troués au ventre, Eudore à la gorge. En les
traînant et en les transportant, on les a encore abîmés. Le gros Lamuse,
vide de sang, avait une figure tuméfiée et plissée dont les yeux
s’enfonçaient graduellement dans leurs trous, l’un plus que l’autre. On
l’a entouré d’une toile de tente qui se trempe d’une tache noirâtre à la
place du cou. Il a eu l’épaule droite hachée par plusieurs balles et le
bras ne tient plus que par des lanières d’étoffe de la manche et des
ficelles qu’on y a mises. La première nuit qu’on l’a placé là, ce bras
pendait hors du tas des morts et sa main jaune, recroquevillée sur une
poignée de terre, touchait les figures des passants. On a épinglé le
bras à la capote.
Un nuage de pestilence commence à se balancer sur les restes de ces
créatures avec lesquelles on a si étroitement vécu, si longtemps
souffert.
Quand nous les voyons, nous disons: «Ils sont morts tous les quatre.»
Mais ils sont trop déformés pour que nous pensions vraiment: «Ce sont
eux.» Et il faut se détourner de ces monstres immobiles pour éprouver le
vide qu’ils laissent entre nous et les choses communes qui sont
déchirées.
Ceux des autres compagnies ou des autres régiments, les étrangers, qui
passent ici le jour--(la nuit, on s’appuie inconsciemment sur tout ce
qui est à portée de la main, mort ou vivant)--ont un haut-le-corps
devant ces cadavres plaqués l’un sur l’autre en pleine tranchée.
Parfois, ils se mettent en colère:
--A quoi qu’on pense, de laisser là ces macchabs?
--C’est t’honteux.
Puis ils ajoutent:
--C’est vrai qu’on ne peut pas les ôter de là.
En attendant, ils ne sont enterrés que dans la nuit.
* * * * *
Le matin est venu. On découvre, en face, l’autre versant du ravin: la
cote 119, une colline rasée, pelée, grattée--veinée de boyaux tremblés
et striée de tranchées parallèles montrant à vif la glaise et la terre
crayeuse. Rien n’y bouge et nos obus qui y déferlent çà et là, avec de
larges jets d’écume comme des vagues immenses, semblent frapper leurs
coups sonores contre un grand môle ruineux et abandonné.
Mon tour de veille est terminé, et les autres veilleurs, enveloppés de
toiles de tente humides et coulantes, avec leurs zébrures et leurs
plaquages de boue, et leurs gueules livides, se dégagent de la terre où
ils sont encastrés, se meuvent et descendent. Le deuxième peloton vient
occuper la banquette de tir et les créneaux. Pour nous, repos jusqu’au
soir.
On bâille, on se promène. On voit passer un camarade, puis un autre. Des
officiers circulent, munis de périscopes et de longues-vues. On se
retrouve; on se remet à vivre. Les propos habituels se croisent et se
choquent. Et n’étaient l’aspect délabré, les lignes défaites du fossé
qui nous ensevelit sur la pente du ravin, et aussi la sourdine imposée
aux voix, on se croirait dans les lignes d’arrière. De la lassitude pèse
pourtant sur tous, les faces sont jaunies, les paupières rougies; à
force de veiller, on a la tête des gens qui ont pleuré. Tous, depuis
quelques jours, nous nous courbons et nous avons vieilli.
L’un après l’autre, les hommes de mon escouade ont conflué à un tournant
de la tranchée. Ils se tassent à l’endroit où le sol est tout crayeux,
et où, au-dessous de la croûte de terre hérissée de racines coupées, le
terrassement a mis à jour des couches de pierres blanches qui étaient
étendues dans les ténèbres depuis plus de cent mille ans.
C’est là, dans le passage élargi, qu’échoue l’escouade de Bertrand. Elle
est bien diminuée à cette heure, puisque, sans parler des morts de
l’autre nuit, nous n’avons plus Poterloo, tué dans une relève, ni
Cadilhac, blessé à la jambe par un éclat le même soir que Poterloo
(comme cela paraît loin, déjà!), ni Tirloir, ni Tulacque qui ont été
évacués, l’un pour dysenterie, et l’autre pour une pneumonie qui prend
une vilaine tournure--écrit-il dans les cartes-postales qu’il nous
adresse pour se désennuyer, de l’hôpital du centre où il végète.
Je vois encore une fois se rapprocher et se grouper, salies par le
contact de la terre, salies par la fumée grise de l’espace, les
physionomies et les poses familières de ceux qui ne se sont pas encore
quittés depuis le début--fraternellement rivés et enchaînés les uns aux
autres. Moins de disparate, pourtant, qu’au commencement, dans les mises
des hommes des cavernes...
Le père Blaire présente dans sa bouche usée une rangée de dents neuves,
éclatantes--si bien que, de tout son pauvre visage, on ne voit plus que
cette mâchoire endimanchée. L’événement de ses dents étrangères, que peu
à peu il apprivoise, et dont il se sert maintenant, parfois, pour
manger, a modifié profondément son caractère et ses mœurs: il n’est
presque plus barbouillé de noir, il est à peine négligé. Devenu beau, il
éprouve le besoin de devenir coquet. Pour l’instant, il est morne,
peut-être--ô miracle!--parce qu’il ne peut pas se laver. Renfoncé dans
un coin, il entr’ouve un œil atone, mâche et rumine sa moustache de
grognard, naguère la seule garniture de son visage, et crache de temps
en temps un poil.
Fouillade grelotte, enrhumé, ou bâille, déprimé, déplumé. Marthereau n’a
point changé: toujours tout barbu, l’œil bleu et rond, avec ses jambes
si courtes que son pantalon semble continuellement lui lâcher la
ceinture et lui tomber sur les pieds. Cocon est toujours Cocon par sa
tête sèche et parcheminée, à l’intérieur de laquelle travaillent des
chiffres; mais, depuis une huitaine, une recrudescence de poux, dont on
voit les ravages déborder à son cou et à ses poignets, l’isole dans de
longues luttes et le rend farouche quand il revient ensuite parmi nous.
Paradis garde intégralement la même dose de belle couleur et de bonne
humeur; il est invariable, inusable. On sourit quand il apparaît de
loin, placardé sur le fond de sacs de terre comme une affiche neuve.
Rien n’a modifié non plus Pépin qu’on entrevoit errer, de dos avec sa
pancarte de damiers rouges et blancs en toile cirée, de face avec son
visage en lame de couteau et son regard gris froid comme le reflet d’un
lingue; ni Volpatte avec ses guêtrons, sa couverture sur les épaules et
sa face d’Annamite tatouée de crasse, ni Tirette qui depuis quelque
temps, pourtant, est excité--on ne sait par quelle source
mystérieuse--des filets sanguinolents dans l’œil. Farfadet se tient à
l’écart, pensif, dans l’attente. Aux distributions de lettres, il se
réveille de sa rêverie pour y aller, puis il rentre en lui-même. Ses
mains de bureaucrate écrivent de multiples cartes-postales,
soigneusement. Il ne sait pas la fin d’Eudoxie. Lamuse n’a plus parlé à
personne de la suprême et terrifiante étreinte dont il a embrassé ce
corps. Lamuse--je l’ai compris--regrettait de m’avoir un soir chuchoté
cette confidence à l’oreille, et jusqu’à sa mort il a caché l’horrible
chose virginale en lui, avec une pudeur tenace. C’est pourquoi on voit
Farfadet continuer à vivre vaguement avec la vivante image aux cheveux
blonds, qu’il ne quitte que pour prendre contact avec nous par de rares
monosyllabes. Autour de nous, le caporal Bertrand a toujours la même
attitude martiale et sérieuse, toujours prêt à nous sourire avec
tranquillité, à donner sur ce qu’on lui demande des explications
claires, à aider chacun à faire son devoir.
On cause comme autrefois, comme naguère. Mais l’obligation de parler à
voix contenue raréfie nos propos et y met un calme endeuillé.
* * * * *
Il y a un fait anormal: depuis trois mois, le séjour de chaque unité aux
tranchées de première ligne était de quatre jours. Or, voilà cinq jours
qu’on est ici, et on ne parle pas de relève. Quelques bruits d’attaque
prochaine circulent, apportés par les hommes de liaison et la corvée
qui, une nuit sur deux--sans régularité ni garantie--amène le
ravitaillement. D’autres indices s’ajoutent à ces rumeurs d’offensive:
la suppression des permissions, les lettres qui n’arrivent plus; les
officiers qui, visiblement, ne sont plus les mêmes: sérieux et
rapprochés. Mais les conversations sur ce sujet se terminent toujours
par un haussement d’épaules: on n’avertit jamais le soldat de ce qu’on
va faire de lui; on lui met sur les yeux un bandeau qu’on n’enlève qu’au
dernier moment. Alors:
--On voira bien.
--Y a qu’à attendre!
On se détache du tragique événement pressenti. Est-ce impossibilité de
le comprendre tout entier, découragement de chercher à démêler des
arrêts qui sont lettre close pour nous, insouciance résignée, croyance
vivace qu’on passera à côté du danger cette fois encore? Toujours est-il
que, malgré les signes précurseurs, et la voix des prophéties qui
semblent se réaliser, on tombe machinalement et on se cantonne dans les
préoccupations immédiates: la faim, la soif, les poux dont l’écrasement
ensanglante tous les ongles, et la grande fatigue par laquelle nous
sommes tous minés.
--T’as vu Joseph, ce matin? dit Volpatte. I’ n’en mène pas large, le
pauvre p’tit gars.
--I’ va faire un coup de tête, c’est sûr. L’est condamné, c’garçon-là,
vois-tu. A la première occase, I’ s’ foutra dans une balle, comme j’ te
vois.
--Y a aussi d’ quoi vous rendre piqué pour le restant d’ tes jours! I’s
étaient six frères, tu sais. Y en a eu quatre de clam’cés: deux en
Alsace, un en Champagne, un en Argonne. Si André est tué, c’est
l’cintième.
--S’il avait été tué, on lui aurait trouvé son corps, on l’aurait eu vu
d’ l’observatoire. Y a pas à tortiller du cul et des fesses. Moi, mon
idée, c’est qu’ la nuit où eusse i’s ont été en patrouille, il s’est
égaré pour rentrer. L’ a rampé d’ travers, le pauv’ bougre--et l’est
tombé droit dans les lignes boches.
--I’ s’est p’ têt’ bien fait déglinguer sur leurs fils de fer.
--On l’aurait r’trouvé, j’ te dis, s’il était crampsé, car tu penses
bien que si ça était, les Boches ne l’auraient pas rentré son corps. On
a cherché partout, en somme. Pisqu’i’ s’est pas vu r’trouvé, faut bien
que, blessé ou pas blessé, i’ s’ soye fait faire aux pattes.
Cette hypothèse, qui est si logique, s’accrédite--et maintenant qu’on
sait qu’André Mesnil est prisonnier, on s’en désintéresse. Mais son
frère continue à faire pitié:
--Pauv’ vieux, il est si jeune!
Et les hommes de l’escouade le regardent à la dérobée.
--J’ai la dent! dit tout d’un coup Cocon.
Comme l’heure de la soupe est passée, on la réclame. Elle est là,
puisque c’est le reste de ce qui a été apporté la veille.
--A quoi que l’ caporal pense de nous faire claquer du bec? Le v’là. J’
vais l’agrafer. Eh! caporal, à quoi qu’ tu penses d’ pas nous faire
croûter?
--Oui, oui, la croûte! répète le lot des éternels affamés.
--Je viens, dit Bertrand, affairé, et qui, le jour et la nuit, n’arrête
pas.
--Alors quoi! fait Pépin, toujours mauvaise tête, j’ m’en ressens pas
pour encore becqueter des clarinettes; j’ vais ouvrir une boîte de singe
en moins de deux.
La comédie quotidienne de la soupe recommence, à la surface de ce drame.
--Ne touchez pas à vos vivres de réserve! dit Bertrand. Aussitôt revenu
de voir le capitaine, je vais vous servir.
De retour, il apporte, il distribue et on mange la salade de pommes de
terre et d’oignons, et, à mesure qu’on mâche, les traits se détendent,
les yeux se calment.
* * * * *
Paradis a arboré pour manger un bonnet de police. Ce n’est guère le lieu
ni le moment, mais ce bonnet est tout neuf et le tailleur, qui le lui a
promis depuis trois mois, ne le lui à donné que le jour où on est
monté. La souple coiffure bicornue de drap colorié en bleu vif, posée
sur sa bonne balle florissante, lui donne l’aspect d’un gendarme en
carton pâte aux joues enluminées. Cependant, tout en mangeant, Paradis
me regarde fixement. Je m’approche de lui.
--Tu as une bonne tête.
--T’ occupe pas, répond-il. J’ voudrais t’ causer. Viens voir par ici.
Il tend la main vers son quart demi-plein, posé près de son couvert et
de ses affaires, hésite, puis se décide à mettre en sûreté le vin dans
son gosier et le quart dans sa poche. Il s’éloigne.
Je le suis. Il prend en passant son casque qui bée sur la banquette de
terre. Au bout d’une dizaine de pas, il se rapproche de moi et me dit
tout bas, avec un drôle d’air, sans me regarder, comme il fait quand il
est ému:
--Je sais où est Mesnil André. Veux-tu le voir? Viens.
* * * * *
En disant cela, il ôte son bonnet de police, le plie et l’empoche, met
son casque. Il repart. Je le suis sans mot dire.
Il me conduit à une cinquantaine de mètres de là, vers l’endroit où se
trouve notre guitoune commune et la passerelle de sacs sous laquelle on
se glisse, avec, chaque fois, l’impression que cette arche de boue va
vous tomber sur les reins. Après la passerelle, un creux se présente
dans le flanc de la tranchée, avec une marche faite d’une claie engluée
de glaise. Paradis monte là, et me fait signe de le suivre sur cette
étroite plate-forme glissante. Il y avait en ce point, naguère, un
créneau de veilleur qui a été démoli. On a refait le créneau plus bas
avec deux pare-balles. On est obligé de se plier pour ne pas dépasser
cet agencement avec la tête.
Paradis me dit, à voix toujours très basse:
--C’est moi qui ai arrangé ces deux boucliers-là, pour voir--parce que
j’avais mon idée, et j’ai voulu voir. Mets ton œil au trou de çui-là.
--Je ne vois rien. La vue est bouchée. Qu’est-ce que c’est que ce paquet
d’étoffes?
--C’est lui, dit Paradis.
Ah! c’était un cadavre, un cadavre, un cadavre assis dans un trou,
épouvantablement proche...
Ayant aplati ma figure contre la plaque d’acier, et collé ma paupière au
trou du pare-balles, je le vis tout entier. Il était accroupi, la tête
pendante en avant entre les jambes, les deux bras posés sur les genoux,
les mains demi-fermées, en crochets,--et tout près, tout
près!--reconnaissable, malgré ses yeux exorbités et opaques qui
louchaient, le bloc de sa barbe vaseuse et sa bouche tordue qui montrait
les dents. Il avait l’air, à la fois, de sourire et de grimacer à son
fusil, embourbé, debout, devant lui. Ses mains tendues en avant étaient
toutes bleues en dessus et écarlates en dessous, empourprées par un
humide reflet d’enfer.
C’était lui, lavé de pluie, pétri de boue et d’une espèce d’écume,
souillé et horriblement pâle, mort depuis quatre jours, tout contre
notre talus, que le trou d’obus où il était terré avait entamé. On ne
l’avait pas trouvé parce qu’il était trop près!
Entre ce mort abandonné dans sa solitude surhumaine, et les hommes qui
habitent la guitoune, il n’y a qu’une mince cloison de terre, et je me
rends compte que l’endroit où je pose la tête pour dormir correspond à
celui où ce corps terrible est buté.
Je retire ma figure de l’œilleton.
Paradis et moi nous échangeons un regard.
--Faut pas lui dire encore, souffle mon camarade.
--Non, n’est-ce pas, pas tout de suite...
--J’ai parlé au capitaine pour qu’on le fouille; et il a dit aussi:
«Faut pas le dire tout de suite au petit.»
Un léger souffle de vent a passé.
--On sent l’odeur!
--Tu parles.
On la renifle, elle nous entre dans la pensée, nous chavire l’âme.
--Alors, comme ça, dit Paradis, Joseph reste tout seul sur six frères.
Et j’ vas t’ dire une chose, moi: j’ crois qu’i’ rest’ra pas longtemps.
C’ gars-là s’ ménagera pas, i’ s’ f’ra zigouiller. I’ faudrait qu’i’ lui
tombe du ciel une bonne blessure, autrement, il est foutu. Six frères,
c’est trop, ça. Tu trouves pas qu’ c’est trop?
Il ajouta:
--C’est épatant c’ qu’il était près de nous.
--Son bras est posé juste contre l’endroit où je mets ma tête.
--Oui, dit Paradis, son bras droit où il y a la montre au poignet.
La montre... Je m’arrête... Est-ce une idée, est-ce un rêve?... Il me
semble, oui, il me semble bien, en ce moment, qu’avant de m’endormir, il
y a trois jours, la nuit où on était si fatigués, j’ai entendu comme un
tic-tac de montre et que même je me suis demandé d’où cela sortait.
--C’était p’têt’ ben tout d’ même c’te montre que t’entendais à travers
la terre, dit Paradis, à qui j’ai fait part de mes réflexions. Ça
continue à réfléchir et à tourner, même quand l’ bonhomme s’arrête.
Dame, ça vous connaît pas c’ te mécanique; ça survit tout tranquillement
en rond son p’tit temps.
Je demandai:
--Il a du sang aux mains; mais où a-t-il été touché?
--Je n’ sais pas. Au ventre, je crois, il me semble qu’il y avait du
noir au fond d’ lui. Ou bien à la figure. T’as pas remarqué une petite
tache sur la joue?
Je me remémore la face glauque et hirsute du mort.
--Oui, en effet, il y a quelque chose sur la joue, là. Oui, peut-être
elle est entrée là...
--Attention! me dit précipitamment Paradis, le voilà! Il n’aurait pas
fallu rester ici.
Mais nous restons quand même, irrésolus, balancés, tandis que Joseph
Mesnil s’avance droit sur nous. Jamais il ne nous a paru si frêle. On
voit de loin sa pâleur, ses traits serrés, forcés; il se voûte en
marchant et va doucement, accablé par la fatigue infinie et l’idée fixe.
--Qu’est-ce que vous avez à la figure? me demande-t-il.
Il m’a vu montrer à Paradis la place de la balle.
Je feins de ne pas comprendre, puis je lui fais une réponse évasive
quelconque.
--Ah! répond-il d’un air distrait.
A ce moment, j’ai une angoisse: L’odeur. On la sent et on ne peut pas
s’y tromper. Elle décèle un cadavre. Et peut-être qu’il va se figurer
justement...
Il me semble qu’il a tout d’un coup senti le signe, le pauvre appel
lamentable du mort.
Mais il ne dit rien, il va, il continue sa marche solitaire, il
disparaît au tournant.
--Hier, me dit Paradis, il est venu ici même avec sa gamelle pleine de
riz qu’i n’ voulait plus manger. Comme par un fait exprès c’
couillon-là, il s’est arrêté là et zig!... le v’là qui fait un geste et
parle de jeter le reste de son manger par-dessus le talus, juste à
l’endroit où était l’autre. C’te chose-là, j’ai pas pu l’encaisser, mon
vieux, j’y ai empoigné l’abatis au moment où i’ foutait son riz en l’air
et l’ riz a dégouliné ici, dans la tranchée. Mon vieux, il s’est
r’tourné vers moi, furieux, tout rouge: «Qu’est-ce qui t’ prend, t’es
pas en rupture, des fois?» qu’i’ m’ dit. J’avais l’air d’un con, et j’y
ai bafouillé j’ sais pas quoi, que j’ l’avais pas fait exprès. Il a
haussé les épaules et m’a regardé comme un p’tit coq. Il est parti en
ram’nant: «Non, mais tu l’as vu, qu’il a dit à Moutreuil qui était là,
tu parles d’un gourdé!» Tu sais qu’ i’ n’est pas patient le p’tit
client, et j’avais beau grogner: «Ça va, ça va», i’ ram’nait; et j’étais
pas content, tu comprends, parce que dans tout ça, j’avais tort, tout en
ayant raison.
Nous remontons ensemble en silence.
Nous rentrons dans la guitoune où les autres sont réunis. C’est un
ancien poste de commandement, et elle est spacieuse.
Au moment de s’y enfoncer, Paradis prête l’oreille.
--Nos batteries donnent bougrement depuis une heure, tu trouves pas,
hein?
Je comprends ce qu’il veut dire, j’ai un geste vague:
--On verra, mon vieux, on verra bien!
Dans la guitoune, en face de trois auditeurs, Tirette dévide des
histoires de caserne. Dans un coin, Marthereau ronfle; il est près de
l’entrée, et il faut enjamber, pour descendre, ses courtes jambes qui
semblent rentrées dans son torse. Un groupe de joueurs à genoux autour
d’une couverture pliée joue à la manille.
--A moi d’ faire!
--40, 42!--48!--49!--C’est bon!
--En a-t-il de la veine, c’ gibier-là. C’est pas possible, t’es cocu
trois fois! J’ veux pus y faire avec toi. Tu m’ pèles, c’ soir, et
l’aut’ jour aussi, tu m’as biglé, espèce de tarte aux frites!
--Pourquoi tu t’es pas défaussé, bec de moule?
--J’ n’avais que l’ roi, j’avais l’ roi sec.
--L’avait l’ manillon de pique.
--C’est bien rare, peau d’ crachat, qu’i l’avait.
--Tout de même, murmure dans un coin, un être qui mangeait... C’
camembert, i’ coûte vingt-cinq sous, mais aussi tu parles d’une saleté:
dessus c’est une couche de mastic qui pue, et dedans c’est du plâtre qui
s’ casse.
Cependant, Tirette raconte les avanies que lui a fait subir, pendant ses
vingt et un jours, l’humeur agressive d’un certain commandant-major:
--C’ gros cochon, c’était, mon vieux, tout c’ qu’y a d’ plus carne sur
la terre. Tous qu’ nous étions n’en m’nait pas large quand i’ croisait
c’ tas ou qu’i’ l’voyait au burlingue du doublard, étalé sur une chaise
qu’on n’ voyait pas d’ssous, avec son bide énorme et son immense képi,
encerclé de galons du haut en bas, comme un tonneau. Il était dur pour
le griffeton. Il s’appelait Loeb,--un Boche, quoi.
--J’ l’ai connu! s’écria Paradis. Quand la guerre elle s’est produit, il
a été déclaré inapte au service armé, naturellement. Pendant que je
faisais ma période, i’ savait déjà s’embusquer, mais c’était à tous les
coins de rue pour te poisser: un jour d’ prison, i’ t’ collait par
bouton non boutonné, et i’ t’en f’sait par-dessus le marché quinze
grammes devant tout le monde si t’avait un p’tit quéqu’ chose dans la
mise qui bichait pas avec le règlement--et le monde rigolait: lui
croyait que c’était d’ toi, mais toi tu savais qu’ c’était d’ lui; mais
t’avais beau l’ savoir, t’étais bon jusqu’au trognon pour la tôle.
--Il avait une femme, reprend Tirette. C’te vieille...
--J’ m’en rappelle aussi, exclama Paradis, tu parles d’un choléra!
--Y en a qui traînent un roquet, lui, i’ traînait partout c’te poison
qu’était jaune, tu sais, comme y a d’ ces pommes, avec des hanches de
sac à brosse, et l’air mauvais. C’est elle qui excitait c’ vieux nœud
contre nous: sans elle, il était plus bête que méchant, mais du coup
qu’elle était là, i’ d’venait plus méchant qu’ bête. Alors, tu parles si
ça bardait...
* * * * *
A ce moment, Marthereau qui dormait près de l’entrée se réveille dans un
vague gémissement. Il se redresse, assis sur sa paille comme un
prisonnier, et on voit sa silhouette barbue se profiler en ombre
chinoise et son œil rond qui roule, qui tourne, dans la pénombre. Il
regarde ce qu’il vient de rêver.
Puis, il passe sa main sur ses yeux et, comme si cela avait un rapport
avec son rêve, il évoque la vision de la nuit où l’on est monté aux
tranchées.
--Tout de même, dit-il d’une voix embarrassée de sommeil et de songe, y
en avait du vent dans les voiles cette nuit-là! Ah! quelle nuit! Toutes
ces troupes, des compagnies, des régiments entiers qui hurlaient et
chantaient en montant tout le long de la route! On voyait dans l’ clair
de l’ombre le fouillis des poilus qui montaient, qui montaient--t’aurais
dit d’ l’eau d’ la mer--et gesticulaient à travers tous les convois
d’artillerie et d’autos d’ambulance qu’on a croisés cette nuit-là.
Jamais j’en avais tant vu, d’ convois dans la nuit, jamais!
Puis il s’assène un coup de poing sur la poitrine, se rassoit d’aplomb,
grogne, et ne dit plus rien.
La voix de Blaire s’élève, traduisant la hantise qui veille au fond des
hommes:
--Il est quatre heures. C’est trop tard pour qu’il y ait aujourd’hui
quelque chose de notre côté.
* * * * *
Un des joueurs, dans l’autre coin, en interpelle un autre en glapissant:
--Ben quoi? Tu joues ou tu n’ joues-t-i’ pas, face de ver?
Tirette continue l’histoire de son commandant.
--Voilà-t-i’ pas qu’un jour, on nous avait servi à la caserne de la
soupe au suif. Mon vieux, une infestion. Alors un bonhomme demande à
parler au capitaine et lui porte sa gamelle sous l’ nez.
--Espèce ed’ pied, exclame-t-on dans l’autre coin, très en colère,
pourquoi qu’ t’as pas joué atout, alors?
--«Ah, zut alors! que dit l’ capiston. Otez-moi ça d’ mon nez. Ça
empeste positivement.»
--C’était pas mon jeu, chevrote une voix mécontente, mais mal assurée.
--«Et l’ pitaine fait un rapport au commandant. Mais v’là que l’
commandant, furieux, i’ s’aboule en s’couant le rapport dans sa patte:
«De quoi, qu’i’ dit, où elle est c’te soupe qui fait cette révolte, que
j’y goûte?» On y en apporte dans une gamelle propre. I’ r’nifle. «Ben
quoi, qu’i’ dit, ça sent bon! On vous en foutra, d’ la soupe riche comme
ça!»...
--Pas ton jeu! Pis qu’il était maître, lui. Sabot! volaille! C’est
malheureux, t’ sais.
--Or, à cinq heures, à la sortie d’ la caserne, mes deux phénomènes se
raboulent et s’ plantent devant les biffins qui sortent, en essayant de
voir s’ils n’avaient pas quelque chose qui collochait pas, et i’ disait:
«Ah! mes gaillards, vous avez voulu vous payer ma tête en vous plaignant
d’une soupe excellente que j’ m’ai régalé, et la commandante aussi,
attendez voir un peu si j’ vais vous rater... Eh! là-bas, l’homme aux
cheveux longs, l’ grand artiste, v’nez donc un peu ici!» Et pendant que
l’ rossard i’ parlait comme ça, la rossinante, droite, raide comme un
piquet, faisait: oui, oui, de la tête.
--...Ça dépend, pisque lui n’avait pas d’manillon, c’est un cas t’ à
part.
--Mais, tout d’un coup, on la voit qui d’vient blanc comme linge, elle
s’pose sa main sur son magasin, est secouée d’un je ne sais quoi, et,
tout d’un coup, au milieu de la place et de tous les fantaboches qui
l’emplissent, la v’là qui laisse tomber son parapluie, et elle se met à
dégobiller!
--Eh attention! fait brusquement Paradis. V’la qu’on crie dans la
tranchée. Vous entendez pas? C’est-i’ pas «alerte!» qu’on crie?
--Alerte! T’es pas fou?
A peine a-t-on dit cela qu’une ombre s’insinue dans l’entrée basse de
notre guitoune et crie:
--Alerte, la 22e! En armes!
* * * * *
Un coup de silence. Puis, quelques exclamations.
--Je l’ savais bien, murmure Paradis entre ses dents, et il se traîne
sur les genoux, vers l’orifice de la taupinière où nous gisons.
Ensuite, les paroles s’arrêtent. On est devenus muets. A la hâte, on se
redresse à demi. On s’agite, pliés ou agenouillés; on boucle les
ceinturons; des ombres de bras se lancent de côté et d’autre; on fourre
des objets dans les poches. Et on sort pêle-mêle, en tirant derrière
soi les sacs par les courroies, les couvertures, les musettes.
Dehors, on est assourdis. Le vacarme de la fusillade a centuplé, et nous
enveloppe, sur la gauche, sur la droite et devant nous. Nos batteries
tonnent sans discontinuer.
--Tu crois qu’ils attaquent? hasarde une voix.
--Est-ce que j’ sais! répond une autre voix, brièvement, avec
irritation.
Les mâchoires sont serrées. On avale ses réflexions. On se dépêche, on
se bouscule, on se cogne, en grognant sans parler.
Un ordre se propage:
--Sac au dos!
--Il y a contre-ordre..., crie un officier qui parcourt la tranchée à
grandes enjambées, en jouant des coudes.
Le reste de sa phrase disparaît avec lui.
Contre-ordre! Un frisson visible a parcouru les files, un choc au cœur
fait relever les têtes, arrête tout le monde dans une attente
extraordinaire.
Mais non: c’est contre-ordre seulement pour les sacs: Pas de sac; la
couverture roulée autour du corps, l’outil à la ceinture.
On déboucle les couvertures, on les arrache, on les roule. Toujours pas
de paroles, chacun a l’œil fixe, la bouche comme impétueusement fermée.
Les caporaux et les sergents, un peu fébriles, vont ça et là,
bousculant, la hâte muette où les hommes se penchent:
--Allons, dépêchez-vous! Allons, allons, qu’est-ce que vous foutez!
Voulez-vous vous dépêcher, oui ou non?
Un détachement de soldats portant comme insigne des haches croisées sur
la manche, se frayent passage et, rapidement, creusent des trous dans la
paroi de la tranchée. On les regarde de côté en achevant de s’équiper.
--Qu’est-ce qu’ils font, ceux-là?
--C’est pour monter.
On est prêt. Les hommes se rangent, toujours en silence, avec leur
couverture en sautoir, la jugulaire du casque au menton, appuyés sur
leurs fusils. Je regarde leurs faces crispées, pâlies, profondes.
Ce ne sont pas des soldats: ce sont des hommes. Ce ne sont pas des
aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine--bouchers ou
bétail. Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu’on reconnaît dans
leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. Ils sont prêts. Ils
attendent le signal de la mort et du meurtre; mais on voit, en
contemplant leurs figures entre les rayons verticaux des baïonnettes,
que ce sont simplement des hommes.
Chacun sait qu’il va apporter sa tête, sa poitrine, son ventre, son
corps tout entier, tout nu, aux fusils braqués d’avance, aux obus, aux
grenades accumulées et prêtes, et surtout à la méthodique et presque
infaillible mitrailleuse--à tout ce qui attend et se tait effroyablement
là-bas--avant de trouver les autres soldats qu’il faudra tuer. Ils ne
sont pas insouciants de leur vie comme des bandits, aveuglés de colère
comme des sauvages. Malgré la propagande dont on les travaille, ils ne
sont pas excités. Ils sont au-dessus de tout emportement instinctif. Ils
ne sont pas ivres, ni matériellement, ni moralement. C’est en pleine
conscience, comme en pleine force et en pleine santé, qu’ils se massent
là, pour se jeter une fois de plus dans cette espèce de rôle de fou
imposé à tout homme par la folie du genre humain. On voit ce qu’il y a
de songe et de peur, et d’adieu dans leur silence, leur immobilité, dans
le masque de calme qui leur étreint surhumainement le visage. Ce ne sont
pas le genre de héros qu’on croit, mais leur sacrifice a plus de valeur
que ceux qui ne les ont pas vus ne seront jamais capables de le
comprendre.
Ils attendent. L’attente s’allonge, s’éternise. De temps en temps, l’un
ou l’autre, dans la rangée, tressaille un peu lorsqu’une balle, tirée
d’en face, frôlant le talus d’avant qui nous protège, vient s’enfoncer
dans la chair flasque du talus d’arrière.
La fin du jour répand une sombre lumière grandiose sur cette masse forte
et intacte de vivants dont une partie seulement vivra jusqu’à la nuit.
Il pleut--toujours de la pluie qui se colle dans mes souvenirs à toutes
les tragédies de la grande guerre. Le soir se prépare, ainsi qu’une
vague menace glacée; il va tendre devant les hommes son piège grand
comme le monde.
* * * * *
De nouveaux ordres se colportent de bouche en bouche. On distribue des
grenades enfilées dans des cercles de fil de fer. «Que chaque homme
prenne deux grenades!»
Le commandant passe. Il est sobre de gestes, en petite tenue, sanglé,
simplifié. On l’entend qui dit:
--Y a du bon, mes enfants. Les Boches foutent le camp. Vous allez bien
marcher, hein?
Des nouvelles passent à travers nous, comme du vent:
--Il y a les Marocains et la 21e Compagnie devant nous. L’attaque est
déclenchée à notre droite.
On appelle les caporaux chez le capitaine. Ils reviennent avec des
brassées de ferraille. Bertrand me palpe. Il accroche quelque chose à un
bouton de ma capote. C’est un couteau de cuisine.
--Je mets ça à ta capote, me dit-il.
Il me regarde, puis s’en va, cherchant d’autres hommes.
--Moi! dit Pépin.
--Non, dit Bertrand. C’est défendu de prendre des volontaires pour ça.
--Va t’ faire fout’! grommelle Pépin.
On attend, au fond de l’espace pluvieux, martelé de coups, et sans
bornes autres que la lointaine canonnade immense. Bertrand a achevé sa
distribution et revient. Quelques soldats se sont assis, et il en est
qui bâillent.
Le cycliste Billette se faufile devant nous, en portant sur son bras le
caoutchouc d’un officier, et détournant visiblement la tête.
--Ben quoi, tu marches pas, toi? lui crie Cocon.
--Non, j’ marche pas, dit l’autre. J’ suis de la 17e. L’ cinquième
Bâton n’attaque pas!
--Ah! Il est toujours verni, l’ 5e Bâton. Jamais i’ n’ donne comme
nous!
Billette est déjà loin, et les figures grimacent un peu en le regardant
disparaître.
Un homme arrive en courant et parle à Bertrand. Bertrand se tourne alors
vers nous.
--Allons-y, dit-il, c’est à nous.
Tous s’ébranlent à la fois. On pose le pied sur les degrés préparés par
les sapeurs et, coude à coude, on s’élève hors de l’abri de la tranchée
et on monte sur le parapet.
* * * * *
Bertrand est debout sur le champ en pente. D’un coup d’œil rapide, il
nous embrasse. Quand nous sommes tous là, il dit:
--Allons, en avant!
Les voix ont une drôle de résonance. Ce départ s’est passé très vite,
inopinément, on dirait, comme dans un songe. Pas de sifflements dans
l’air. Parmi l’énorme rumeur du canon, on distingue très bien ce silence
extraordinaire des balles autour de nous...
On descend sur le terrain glissant et inégal, avec des gestes
automatiques, en s’aidant parfois du fusil agrandi de la baïonnette.
L’œil s’accroche machinalement à quelque détail de la pente, à ses
terres détruites qui gisent, à ses rares piquets décharnés qui pointent,
à ses épaves dans des trous. C’est incroyable de se trouver debout en
plein jour sur cette descente où quelques survivants se rappellent
s’être coulés dans l’ombre avec tant de précautions, où les autres
n’ont hasardé que des coups d’œil furtifs à travers les créneaux. Non...
il n’y a pas de fusillade contre nous. La large sortie du bataillon hors
de la terre a l’air de passer inaperçue! Cette trêve est pleine d’une
menace grandissante, grandissante. La clarté pâle nous éblouit.
* * * * *
Le talus, de tous côtés, s’est couvert d’hommes qui se mettent à dévaler
en même temps que nous. A droite se dessine la silhouette d’une
compagnie qui gagne le ravin par le boyau 97, un ancien ouvrage allemand
en ruines.
Nous traversons nos fils de fer par les passages. On ne tire encore pas
sur nous. Des maladroits font des faux pas et se relèvent. On se reforme
de l’autre côté du réseau, puis on se met à dégringoler la pente un peu
plus vite: une accélération instinctive s’est produite dans le
mouvement. Quelques balles arrivent alors entre nous. Bertrand nous crie
d’économiser nos grenades, d’attendre au dernier moment.
Mais le son de sa voix est emporté: Brusquement, devant nous, sur toute
la largeur de la descente, de sombres flammes s’élancent en frappant
l’air de détonations épouvantables. En ligne, de gauche à droite, des
fusants sortent du ciel, des explosifs sortent de la terre. C’est un
effroyable rideau qui nous sépare du monde, nous sépare du passé et de
l’avenir. On s’arrête, plantés au sol, stupéfiés par la nuée soudaine
qui tonne de toutes parts; puis un effort simultané soulève notre masse
et la rejette en avant, très vite. On trébuche, on se retient les uns
aux autres, dans de grands flots de fumée. On voit, avec de stridents
fracas et des cyclones de terre pulvérisée, vers le fond où nous nous
précipitons pêle-mêle, s’ouvrir des cratères, ça et là, à côté les uns
des autres, les uns dans les autres. Puis on ne sait plus où tombent les
décharges. Des rafales se déchaînent si monstrueusement retentissantes
qu’on se sent annihilé par le seul bruit de ces averses de tonnerre, de
ces grandes étoiles de débris qui se forment en l’air. On voit, on sent
passer près de sa tête des éclats avec leur cri de fer rouge dans l’eau.
A un coup, je lâche mon fusil, tellement le souffle d’une explosion m’a
brûlé les mains. Je le ramasse en chancelant et repars tête baissée dans
la tempête à lueurs fauves, dans la pluie écrasante des laves, cinglé
par des jets de poussier et de suie. Les stridences des éclats qui
passent vous font mal aux oreilles, vous frappent sur la nuque, vous
traversent les tempes, et on ne peut retenir un cri lorsqu’on les subit.
On a le cœur soulevé, tordu par l’odeur soufrée. Les souffles de la mort
nous poussent, nous soulèvent, nous balancent. On bondit; on ne sait pas
où on marche. Les yeux clignent, s’aveuglent et pleurent. Devant nous,
la vue est obstruée par une avalanche fulgurante, qui tient toute la
place.
C’est le barrage. Il faut passer dans ce tourbillon de flammes et ces
horribles nuées verticales. On passe. On est passé, au hasard; j’ai vu,
ça et là, des formes tournoyer, s’enlever et se coucher, éclairées d’un
brusque reflet d’au delà. J’ai entrevu des faces étranges qui poussaient
des espèces de cris, qu’on apercevait sans les entendre dans
l’anéantissement du vacarme. Un brasier avec d’immenses et furieuses
masses rouges et noires tombait autour de moi, creusant la terre,
l’ôtant de dessous mes pieds, et me jetant de côté comme un jouet
rebondissant. Je me rappelle avoir enjambé un cadavre qui brûlait, tout
noir, avec une nappe de sang vermeil qui grésillait sur lui, et je me
souviens aussi que les pans de la capote qui se déplaçait près de moi
avaient pris feu et laissaient un sillon de fumée. A notre droite, tout
au long du boyau 97, on avait le regard attiré et ébloui par une file
d’illuminations affreuses, serrées l’une contre l’autre comme des
hommes.
--En avant!
Maintenant, on court presque. On en voit qui tombent tout d’une pièce,
la face en avant, d’autres qui échouent, humblement, comme s’ils
s’asseyaient par terre. On fait de brusques écarts pour éviter les
morts allongés, sages et raides, ou bien cabrés, et aussi, pièges plus
dangereux, les blessés qui se débattent et qui s’accrochent.
Le Boyau International!
On y est. Les fils de fer ont été déterrés avec leurs longues racines en
vrille, jetés ailleurs et enroulés, balayés, poussés en vastes monceaux
par le canon. Entre ces grands buissons de fer humides de pluie, la
terre est ouverte, libre.
Le boyau n’est pas défendu. Les Allemands l’ont abandonné, ou bien une
première vague est déjà passée... L’intérieur est hérissé de fusils
posés le long du talus. Au fond, des cadavres éparpillés. Du fouillis de
la longue fosse émergent des mains tendues hors de manches grises à
parements rouges et des jambes bottées. Par places, le talus est
renversé, la boiserie hachée; tout le flanc de la tranchée crevé,
submergé d’un indescriptible mélange. En d’autres endroits, béent des
puits ronds. J’ai gardé surtout de ce moment-là la vision d’une tranchée
bizarrement en guenilles, recouverte de loques multicolores: pour
confectionner leurs sacs de terre, les Allemands s’étaient servi de
draps, de cotonnades, de lainages à dessins bariolés, pillés dans
quelque magasin de tissus d’ameublement. Tout ce méli-mélo de lambeaux
de couleurs, déchiquetés, effilochés, pend, claque, flotte et danse aux
yeux.
On s’est répandu dans le boyau. Le lieutenant, qui a sauté de l’autre
côté, se penche et nous appelle en criant et en faisant des signes:
--Ne restons pas là. En avant! Toujours en avant!
On escalade le talus du boyau en s’aidant des sacs, des armes, des dos
qui y sont entassés. Dans le fond du ravin, le sol est labouré de coups,
comblé d’épaves, fourmillant de corps couchés. Les uns ont l’immobilité
des choses; les autres sont agités de remuements doux ou convulsifs. Le
tir de barrage continue à accumuler ses infernales décharges en arrière
de nous, à l’endroit où nous l’avons franchi. Mais là où nous sommes,
au pied de la butte, c’est un point mort pour l’artillerie.
Vague et brève accalmie. On cesse un peu d’être sourds. On se regarde.
Il y a de la fièvre aux yeux, du sang aux pommettes. Les souffles
ronflent et les cœurs tapent dans les poitrines.
On se reconnaît, confusément, à la hâte, comme si dans un cauchemar on
se retrouvait un jour face à face, au fond des rivages de la mort. On se
jette, dans cette éclaircie d’enfer, quelques paroles précipitées:
--C’est toi!
--Oh! là là! qu’est ce qu’on prend!
--Où est Cocon?
--J’ sais pas.
--T’ as vu l’ capitaine?
--Non...
--Ça va?
--Oui...
Le fond du ravin est traversé. L’autre versant se dresse. On l’escalade
à la file indienne, par un escalier ébauché dans la terre.
--Attention!
C’est un soldat qui, arrivé à la moitié de l’escalier, frappé aux reins
par un éclat d’obus venu de là-bas, tombe, comme un nageur, décoiffé,
les deux bras en avant. On distingue la silhouette informe de cette
masse qui plonge dans le gouffre; j’entrevois le détail de ses cheveux
épars au-dessus du profil noir de sa figure.
On débouche sur la hauteur.
Un grand vide incolore s’étend devant nous. On ne voit rien d’abord
qu’une steppe crayeuse et pierreuse, jaune et grise à perte de vue.
Aucun flot humain ne précède le nôtre; en avant de nous, personne de
vivant, mais le sol est peuplé de morts: des cadavres récents qui
imitent encore la souffrance ou le sommeil, des débris anciens déjà
décolorés et dispersés au vent, presque digérés par la terre.
Dès que notre file lancée, cahotée, émerge, je sens que deux hommes près
de moi sont frappés, deux ombres sont précipitées à terre, roulent sous
nos pieds, l’une avec un cri aigu, l’autre en silence comme un bœuf. Un
autre disparaît dans un geste de fou, comme s’il avait été emporté. On
se resserre instinctivement en se bousculant en avant, toujours en
avant; la plaie, dans notre foule, se referme toute seule. L’adjudant
s’arrête, lève son sabre, le lâche, et s’agenouille; son corps
agenouillé se penche en arrière par saccades, son casque lui tombe sur
les talons, et il reste là, la tête nue, face au ciel. La file s’est
fendue précipitamment dans son élan, pour respecter cette immobilité.
Mais on ne voit plus le lieutenant. Plus de chefs, alors... Une
hésitation retient la vague humaine qui bat le commencement du plateau.
On entend dans le piétinement le souffle rauque des poumons.
--En avant! crie un soldat quelconque.
Alors tous reprennent en avant, avec une hâte croissante, la course à
l’abîme.
* * * * *
--Où est Bertrand? gémit péniblement une des voix qui courent en avant.
--Là! Ici...
Il s’était, en passant, penché sur un blessé, mais il quitte rapidement
cet homme qui lui tend les bras et a l’air de sangloter.
C’est au moment où il nous rejoint qu’on entend devant nous, sortant
d’une espèce de bosse, le tac-tac de la mitrailleuse. C’est un moment
angoissant, plus grave encore que celui où nous avons traversé le
tremblement de terre incendié du barrage. Cette voix bien connue nous
parle nettement et effroyablement dans l’espace. Mais on ne s’arrête
plus.
--Avancez! Avancez!
L’essoufflement se traduit en gémissements rauques et on continue à se
jeter sur l’horizon.
--Les Boches! J’ les vois! dit tout à coup un homme.
--Oui... Leurs têtes, là, au-dessus de la tranchée... C’est là qu’est la
tranchée, c’te ligne. C’est tout près. Ah! les vaches!
On distingue en effet de petites calottes grises qui montent puis
s’interceptent au ras du sol, à une cinquantaine de mètres, au delà
d’une bande de terre noire sillonnée et bossuée.
Un sursaut soulève ceux qui forment à présent le groupe où je suis. Si
près du but, indemnes jusque-là, n’y arrivera-t-on pas? Si, on y
arrivera! On fait de grandes enjambées. On n’entend plus rien. Chacun se
lance devant soi, attiré par le fossé terrible, raidi en avant, presque
incapable de tourner la tête à droite ou à gauche.
On a la notion que beaucoup perdent pied et s’affaissent à terre. Je
fais un saut de côté pour éviter la baïonnette brusquement érigée d’un
fusil qui dégringole. Tout près de moi, Farfadet, la figure en sang, se
dresse, me bouscule, se jette sur Volpatte qui est à côté de moi et se
cramponne à lui; Volpatte plie et, continuant son élan, le traîne
quelques pas avec lui, puis il le secoue et s’en débarrasse, sans le
regarder, sans savoir qui il est, en lui jetant d’une voix entrecoupée,
presque asphyxiée par l’effort:
--Lâche-moi, lâche-moi, nom de Dieu!... Tout à l’heure, on t’ ramassera.
T’en fais pas.
L’autre s’effondre, et sa figure enduite d’un masque vermillon, d’où
toute expression a été arrachée, se tourne de côté et d’autre--tandis
que Volpatte, déjà loin, répète machinalement entre ses dents: «T’en
fais pas», l’œil fixé en avant, sur la ligne.
Une nuée de balles gicle autour de moi, multipliant les arrêts subits,
les chutes retardées, révoltées, gesticulantes, les plongeons faits d’un
bloc avec tout le fardeau du corps, les cris, les exclamations sourdes,
rageuses, désespérées ou bien les «han!» terribles et creux où la vie
entière s’exhale d’un coup. Et nous qui ne sommes pas encore atteints,
nous regardons en avant, nous marchons, nous courons, parmi les jeux de
la mort qui frappe au hasard dans toute notre chair.
* * * * *
Les fils de fer. Il y en a une zone intacte. On la tourne. Elle est
éventrée d’un large passage profond: c’est un colossal entonnoir formé
d’entonnoirs juxtaposés, une fantastique bouche de volcan creusée là par
le canon.
Le spectacle de ce bouleversement est stupéfiant. Il semble vraiment que
cela est venu du centre de la terre. L’apparition d’une pareille
déchirure des couches du sol aiguillonne notre ardeur d’assaillants, et
d’aucuns ne peuvent s’empêcher de s’écrier, avec un sombre hochement de
tête, en ce moment où les paroles s’arrachent difficilement des gorges:
--Ah! zut alors, qu’est-ce qu’on leur a foutu là! ah! zut!
Poussés comme par le vent, on monte et on descend, au gré des
vallonnements et des monceaux terreux, dans cette brèche démesurée du
sol qui fut fouillé, noirci, cautérisé par les flammes acharnées. La
glèbe se colle aux pieds. On s’en arrache avec rage. Les équipements,
les étoffes qui tapissent le sol mou, le linge qui s’y est répandu hors
des musettes éventrées, empêchent qu’on ne s’embourbe et on a soin de
jeter le pied sur ces dépouilles quand on saute dans les trous ou qu’on
escalade les monticules.
Derrière nous, des voix nous poussent:
--En avant, les gars, en avant! Nom de Dieu!
--Tout le régiment est derrière nous, crie-t-on.
On ne se retourne pas pour voir, mais cette assurance électrise encore
notre ruée.
Il n’y a plus de casquettes visibles derrière les talus de la tranchée
dont on approche. Des cadavres d’Allemands s’égrènent devant--entassés
comme des points ou étendus comme des lignes. On arrive. Le talus se
précise avec ses formes sournoises, ses détails: les créneaux... On en
est prodigieusement, incroyablement près...
Quelque chose tombe devant nous. C’est une grenade. D’un coup de pied,
le caporal Bertrand la renvoie si bien qu’elle saute en avant et va
éclater juste sur la tranchée.
C’est sur ce coup heureux que l’escouade aborde le fossé.
Pépin s’est précipité à plat ventre. Il évolue autour d’un cadavre. Il
atteint le bord, il s’y enfonce. C’est lui qui est entré le premier.
Fouillade, qui fait de grands gestes et crie, bondit dans le creux
presque au moment où Pépin s’y coule... J’entrevois--le temps d’un
éclair--toute une rangée de démons noirs, se baissant et s’accroupissant
pour descendre, sur le faîte du talus, au bord du piège noir.
Une salve terrible nous éclate à la figure, à bout portant, jetant
devant nous une subite rampe de flammes tout le long de la bordure de
terre. Après un coup d’étourdissement, on se secoue et on rit aux
éclats, diaboliquement: la décharge a passé trop haut. Et aussitôt, avec
des exclamations et des rugissements de délivrance, nous glissons, nous
roulons, nous tombons vivants dans le ventre de la tranchée!
* * * * *
Une fumée incompréhensible nous submerge. Dans le gouffre étranglé, je
ne vois d’abord que des uniformes bleus. On va dans un sens puis dans
l’autre, poussés les uns par les autres, en grondant, en cherchant. On
se retourne, et, les mains embarrassées par le couteau, les grenades et
le fusil, on ne sait pas d’abord quoi faire.
--I’s sont dans leurs abris, les vaches! vocifère-t-on.
De sourdes détonations ébranlent le sol: ça se passe sous terre, dans
les abris. On est tout à coup séparé par des masses monumentales d’une
fumée si épaisse qu’elle vous applique un masque et qu’on ne voit plus
rien. On se débat comme des noyés, au travers de cette atmosphère
ténébreuse et âcre, dans un morceau de nuit. On bute contre des récifs
d’êtres accroupis, pelotonnés, qui saignent et crient, au fond. On
entrevoit à peine les parois, toutes droites ici, et faites de sacs de
terre en toile blanche--qui est déchirée partout comme du papier. Par
moments, la lourde buée tenace se balance et s’allège, et on revoit
grouiller la cohue assaillante... Arrachée au poussiéreux tableau, une
silhouette de corps-à-corps se dessine sur le talus, dans une brume, et
s’affaisse, s’enfonce. J’entends quelques grêles «Kamerad!» émanant
d’une bande à têtes hâves et à vestes grises acculée dans un coin qu’une
déchirure immensifie. Sous le nuage d’encre, l’orage d’hommes reflue,
monte dans le même sens, vers la droite, avec des ressauts et des
tourbillonnements, le long de la sombre jetée défoncée.
* * * * *
Et soudain, on sent que c’est fini. On voit, on entend, on comprend que
notre vague qui a roulé ici à travers les barrages n’a pas rencontré une
vague égale, et qu’on s’est replié à notre venue. La bataille humaine a
fondu devant nous. Le mince rideau de défenseurs s’est émietté dans les
trous où on les prend comme des rats, ou bien où on les tue. Plus de
résistance: du vide, un grand vide. On avance, entassés, comme une file
terrible de spectateurs.
Et ici, la tranchée est toute foudroyée. Avec ses murs blancs écroulés,
elle semble en cet endroit l’empreinte vaseuse, amollie, d’un fleuve
anéanti dans ses berges pierreuses avec, par places, le trou plat et
arrondi d’un étang tari aussi; et au bord, sur le talus et sur le fond,
traîne un long glacier de cadavres,--et tout cela s’emplit et déborde
des flots nouveaux de notre troupe déferlante. Dans la fumée vomie par
les abris et l’air ébranlé par les explosions souterraines, je parviens
sur une masse compacte d’hommes accrochés les uns aux autres qui
tournoient dans un cirque élargi. Au moment où nous arrivons, la masse
tout entière s’effondre, ce reste de bataille agonise; je vois Blaire
s’en dégager, le casque pendant au cou par la jugulaire, la figure
écorchée, et il pousse un hurlement sauvage. Je heurte un homme qui est
cramponné là à l’entrée d’un abri. S’effaçant devant la trappe noire
béante et traîtresse, il se retient de la main gauche au montant. De la
droite il balance pendant plusieurs secondes une grenade. Elle va
éclater... Elle disparaît dans le trou. L’engin a explosé aussitôt
arrivé, et un horrible écho humain lui a répondu dans les entrailles de
la terre. L’homme saisit une autre grenade.
Un autre, avec une pioche ramassée là, frappe et fracasse les montants
de l’entrée d’un autre abri. Un affaissement de la terre se produit et
l’entrée se trouve obstruée. On voit plusieurs ombres qui piétinent et
gesticulent sur ce tombeau.
L’un, l’autre... Dans la bande vivante qui jusqu’ici, jusqu’à cette
tranchée tant poursuivie, est arrivée en lambeaux, après s’être heurtée
aux obus et aux balles invincibles lancées à sa rencontre, je reconnais
mal ceux que je connais, comme si tout le reste de la vie était devenu
tout d’un coup très lointain. Quelque chose les pétrit et les change.
Une frénésie les agite tous et les fait sortir d’eux-mêmes.
--Pourquoi qu’on s’arrête ici? dit l’un, grinçant des dents.
--Pourquoi qu’on s’en va pas jusqu’à l’autre? me demande le deuxième
plein de fureur. Maintenant qu’on est v’nu, en quelques bonds, on y
s’rait!
--Moi aussi, j’ veux continuer.
--Moi aussi. Ah! les vaches!...
Ils se secouent comme des drapeaux, portant comme de la gloire leur
chance d’avoir survécu, implacables, débordants, enivrés d’eux-mêmes.
* * * * *
On stagne, on piétine dans l’ouvrage conquis, cette étrange voie en
démolition qui serpente dans la plaine et qui va de l’inconnu à
l’inconnu.
* * * * *
--Avancez à droite!
Alors on continue à s’écouler dans un sens. Sans doute c’est un
mouvement combiné là-haut, là-bas, par les chefs. On foule des corps
mous dont quelques-uns remuent et changent lentement de place, et d’où
sortent à la hâte des ruisseaux et des cris. Des cadavres sont entassés
en long, en travers, comme des poutres et des décombres, sur des
blessés, font effort sur eux, les étouffent, les étranglent et leur
prennent leur vie. Je pousse, pour passer, un torse égorgé dont le cou
est une source de sang gémissant.
On ne rencontre plus, dans le cataclysme des terres effondrées ou
dressées et des débris massifs, par-dessus le grouillement des blessés
et des morts qui bougent ensemble, à travers la mouvante forêt de fumée
implantée dans la tranchée et sur toute la zone environnante, que des
faces enflammées, sanglantes de sueur, aux yeux étincelants. Des groupes
ont l’air de danser en brandissant leurs couteaux. Ils sont joyeux,
immensément rassurés, féroces.
L’action s’éteint insensiblement. Un soldat dit:
--Alors, qu’est-ce qu’on a à faire, maintenant?
Elle se rallume soudain en un point: à une vingtaine de mètres dans la
plaine, vers un circuit que fait le talus gris, un paquet de coups de
fusil crépite et jette ses brûlures éparses autour d’une mitrailleuse
qui, enterrée, crache par intermittences, et semble se débattre.
Sous l’aile charbonneuse d’une sorte de nimbus bleuâtre et jaune, on
voit des hommes qui cernent la fulgurante machine et se resserrent sur
elle. Je distingue, près de moi, la silhouette de Mesnil Joseph qui,
tout debout, sans chercher à se dissimuler, se dirige sur le point où
des suites saccadées d’explosions aboient.
Une détonation jaillit d’un coin de la tranchée, entre nous deux. Joseph
s’arrête, oscille, se baisse, et s’abat sur un genou. Je cours à lui, il
me regarde venir.
--Ce n’est rien: la cuisse... Je peux ramper tout seul.
Il semble devenu sage, enfantin, docile. Il ondule doucement vers le
creux...
J’ai encore dans les yeux, exactement, le point d’où s’est allongé le
coup de feu qui l’a atteint. Je me glisse là, par la gauche, en faisant
un détour.
Personne. Je ne rencontre qu’un des nôtres qui cherche comme moi. C’est
Paradis.
Nous sommes bousculés par des hommes qui portent sur l’épaule ou sous le
bras des pièces de fer de toutes formes. Ils encombrent la sape et nous
séparent.
--La mitrailleuse est prise par la septième, crie-t-on. A n’ gueul’ra
plus. Elle était enragée: sale bête! sale bête!
--Qu’est-c’ qu’il y a à faire, maintenant?
--Rien.
On demeure là, pêle-mêle. On s’assoit. Les vivants ont cessé de haleter,
les mourants finissent de râler, environnés de fumées et de lumières, et
du fracas du canon, roulant à tous les bouts du monde. On ne sait plus
où on en est. Il n’y a plus de terre ni de ciel, il n’y a toujours
qu’une espèce de nuage. Un premier temps d’arrêt se dessine dans le
drame du chaos. Il se fait un ralentissement universel des mouvements et
des bruits. Et la canonnade diminue, et c’est plus loin, maintenant,
qu’elle secoue le ciel comme une toux. L’exaltation s’apaise, il ne
reste plus que l’infinie fatigue qui remonte et nous noie, et l’attente
infinie qui recommence.
* * * * *
Où est l’ennemi? Il a laissé des corps partout et on a vu des rangées de
prisonniers: là-bas, encore, il s’en profile une, monotone, indéfinie et
toute fumeuse sur le ciel sale. Mais le gros semble s’être dissipé au
loin. Quelques obus nous arrivent ici, là, maladroitement; on s’en
moque. On est délivré, on est tranquille, on est seuls, dans cette sorte
de désert où des immensités de cadavres aboutissent à une ligne de
vivants.
La nuit est venue. La poussière s’est envolée, mais elle a fait place à
la pénombre et à l’ombre, sur le désordre de la foule étirée en
longueur. Les hommes se rapprochent, s’asseyent, se lèvent, marchent,
appuyés ou accrochés les uns aux autres. Entre les abris, bloqués par
des mêlées de morts, on se groupe, on s’accroupit. Quelques-uns ont posé
leur fusil par terre et vaguent aux abords de la fosse, les bras
ballants; de près, on voit qu’ils sont noircis, brûlés, les yeux rouges,
et balafrés de boue. On ne parle guère, mais on commence à chercher.
On aperçoit des brancardiers dont les silhouettes découpées cherchent,
s’inclinent, s’avancent, cramponnées deux à deux à leurs longs fardeaux.
Là-bas, à notre droite, on entend des coups de pioche et de pelle.
J’erre au milieu de ce sombre tohu-bohu.
Dans un endroit où le talus de la tranchée, écrasé par le bombardement,
forme une pente douce, quelqu’un est assis. Un vague éclairement règne
encore. La calme attitude de cet homme, qui regarde devant lui et pense,
me semble sculpturale et me frappe. Je le reconnais en me penchant.
C’est le caporal Bertrand.
Il tourne la figure vers moi et je sens qu’il me sourit dans l’ombre
avec son sourire réfléchi.
--J’allais te chercher, me dit-il. On organise la garde de la tranchée,
en attendant qu’on ait des nouvelles de ce qu’ont fait les autres et de
ce qui se passe en avant. Je vais te mettre en sentinelle double, avec
Paradis, dans un trou d’écoute que les sapeurs viennent de creuser.
Nous contemplons les ombres des passants et des immobiles, qui se
profilent en taches d’encre, courbés, plies dans diverses poses, sur la
grisaille du ciel, tout le long du parapet en ruines. Ils font un
étrange remuement ténébreux, rapetissés comme des insectes et des vers,
parmi ces campagnes cachées d’ombre, pacifiées par la mort, où les
batailles font, depuis deux ans, errer et stagner des villes de soldats
sur des nécropoles démesurées et profondes.
Deux êtres obscurs passent dans l’ombre, à quelques pas de nous; ils
s’entretiennent à demi-voix.
--Tu parles, mon vieux, qu’au lieu de l’écouter, j’y ai foutu ma
baïonnette dans l’ ventre, que j’ pouvais plus la déclouer.
--Moi, i’s étaient quat’ dans l’ fond du trou. J’ les ai appelés pour
les faire sortir: à mesure qu’un sortait, j’y ai crevé la peau. J’avais
du rouge qui me descendait jusqu’au coude. J’en ai les manches collées.
--Ah! reprit le premier, quand on racont’ra ça plus tard, si on r’vient,
à eux autres chez nous, près du fourneau et de la chandelle, qui voudra
y croire? C’est-t-i’ pas malheureux, s’pas?
--J’ m’en fous, pourvu qu’on r’vienne, fit l’autre. Vitement, la fin, et
qu’ ça.
Bertrand parlait peu, d’ordinaire, et ne parlait jamais de lui-même. Il
dit pourtant:
--J’en ai eu trois sur les bras. J’ai frappé comme un fou. Ah! nous
étions tous comme des bêtes quand nous sommes arrivés ici!
Sa voix s’élevait avec un tremblement contenu.
--Il le fallait, dit-il. Il le fallait--pour l’avenir.
Il croisa les bras, hocha la tête.
--L’avenir! s’écria-t-il tout d’un coup comme un prophète. De quels yeux
ceux qui vivront après nous et dont le progrès--qui vient comme la
fatalité--aura enfin équilibré les consciences, regarderont-ils ces
tueries et ces exploits dont nous ne savons pas même, nous qui les
commettons, s’il faut les comparer à ceux des héros de Plutarque et de
Corneille, ou à des exploits d’apaches!
«Et pourtant, continua Bertrand, regarde! Il y a une figure qui s’est
élevée au-dessus de la guerre et qui brillera pour la beauté et
l’importance de son courage...»
J’écoutais, appuyé sur un bâton, penché sur lui, recueillant cette voix
qui sortait, dans le silence du crépuscule, d’une bouche presque
toujours silencieuse. Il cria d’une voix claire:
--Liebknecht!
Il se leva, les bras toujours croisés. Sa belle face, aussi profondément
grave qu’une face de statue, retomba sur sa poitrine. Mais il sortit
encore une fois de son mutisme marmoréen pour répéter:
--L’avenir! L’avenir! L’œuvre de l’avenir sera d’effacer ce présent-ci,
et de l’effacer plus encore qu’on ne pense, de l’effacer comme quelque
chose d’abominable et de honteux. Et pourtant, ce présent, il le
fallait, il le fallait! Honte à la gloire militaire, honte aux armées,
honte au métier de soldat, qui change les hommes tour à tour en stupides
victimes et en ignobles bourreaux. Oui, honte: c’est vrai, mais c’est
trop vrai, c’est vrai dans l’éternité, pas encore pour nous. Attention à
ce que nous pensons maintenant! Ce sera vrai, lorsqu’il y aura toute une
vraie bible. Ce sera vrai lorsque ce sera écrit parmi d’autres vérités
que l’épuration de l’esprit permettra de comprendre en même temps. Nous
sommes encore perdus et exilés loin de ces époques-là. Pendant nos jours
actuels, en ces moments-ci, cette vérité n’est presque qu’une erreur,
cette parole sainte n’est qu’un blasphème!
Il eut une sorte de rire plein de résonances et de rêves.
--Une fois, je leur ai dit que je croyais aux prophéties--pour les faire
marcher!
Je m’assis à côté de Bertrand. Ce soldat qui avait toujours fait plus
que son devoir et pourtant survivait encore,--revêtait en ce moment à
mes yeux l’attitude de ceux qui incarnent une haute idée morale, et ont
la force de se dégager de la bousculade des contingences, et qui sont
destinés, pour peu qu’ils passent dans un éclat d’événement, à dominer
leur époque.
--J’ai toujours pensé toutes ces choses, murmurai-je.
--Ah! fit Bertrand.
Nous nous regardâmes sans un mot, avec un peu de surprise et de
recueillement. Après ce grand silence, il reprit:
--Il est temps de commencer le service. Prends ton fusil et viens.
* * * * *
...De notre trou d’écoute, nous voyons vers l’est une lueur d’incendie
se propager, plus bleue, plus triste qu’un incendie. Elle raye le ciel
au-dessous d’un long nuage noir qui s’étend, suspendu, comme la fumée
d’un grand feu éteint, comme une tache immense sur le monde. C’est le
matin qui revient.
Il fait un froid tel qu’on ne peut rester immobile malgré l’enchaînement
de la fatigue. On tremble, on frissonne, on claque des dents, on
larmoie. Peu à peu, avec une lenteur désespérante, le jour s’échappe du
ciel dans la maigre charpente des nuages noirs. Tout est glacé, incolore
et vide; un silence de mort règne partout. Du givre, de la neige, sous
un fardeau de brume. Tout est blanc. Paradis remue, c’est un épais
fantôme blafard. Nous sommes tout blancs aussi, nous. J’avais placé ma
musette sur le revers du parapet de l’écoute, et on la dirait enveloppée
dans du papier. Au fond du trou, un peu de neige surnage, rongée, teinte
en gris, sur le bain de pieds noir. Hors du trou, sur les entassements,
dans les excavations, par-dessus la cohue des morts, une mousseline de
neige est posée.
Deux masses baissées s’estompent, mamelonnées, au travers du brouillard:
elles se foncent et arrivent à nous, nous hèlent. Ces hommes viennent
nous relever. Ils ont la face brun rouge et humide de froid, les
pommettes comme des tuiles émaillées, mais leurs capotes ne sont pas
poudrées: ils ont dormi sous la terre.
Paradis se hisse dehors. Je suis dans la plaine son dos de bonhomme
Hiver, et la marche de canard de ses souliers qui ramassent de blancs
paquets de semelles feutrées. Nous regagnons, pliés en deux, la
tranchée: les pas de ceux qui nous ont remplacés sont marqués en noir
sur la mince blancheur qui recouvre le sol.
Dans la tranchée au-dessus de laquelle, par endroits, des bâches
brochées de velours blanc ou moirées de givre, sont tendues à l’aide de
piquets, en vastes tentes irrégulières, s’érigent, ça et là, des
veilleurs. Entre eux, des formes accroupies, qui geignent, essayent de
se débattre contre le froid, d’en défendre le pauvre foyer de leur
poitrine, ou qui sont glacées. Un mort est affalé, debout, à peine de
travers, les pieds dans la tranchée, la poitrine et les deux bras
couchés sur le talus. Il brassait la terre quand il s’est éteint. Sa
face, dirigée vers le ciel, est recouverte d’une lèpre de verglas, la
paupière blanche comme l’œil, la moustache enduite d’une bave dure.
D’autres corps dorment, moins blanchis que les autres: la couche de
neige n’est intacte que sur les choses: objets et morts.
--Faut dormir.
Paradis et moi, nous cherchons un gîte, un trou où l’on puisse se cacher
et fermer les yeux.
--Tant pis s’il y a des macchabées dans une gouitoune, marmotte Paradis.
Par ce froid-là, i’ s’ retiendront, i’s s’ront pas méchants.
Nous nous avançons, si las que nos regards traînent à terre.
Je suis seul. Où est Paradis? Il a dû se coucher dans quelque fond.
Peut-être m’a-t-il appelé sans que je l’aie entendu.
Je rencontre Marthereau.
--J’cherche où dormir; j’étais d’garde, me dit-il.
--Moi aussi. Cherchons.
--Qu’est-ce que c’est de c’bruit et de c’shproum? dit Marthereau.
Un murmure de piétinements et de voix, tassés, déborde du boyau qui
débouche là.
--Les boyaux sont pleins d’bonhommes et d’types... Qui c’est qu’vous
êtes?
Un de ceux auxquels on se trouve tout d’un coup mêlé, répond:
--On est le 5e Bâton.
Les nouveaux venus font la pause. Ils sont en tenue. Celui qui a parlé,
s’assoit, pour souffler, sur les rotondités d’un sac de terre qui
dépasse l’alignement, et pose ses grenades à ses pieds. Il s’essuie le
nez du revers de sa manche.
--Quoi qu’ vous v’nez faire par ici? On vous l’a dit?
--Plutôt qu’on nous l’a dit: nous v’nons pour attaquer. On va là-bas,
jusqu’au bout.
De la tête, il indique le Nord.
La curiosité qui les contemple s’accroche à un détail:
--Vous avez emporté tout vot’ bordel?
--Nous avons mieu’ aimé l’ garder, et voilà.
--En avant! leur commande-t-on.
Ils se lèvent et s’avancent, mal réveillés, les yeux bouffis, les rides
soulignées. Il y a des jeunes au cou mince et aux yeux vides, et des
vieux, et, au milieu, des hommes ordinaires. Ils marchent d’un pas
ordinaire et pacifique. Ce qu’ils vont faire nous semble, à nous qui
l’avons fait la veille, au-dessus des forces humaines. Et pourtant ils
s’en vont vers le Nord.
--Le réveil des condamnés, dit Marthereau.
On s’écarte devant eux, avec une espèce d’admiration et une espèce de
terreur.
Quand ils sont passés, Marthereau hoche la tête et murmure:
--De l’aut’ côté, y en a qui s’apprêtent aussi, avec leur uniforme gris.
Tu crois qu’i’s s’en ressentent pour l’assaut, ceux-là? T’es pas fou?
Alors, pourquoi qu’i’ sont venus? C’est pas eux, j’sais bien, mais c’est
euss tout de même pisqu’ils sont ici... J’ sais bien, j’ sais bien, mais
tout ça, c’est bizoarre.
La vue d’un passant change le cours de ses idées:
--Tiens, v’là Truc, Machin, l’ grand, tu sais? C’ qu’il est immense, c’
qu’il est pointu, c’ t’ être-là! Tant qu’à moi, j’ sais bien que j’ suis
pas grand tout à fait assez, mais lui, i’ va trop haut. Il est toujours
au courant de tout, c’ double-mètre! Comme savement de tout, y en a pas
un qui lui fasse la grille. On va y demander pour une cagna.
--S’il y a des gourbis? répond le passant surélevé en se penchant sur
Marthereau comme un peuplier. Pour sûr, mon vieux Caparthe. Y a qu’ça.
Tiens, là--et, déployant son coude, il fait un geste indicateur de
télégraphe à signaux--Villa von Hindenburg, et ici, là: Villa Glücks
auf. Si vous n’êtes pas contents, c’est qu’ ces messieurs sont
difficiles. Y a p’t êtr’ quequ’ locataires dans l’fond, mais des
locataires pas remuants, et tu peux parler tout haut d’vant eux, tu
sais!
--Ah! nom de Dieu!... s’écria Marthereau un quart d’heure après que nous
nous fûmes installés dans une de ces fosses équarries, y a des
locataires qu’i’ nous disait pas, c’ t’affreux grand paratonnerre, c’ t’
infini!
Ses paupières se fermaient, mais se rouvraient, et il se grattait les
bras et les flancs.
--J’ai la lourde! Pourtant, pour ronfler, c’est pas vrai. C’est pas
résistable.
Nous nous mîmes à bâiller, à soupirer, et finalement nous allumâmes un
petit bout de bougie qui résistait, mouillé, bien qu’on le couvât des
mains. Et nous nous regardâmes bâiller.
L’abri allemand comprenait plusieurs compartiments. Nous étions contre
une cloison de planches mal ajustées et, de l’autre côté, dans la cave
nº 2, des hommes veillaient aussi: on voyait de la lumière filtrer dans
les interstices des planches, et on entendait des voix bruisser.
--C’est de l’autre section, dit Marthereau.
Puis on écouta, machinalement.
--Quand j’suis t’été en permission, bourdonnait un invisible parleur, on
a été triste d’abord, parce qu’on pensait à mon pauv’ frère qu’a disparu
en mars, mort sans doute, et à mon pauv’ petit Julien, de la classe 15,
qu’ a été tué aux attaques d’octobre. Et puis, peu à peu, elle et moi,
on s’est remis à être heureux d’être ensemble, que veux-tu? Not’petit
loupiot, le dernier, qui a cinq ans, nous a bien distraits. I’ voulait
jouer au soldat avec moi. J’y ai fabriqué un petit flingot. J’y ai
expliqué les tranchées, et lui, tout freluquant de joie comme un
z’oiseau, i’ m’ tirait d’ssus en gueulant. Ah! le sacré p’tit mec, il en
mettait! Ça fera un fameux poilu plus tard. Mon vieux, il a tout à fait
l’esprit militaire!
Silence. Ensuite vague brouhaha de conversations au milieu desquelles on
entend le mot de: «Napoléon», puis une autre voix--ou la même--qui dit:
--Guillaume, c’est une bête puante d’avoir voulu c’te guerre. Mais
Napoléon, ça, c’est un grand homme!
Marthereau est à genoux devant moi dans le chétif et étroit rayonnement
de notre chandelle, au fond de ce trou obscur et mal bouché où passent
par moment des frissonnements de froid, où grouille la vermine et où
l’entassement des pauvres vivants entretient un vague relent de
sarcophage... Marthereau me regarde; il entend encore, comme moi,
l’anonyme soldat qui a dit: «Guillaume est une bête puante, mais
Napoléon est un grand homme», et qui célébrait l’ardeur guerrière du
petit qui lui restait encore. Il laisse tomber ses bras, hoche sa tête
lassée--et la lumière légère jette sur la cloison l’ombre de ce double
geste, en fait une brusque caricature.
--Ah! dit mon humble compagnon, nous sommes tous des pas mauvais types,
et aussi, des malheureux et des pauv’diables. Mais nous sommes trop
bêtes, nous sommes trop bêtes!
Il tourne à nouveau son regard sur moi. Dans sa face toute plantée de
poils, dans sa face de barbet, on voit luire deux beaux yeux de chien
qui s’étonne, songe, très confusément encore, à des choses, et qui, dans
la pureté de son obscurité, se met à comprendre.
On sort de l’abri inhabitable. Le temps s’est un peu adouci: la neige a
fondu et tout s’est resali.
--L’vent a léché l’sucre, dit Marthereau.
* * * * *
Je suis désigné pour accompagner Joseph Mesnil au Poste de Secours des
Pylônes. Le sergent Henriot me donne livraison du blessé et me remet le
billet d’évacuation.
--Si vous rencontrez Bertrand en route, nous dit Henriot, faudrait voir
d’avoir à y dire de s’grouiller, hé? Bertrand est parti en liaison cette
nuit et on l’attend depuis une heure--même que l’vieux s’impatiente et
parle de s’foutre en colère d’un moment à l’autre.
Je m’achemine avec Joseph qui, un peu plus pâle que de coutume et
toujours taciturne, marche tout doucement. De temps en temps, on le voit
s’arrêter, la figure crispée. Nous suivons les boyaux.
Un bonhomme paraît tout d’un coup. C’est Volpatte, qui dit:
--J’vais aller avec vous jusqu’au bas de la côte.
Désœuvré, il manie une magnifique canne torse et secoue dans sa main
comme des castagnettes la précieuse paire de ciseaux qui ne le quitte
jamais.
Nous sortons tous trois du boyau quand la pente du terrain permet de le
faire sans danger de balles--puisque le canon ne donne pas. Aussitôt
dehors, nous heurtons un rassemblement. Il pleut. A travers les jambes
lourdes plantées comme des arbres tristes, dans la brume, sur la plaine
bise, on aperçoit un mort.
Volpatte se faufile jusqu’à la forme horizontale autour de laquelle
attendent ces formes verticales. Alors, il se retourne violemment et
nous crie:
--C’est Pépin!
--Ah! dit Joseph qui est déjà presque défaillant.
Il s’appuie sur moi. Nous nous approchons. Pépin, allongé, a les pieds
et les mains tendus, crispés, et sa figure sur qui coule la pluie est
tuméfiée, talée et affreusement grise.
Un homme qui tient une pioche et dont la face en sueur est pleine de
petites tranchées noirâtres, nous raconte la mort de Pépin:
--L’était entré dans une calebasse où des Boches s’étaient planqués. Et
v’là qu’on ne l’savait pas et qu’on a enfumé la niche pour nettoyer, et
l’ pauv’ petit frère, on l’a r’trouvé après l’opération, crampsé, et
tout étiré comme un boyau d’chat, au milieu de la viande des Boches
qu’il avait saignés avant--et bien proprement saignés, j’peux l’dire,
moi que j’suis établi boucher dans la banlieue parisienne.
--Un de moins à l’escouade! dit Volpatte, tandis que nous nous en
allons.
Nous nous trouvons maintenant en haut du ravin, à l’endroit où commence
le plateau que notre charge a parcouru éperdument, hier au soir, et
qu’on ne reconnaît pas.
Cette plaine, qui m’avait alors donné l’impression d’être toute de
niveau et qui, en réalité, se penche, est un extraordinaire charnier.
Les cadavres y foisonnent. C’est comme un cimetière dont on aurait
enlevé le dessus.
Des bandes le parcourent, identifiant les morts de la veille et de la
nuit, retournant les restes, les reconnaissant à quelque détail, malgré
leurs figures. Un de ces chercheurs, agenouillé, retire de la main d’un
mort une photographie déchiquetée, effacée, un portrait tué.
Des fumées noires d’obus montent en volutes, puis détonent sur les
horizons, au loin; des armées de corbeaux balayent le ciel de leur vaste
geste pointillé.
En bas, parmi la multitude des immobiles, voici, reconnaissables à leur
usure et leur effacement, des zouaves, des tirailleurs et des
légionnaires de l’attaque de mai. L’extrême bord de nos lignes se
trouvait alors au bois de Berthonval, à cinq ou six kilomètres d’ici.
Dans cet assaut, qui a été un des plus formidables de la guerre et de
toutes les guerres, ils étaient parvenus d’un seul élan, en courant,
jusqu’ici. Ils formaient alors un point trop avancé sur l’onde d’attaque
et ils ont été pris de flanc par les mitrailleuses qui se trouvaient à
droite et à gauche des lignes dépassées. Il y a des mois que la mort
leur a crevé les yeux et dévoré les joues--mais même dans leurs restes
disséminés, dispersés par les intempéries et déjà presque en cendres, on
reconnaît les ravages des mitrailleuses qui les ont détruits, leur
trouant le dos et les reins, les hachant en deux par le milieu. A côté
de têtes noires et cireuses de momies égyptiennes, grumeleuses de larves
et de débris d’insectes, où des blancheurs de dents pointent dans des
creux; à côté de pauvres moignons assombris qui pullulent là, comme un
champ de racines dénudées, on découvre des crânes nettoyés, jaunes,
coiffés de chéchias de drap rouge dont la housse grise s’effrite comme
du papyrus. Des fémurs sortent d’amas de loques agglutinées par de la
boue rougeâtre, ou bien, d’un trou d’étoffes effilochées et enduites
d’une sorte de goudron, émerge un fragment de colonne vertébrale. Des
côtes parsèment le sol comme de vieilles cages cassées, et, auprès,
surnagent des cuirs mâchurés, des quarts et des gamelles transpercés et
aplatis. Autour d’un sac haché, posé sur des ossements et sur une
touffe de morceaux de drap et d’équipements, des points blancs sont
régulièrement semés: en se baissant, on voit que ce sont les phalanges
de ce qui, là, fut un cadavre.
Parfois, des renflements allongés--car tous ces morts sans sépulture
finissent tout de même par entrer dans le sol--un bout d’étoffe
seulement sort, indiquent qu’un être humain s’est anéanti en ce point du
monde.
Les Allemands qui, hier, étaient ici, ont abandonné sans les ensevelir
leurs soldats à côté des nôtres--ainsi qu’en témoignent ces trois
cadavres putréfiés l’un sur l’autre, l’un dans l’autre--avec leurs
calottes grises dont le bord rouge est caché par une sangle grise, leurs
vestes gris jaune, leurs figures vertes. Je cherche les traits de l’un
d’eux: depuis les profondeurs de son cou jusqu’aux touffes de cheveux
collés au bord de son calot; il présente une masse terreuse, la figure
changée en fourmilière--et deux fruits pourris à la place des yeux.
L’autre, vide, sec, est aplati sur le ventre, le dos en loques quasi
flottant, les mains, les pieds et la face enracinés dans le sol.
--Regardez! Il est récent, celui-ci...
Au milieu de la plaine, au fond de l’air pluvieux et glacé, au milieu de
ce lendemain blême d’une orgie de massacre, c’est une tête plantée par
terre, une tête exsangue et humide, avec une lourde barbe.
Un des nôtres: le casque est à côté. Les paupières enflées laissent voir
un peu de la morne faïence de ses yeux et une lèvre luit comme une
limace dans la barbe obscure. Sans doute, il est tombé dans un trou
d’obus qu’un autre obus a comblé, l’enterrant jusqu’au cou comme
l’Allemand à tête de chat du Cabaret Rouge.
--Je ne le reconnais pas, dit Joseph qui s’avance très lentement et
s’exprime avec peine.
--Moi, je le reconnais, répond Volpatte.
--C’ barbu-là? fait la voix blanche de Joseph.
--I’ n’a pas de barbe. Tu vas voir.
Accroupi, Volpatte passe l’extrémité de sa canne sous le menton du
cadavre et détache une sorte de pavé de boue où la tête s’enchâssait et
qui semblait une barbe. Puis il ramasse le casque du mort, l’en coiffe,
et il lui tient un instant devant les yeux les deux anneaux de ses
fameux ciseaux, de manière à imiter des lunettes.
--Ah! nous écrions-nous alors, c’est Cocon!
--Ah!
Quand on apprend ou qu’on voit la mort d’un de ceux qui faisaient la
guerre à côté de vous et qui vivaient exactement de la même vie, on
reçoit un choc direct dans la chair avant même de comprendre. C’est
vraiment presque un peu son propre anéantissement qu’on apprend tout
d’un coup. Ce n’est qu’après qu’on se met à regretter.
Nous regardons cette tête hideuse de jeu de massacre, cette tête
massacrée qui déjà efface cruellement le souvenir. Encore un compagnon
de moins... On reste là autour de lui, intimidés.
--C’était...
On voudrait parler un peu. On ne sait pas quoi dire qui soit assez
grave, assez important, assez vrai.
--Venez, articule avec effort Joseph, accaparé tout entier par sa
brutale souffrance physique. J’ai pas assez de force pour m’arrêter tout
le temps.
Nous quittons le pauvre Cocon, l’ex-homme-chiffre, avec un dernier
regard écourté, presque distrait.
--On peut pas s’figurer... dit Volpatte.
...Non, on ne peut pas se figurer. Toutes ces disparitions à la fois
excèdent l’esprit. Il n’y a plus assez de survivants. Mais on a une
vague notion de la grandeur de ces morts. Ils ont tout donné; ils ont
donné, petit à petit, toute leur force, puis, finalement, ils se sont
donnés, en bloc. Ils ont dépassé la vie; leur effort a quelque chose de
surhumain et de parfait.
* * * * *
--Tiens, il vient d’être attigé, celui-là, et pourtant...
Une blessure fraîche mouille le cou d’un corps presque squelettique.
--C’est un rat, dit Volpatte. Les macchabées sont anciens, mais les rats
les entretiennent... Tu vois des rats crevés--empoisonnés p’t’êt’
bien--près ou d’ssous chaque corps. Tiens, c’ pauv’ vieux va nous
montrer les siens.
Il soulève du pied la dépouille aplatie et on trouve, en effet, deux
rats morts enfoncés là.
* * * * *
--J’voudrais r’trouver Farfadet, dit Volpatte. J’y ai dit d’attendre au
moment où on courait et qu’i’ m’a agrafé. L’pauv’ gars, pourvu qu’il ait
attendu!
Alors il va et vient, poussé vers les morts par une étrange curiosité.
Indifférents, ils se le renvoient l’un à l’autre, et à chaque pas il
regarde par terre. Tout à coup il pousse un cri de détresse. Il nous
appelle de la main et s’agenouille devant un mort.
--Bertrand!
Une émotion aiguë, tenace, nous empoigne. Ah! il a été tué, lui aussi,
comme les autres, celui qui nous dominait le plus par son énergie et sa
lucidité! Il s’est fait tuer, il s’est fait enfin tuer, à force de faire
toujours son devoir. Il a enfin trouvé la mort là où elle était!
Nous le regardons, puis nous nous détournons de cette vision et nous
nous considérons entre nous.
--Ah!...
C’est que le choc de sa disparition s’aggrave du spectacle qu’offre sa
dépouille. Il est abominable à voir. La mort a donné l’air et le geste
d’un grotesque à cet homme qui fut si beau et si calme. Les cheveux
éparpillés sur les yeux, la moustache bavant dans la bouche, la figure
bouffie, il rit. Il a un œil grand ouvert, l’autre fermé, et tire la
langue. Les bras sont étendus en croix, les mains ouvertes, les doigts
écartés. Sa jambe droite se tend d’un côté; la gauche, qui est cassée
par un éclat et d’où est sortie l’hémorragie qui l’a fait mourir, est
tournée toute en cercle, disloquée, molle, sans charpente. Une lugubre
ironie a donné aux derniers sursauts de cette agonie l’allure d’une
gesticulation de paillasse.
On le dispose, on le couche droit, on calme ce masque effrayant.
Volpatte a retiré un portefeuille de la poche de Bertrand et, pour le
porter jusqu’au bureau, il le place religieusement dans ses propres
papiers, à côté du portrait de sa femme et de ses enfants. Cela fait, il
secoue la tête:
--Celui-là, c’était vraiment un bonhomme, mon vieux. Quand i’disait
quéqu’chose, ç’ui-là, c’était la preuve que c’était vrai. Ah! on avait
pourtant bien besoin d’lui!
--Oui, dis-je, on aurait eu besoin de lui, toujours.
--Ah! là là!... murmure Volpatte, et il tremble.
Joseph répète tout bas:
--Ah! nom de Dieu! Ah! nom de Dieu!
La plaine est couverte de monde comme une place publique. Des corvées en
détachements, des isolés. Les brancardiers commencent patiemment et
petitement, ici, là, leur immense besogne démesurée.
Volpatte nous quitte pour retourner à la tranchée annoncer nos nouveaux
deuils et surtout la grande absence de Bertrand. Il dit à Joseph:
--On s’perdra pas d’ vue, pas? Ecris de temps en temps un simple mot:
«Tout va bien, signé: Camembert», pas?
Il disparaît parmi tous ces gens qui se croisent dans l’étendue dont une
morne pluie infinie s’est entièrement emparée.
* * * * *
Joseph s’appuie sur moi. Nous descendons dans le ravin.
Le talus par lequel nous descendons s’appelle les Alvéoles des
Zouaves... Les zouaves de l’attaque de mai avaient commencé à s’y
creuser des abris individuels autour desquels ils ont été exterminés. On
en voit qui, abattus au bord d’un trou ébauché, tiennent encore leur
pelle-bêche dans leurs mains décharnées ou la regardent leurs orbites
profondes où se racornissent des entrailles d’yeux. La terre est
tellement pleine de morts que les éboulements découvrent des
hérissements de pieds, de squelettes à demi vêtus et des ossuaires de
crânes placés côte à côte sur la paroi abrupte, comme des bocaux de
porcelaine.
Il y a dans le sol, ici, plusieurs couches de morts, et en beaucoup
d’endroits l’affouillement des obus a sorti les plus anciennes et les a
disposées et étalées par-dessus les nouvelles. Le fond du ravin est
complètement tapissé de débris d’armes, de linge, d’ustensiles. On foule
des éclats d’obus, des ferrailles, des pains et même des biscuits
échappés des sacs et pas encore dissous par la pluie. Les gamelles, les
boîtes de conserves, les casques sont criblés et troués par les balles,
et on dirait des écumoires de toutes les espèces de formes; et les
piquets disloqués qui subsistent sont pointillés de trous.
Les tranchées qui courent dans ce vallon ont l’air de crevasses
sismiques, et il semble que sur les ruines d’un tremblement de terre on
ait déversé des tombereaux d’objets hétéroclites. Et là où il n’y a pas
de morts, la terre elle-même est cadavéreuse.
Nous traversons le Boyau International, toujours frissonnant de hardes
omnicolores--cette tranchée informe à laquelle le désordre d’étoffes
arrachées donne l’air d’avoir été assassinée--à un endroit où l’inégal
fossé tortueux est en coude. Tout au long, jusqu’à une barricade
terreuse formant barrage, des cadavres allemands y sont enchevêtrés et
noués comme des torrents de damnés, quelques-uns émergeant de grottes
boueuses au milieu d’une incompréhensible agglomération de poutres, de
cordages, de lianes de fer, de gabions, de claies et de boucliers; au
barrage, on voit un cadavre debout planté dans les autres; planté à la
même place, un autre est oblique dans l’espace lugubre: cet ensemble
paraît un grand morceau de roue envasé, une aile démantelée de moulin à
vent; et sur tout cela, sur cette débâcle d’ordures et de chairs, sont
semées des profusions d’images religieuses, de cartes postales, de
brochures pieuses, de feuillets où des prières sont écrites en gothique,
et qui se sont répandus à flots hors des vêtements éventrés. Ces paroles
font semblant de fleurir de leurs mille blancheurs de mensonge et de
stérilité ces rives pestiférées, cette vallée d’anéantissement.
Je cherche un passage solide pour y guider Joseph que sa blessure
paralyse graduellement: il la sent s’étendre dans tout son corps. Tandis
que je le soutiens et qu’il ne regarde rien, je regarde le
bouleversement macabre par-dessus lequel nous fuyons.
Un feldwebel est assis, appuyé aux planches déchirées qui formaient, là
où nous mettons le pied, une guérite de guetteur. Un petit trou sous
l’œil: un coup de baïonnette l’a cloué aux planches par la figure.
Devant lui, assis aussi, les coudes sur les genoux, les poings au cou,
un homme a tout le dessus du crâne enlevé comme un œuf à la coque... A
côté d’eux, veilleur épouvantable, la moitié d’un homme est debout: un
homme coupé, tranché en deux depuis le crâne jusqu’au bassin, est
appuyé, droit, sur la paroi de terre. On ne sait pas où est l’autre
moitié de cette sorte de piquet humain dont l’œil pend en haut, dont les
entrailles bleuâtres tournent en spirale autour de la jambe.
Par terre, le pied décolle d’une gangue de sang durci des baïonnettes
françaises faussées, pliées, tordues par la puissance du choc.
Par une brèche du talus tailladé, on découvre un fond où se trouvent des
corps de soldats de la garde prussienne agenouillés, semble-t-il, dans
des poses de suppliants, et qui sont troués par derrière, de trous
sanglants, empalés. On a tiré hors du groupe de ceux-là, sur le bord, un
tirailleur sénégalais énorme, qui, pétrifié dans la position où il est
mort, tordu, s’appuie sur le vide, y cramponne ses pieds, et qui fixe
ses deux poignets coupés, sans doute, par l’explosion d’une grenade
qu’il tenait: toute la face remuante, il semble mâcher des vers.
--Ici, nous dit un alpin qui passe, ils ont fait le coup du drapeau
blanc--et comme i’s avaient affaire à des Bicots, tu parles si on les a
ratés!... Tiens, v’là l’ drapeau blanc, justement, qu’ ces fumiers se
sont servis.
Il empoigne et secoue une longue hampe qui gît là, et sur laquelle est
cloué un carré d’étoffe blanche--qui se déploie innocemment.
...Une théorie de porteurs de pelles s’avance le long du boyau
démantelé. Ils ont l’ordre de faire tomber la terre dans les restes des
tranchées, de boucher tout, pour enterrer les corps sur place. Ainsi,
ces travailleurs casqués vont accomplir, en cet endroit, œuvre de
justiciers, en restituant leurs pleines formes à ces campagnes, en
nivelant ces trous déjà à demi comblés par des chargements
d’envahisseurs.
* * * * *
De l’autre côté du boyau, on m’appelle: un homme assis par terre, appuyé
à un piquet. C’est le père Ramure. Par sa capote et sa veste
déboutonnées, on voit des bandages qui lui entourent la poitrine.
--Les infirmiers sont venus me panser, me dit-il d’une voix creuse et
légère, pleine de souffles, mais on ne pourra pas m’emporter d’ici avant
ce soir. Mais, je l’ sais bien, j’ vas passer d’un moment à l’autre.
Il hoche la tête:
--Reste un peu, me demande-t-il.
Il s’attendrit. Des larmes coulent de ses yeux. Il me tend la main et
retient la mienne. Il voudrait me parler longuement et presque se
confesser:
--J’ai été honnête homme avant la guerre, fait-il, tout en bavant ses
larmes. J’ travaillais du matin au soir pour nourrir la smala. Et puis,
j’ suis v’nu par ici pour tuer des Boches. Et maintenant, j’ai été
tué... Ecoute, écoute, écoute, ne t’en va pas, écoute-moi...
--Il faut que j’emmène Joseph qui n’en peut plus. Après, je reviendrai.
Ramure leva ses yeux ruisselants sur le blessé.
--Non seulement vivant, mais blessé! Débarrassé de la mort! Ah! il y a
des femmes et des enfants qui ont de la chance. Eh bien, conduis-le, et
reviens... j’espère que je t’attendrai...
Maintenant, il faut gravir l’autre versant du ravin. Nous nous engageons
dans la dépression difforme et malmenée du vieux boyau 97.
Tout à coup des sifflements forcenés déchirent l’atmosphère. Une rafale
de shrapnells, là-haut, sur nous... Au sein de nuages d’ocre des
aérolithes fulgurent et se dispersent en nuées épouvantables. Des
charges roulantes se ruent dans le ciel, pour aller déflagrer et se
broyer sur la pente, fouiller la colline et y déterrer les vieux
ossements du monde. Et les flamboiements tonitruants se multiplient sur
une ligne régulière.
C’est un tir de barrage qui recommence.
On crie comme des enfants:
--Assez! assez!
Dans cet acharnement des machines de mort, de ce cataclysme mécanique
qui nous poursuit à travers l’espace, il y a quelque chose qui excède
les forces et la volonté, quelque chose de surnaturel. Joseph, sa main
dans la mienne, debout, regarde, par-dessus son épaule, l’averse
d’éclatements qui crève. Il plie le cou, comme une bête traquée,
affolée.
--Eh quoi, encore! Toujours, alors! gronde-t-il. Tout ce qu’on a fait,
tout ce qu’on a vu... Et voilà que ça recommence! Ah non, non!
Il tombe sur les genoux, halette, jette un vain regard chargé de haine
devant lui et derrière lui. Il répète:
--Ça n’est donc jamais fini, jamais!
Je le prends par le bras, je le relève.
--Viens, ça va être fini pour toi.
* * * * *
Il faut patienter là, avant de monter. Je songe à aller retrouver Ramure
agonisant qui m’attend. Mais Joseph se cramponne à moi, et puis je vois
une agitation d’hommes autour de l’endroit où j’ai laissé le mourant. Je
crois deviner: ce n’est plus la peine d’y aller.
La terre du ravin où nous sommes tous les deux groupés étroitement à
nous tenir, sous la tempête, frémit, et on sent, à chaque coup, le sourd
simoun des obus. Mais, dans le creux où nous sommes, nous n’avons guère
de risque d’être atteints. Dès la première accalmie, des hommes, qui
attendaient comme nous, se détachent et se mettent à monter: des
brancardiers qui multiplient des efforts inouïs pour grimper en portant
un corps et font penser à des fourmis obstinées repoussées par des
successions de grains de sable; et d’autres, accouplés et isolés: des
blessés ou des hommes de liaison.
--Allons-y, dit Joseph, les épaules fléchissantes, en mesurant de l’œil
la côte, la dernière étape de son calvaire.
Des arbres sont là: Une file de troncs de saules écorchés, quelques-uns
larges comme des faces, d’autres creusés, béants, semblables à des
cercueils debout. Le décor au milieu duquel nous nous débattons, est
déchiré et bouleversé, avec des collines, des gouffres et des
ballonnements sombres, comme si tous les nuages de la tempête avaient
roulé ici-bas. Par-dessus cette nature suppliciée et noire, la débandade
des troncs se profile sur un ciel brun, strié, laiteux par places et
obscurément scintillant--un ciel d’onyx.
A l’entrée du boyau 97, en travers, un chêne terrassé tord son grand
corps.
Un cadavre bouche le boyau. Il a la tête et les jambes enfouies. L’eau
vaseuse qui ruisselle dans le boyau a couvert le reste d’un glacis
sablonneux. On voit se bomber à travers ce voile humide la poitrine et
le ventre couverts d’une chemise.
On enjambe cette dépouille glacée, visqueuse et claire comme le ventre
d’un vague saurien échoué--et cela est ardu à cause du terrain mou et
glissant. On est obligé de s’enfoncer les mains jusqu’aux poignets dans
la boue du talus.
A ce moment, un sifflement infernal nous tombe dessus. On plie comme des
roseaux. Le shrapnell éclate, assourdissant et aveuglant, dans l’air, en
avant de nous, et nous ensevelit sous une montagne de fumée sombre
horriblement sifflante. Un soldat qui montait a battu l’espace de ses
bras et a disparu, lancé dans quelque bas-fond. Des clameurs se sont
élevées et sont retombées comme des débris. Tandis qu’on voit, à travers
le grand voile noir que le vent arrache du sol et renvoie dans le ciel,
les brancardiers déposer le brancard, courir vers le point de
l’explosion et soulever quelque chose d’inerte--j’évoque l’inoubliable
image de la nuit où mon frère d’armes Poterloo, qui avait le cœur plein
d’espoir, s’est comme envolé, les deux bras étendus, dans la flamme d’un
obus.
Et nous parvenons enfin sur la hauteur que marque, comme un signal, un
blessé effarant: il est là, debout dans le vent; secoué mais debout,
enraciné là; dans son capuchon tout relevé qui bat en l’air, on voit sa
figure convulsée et hurlante, et on passe devant cette espèce d’arbre
qui crie.
* * * * *
Nous sommes arrivés à notre ancienne première ligne, celle d’où nous
sommes partis pour l’attaque. Nous nous asseyons sur une banquette de
tir, adossés aux degrés que les sapeurs ont creusés au dernier moment
pour le départ des nôtres. Le cycliste Euterpe, que nous avons revu
depuis, passe et nous dit bonjour. Une fois passé, il revient sur ses
pas et tire du parement de sa manche une enveloppe dont le bord
dépassant lui faisait un galon blanc.
--C’est toi, n’est-ce pas, me dit-il, qui prends les lettres de Biquet
qui est décédé?
--Oui.
--Voilà un retour. L’adresse a fichu l’camp.
L’enveloppe, exposée sans doute à la pluie sur le dessus d’un paquet,
s’est lavée, et sur le papier séché et effrité on ne peut plus lire
l’adresse parmi les moirures d’eau violacée. Seule a subsisté, lisible
dans l’angle, l’adresse de l’expéditeur... J’en tire doucement la
lettre: «Ma chère maman»...
--Ah! je me rappelle!...
Biquet, qui gît en plein air, dans cette tranchée même où nous faisons
en ce moment la pause, a écrit cette lettre il n’y a pas longtemps, au
cantonnement de Gauchin-l’Abbé, par un après-midi flamboyant et
splendide, en réponse à une lettre de sa mère, dont les alarmes
tombaient à faux et l’avaient fait rire...
«Tu crois que je suis au froid, à la pluie, au danger. Pas du tout, au
contraire. C’est fini, tout ça. Il fait chaud, on sue et on n’a rien à
faire qu’à se balader au soleil. J’ai ri de ta lettre...»
Je replace dans l’enveloppe abîmée et fragile cette lettre qui, si le
hasard n’avait pas évité cette nouvelle ironie des choses, aurait été
lue par la vieille paysanne au moment où le corps de son fils n’est
plus, dans le froid et la tempête, qu’un peu de cendre mouillée qui
filtre et coule comme une source sombre sur le talus de la tranchée.
* * * * *
Joseph a posé sa tête en arrière. A un moment ses yeux se ferment, sa
bouche s’entr’ouvre et laisse passer un souffle saccadé.
--Courage! lui dis-je.
Il rouvre les yeux.
--Ah! me répond-il, ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça. Regardez
ceux-là, ils retournent là-bas, et vous aussi vous allez retourner. Ça
va continuer pour vous autres. Ah! il faut être vraiment fort pour
continuer, continuer!