XVII

_LA SAPE_

Dans le fouillis d’une distribution de lettres dont les hommes

reviennent, qui avec la joie d’une lettre, qui avec la demi-joie d’une

carte postale, qui avec un nouveau fardeau, vite reconstitué, d’attente

et d’espoir, un camarade, brandissant un papier, nous apprend une

extraordinaire histoire:

--Tu sais, l’ père la fouine, de Gauchin?

--C’ vieux ticket qui cherchait un trésor?

--Eh bien, il l’a trouvé!

--Non! Tu charries...

--Pis que j’ te l’ dis, espèce de gros morceau. Qu’est-ce que tu veux

que j’ te dise? La messe? J’ la sais pas... La cour de sa piaule a été

marmitée, et près du mur, une caisse pleine de monnaie en a été

déterrée: il a reçu son trésor en plein sur le râble. Même que l’ curé

s’est aboulé en douce et parlait d’ prendre c’ miracle-là à leur compte.

On reste bouche bée.

--Un trésor... Ah! vrai... Ah! tout d’ même, c’ vieux manche à poils!

Cette révélation inattendue nous plonge dans un abîme de réflexions.

--Comme quoi on n’ sait jamais!

--S’est-on assez foutu de c’ vieux pétard, quand il en f’sait un

saladier à propos de son trésor, et qu’i’ nous t’nait la jambe et nous

cassait l’ bonnet avec ça!

--On l’ disait bien, là-bas: on n’ sait jamais, tu t’ rappelles! On n’

se doutait pas comme on avait raison, tu t’ rappelles?

--Tout de même, y a des choses dont on est sûr, dit Farfadet, qui,

depuis qu’on parlait de Gauchin, restait songeur, l’air absent, comme si

une figure adorable lui souriait.

--Mais ça, ajouta-t-il, je l’aurais pas cru non plus, moi!... Ce que je

vais le trouver fier, le vieux, quand je retournerai là-bas, après la

guerre!

* * * * *

--On demande un homme de bonne volonté pour aider les sapeurs à faire un

travail, dit le grand adjudant.

--Plus souvent! grognent les hommes sans bouger.

--C’est utile pour dégager les camarades, reprend l’adjudant.

Alors, on cesse de grogner, quelques têtes se lèvent.

--Présent! dit Lamuse.

--Harnache-toi, mon gros, et viens avec moi.

Lamuse boucle son sac, roule sa couverture, assujettit ses musettes.

Il est devenu, depuis le temps que sa crise d’amour malheureux s’est

calmée, plus sombre qu’autrefois, et bien qu’il continue à engraisser

par une sorte de fatalité, il s’absorbe, s’isole et ne parle plus guère.

Le soir, quelque chose approche, dans la tranchée, montant et descendant

selon les bosses et les trous du fond: une forme qui semble nager dans

l’ombre, et tendre à certains moments les bras, comme un appel au

secours.

C’est Lamuse. Il nous rejoint. Il est plein de terreau et de boue.

Frémissant, ruisselant de sueur, il a l’air d’avoir peur. Ses lèvres

remuent et il marmotte: «Meuh... Meuh...» avant de pouvoir dire une

parole qui ait une forme.

--Eh ben quoi? lui demande-t-on vainement.

Il s’affale dans un coin, entre nous, et s’étend.

On lui offre du vin. Il refuse d’un signe. Puis, il se tourne vers moi,

un geste de sa tête m’appelle. Quand je suis près de lui, il me souffle,

tout bas, comme dans une église:

--J’ai revu Eudoxie.

Il cherche sa respiration; sa poitrine siffle et il reprend, les

prunelles fixées sur un cauchemar:

--Elle était pourrie.

* * * * *

--C’était l’endroit qu’on avait perdu, poursuit Lamuse et que les

coloniaux ont r’pris à la fourchette y a dix jours.

«On a d’abord creusé le trou pour la sape. J’en mettais. Comme j’

foutais plus d’ouvrage que les autres, j’ m’ai vu en avant. Les autres

élargissaient et consolidaient derrière. Mais voilà que j’ trouve des

fouillis d’ poutres: j’avais tombé dans une ancienne tranchée comblée,

videmment. A d’mi comblée: y avait du vide et d’ la place. Au milieu des

bouts de bois tout enchevêtrés et qu’ j’ôtais un à un de d’vant moi, y

avait quéqu’chose comme un grand sac de terre en hauteur, tout droit,

avec quéqu’chose dessus qui pendait.

«Voilà une poutrelle qui cède, et c’ drôle de sac qui m’ tombe et me

pèse dessus. J’étais coincé et une odeur de macchabée qui m’entre dans

la gorge... En haut de c’ paquet, il y avait une tête et c’étaient les

cheveux que j’avais vus qui pendaient.

«Tu comprends, on n’y voyait pas beaucoup clair. Mais j’ai r’connu les

cheveux qu’y en a pas d’autres comme ça sur la terre, puis le reste de

figure, toute crevée et moisie, le cou en pâte, le tout mort depuis un

mois, p’t-être. C’était Eudoxie, j’ te dis.

«Oui, c’était c’te femme que j’ai jamais su approcher avant, tu

sais,--que j’ voyais d’ loin, sans pouvoir jamais y toucher, comme des

diamants. Elle courait, tout partout, tu sais. Elle bagotait dans les

lignes. Un jour, elle a dû r’cevoir une balle, et rester là, morte et

perdue, jusqu’au hasard de c’te sape.

«Tu saisis la position. J’étais obligé de la soutenir d’un bras comme je

pouvais, et de travailler de l’autre. Elle essayait d’ me tomber d’ssus

de tout son poids. Mon vieux, elle voulait m’embrasser, je n’ voulais

pas, c’étai’ affreux. Elle avait l’air de m’ dire: «Tu voulais

m’embrasser, eh bien, viens, viens donc!» Elle avait sur le... elle

avait là, attaché, un reste de bouquet de fleurs, qu’était pourri aussi,

et, à mon nez, c’ bouquet fouettait comme le cadavre d’une petite bête.

«Il a fallu la prendre dans mes bras, et tous les deux, tourner

doucement pour la faire tomber de l’autre côté. C’était si étroit, si

pressé, qu’en tournant, à un moment, j’ l’ai serrée contre ma poitrine

sans le vouloir, de toute ma force, mon vieux, comme je l’aurais serrée

autrefois, si elle avait voulu...

«J’ai été une demi-heure à me nettoyer de son toucher et de c’t’ odeur

qu’elle me soufflait malgré moi et malgré elle. Ah! heureusement que j’

suis esquinté comme une pauv’ bête de somme.»

Il se retourne sur le ventre, ferme ses poings et s’endort, la face

enfoncée dans la terre, en son espèce de rêve d’amour et de pourriture.

Le feu (Journal d'une Escouade) · 第 23 / 31 题