LA VISION

_La Dent du Midi, l’Aiguille Verte et le Mont Blanc font face aux

figures exsangues émergeant des couvertures alignées sur la galerie du

sanatorium.

Au premier étage de l’hôpital-palais, cette terrasse à balcon de bois

découpé, que garantit une vérandah, est isolée dans l’espace, et

surplombe le monde.

Les couvertures de laine fine--rouges, vertes, havane ou blanches--d’où

sortent des visages affinés aux yeux rayonnants, sont tranquilles. Le

silence règne sur les chaises longues. Quelqu’un a toussé. Puis, on

n’entend plus que de loin en loin le bruit des pages d’un livre,

tournées à intervalles réguliers, ou le murmure d’une demande et d’une

réponse discrète, de voisin à voisin, ou parfois sur la balustrade, le

tumulte d’éventail d’une corneille hardie échappée aux bandes qui font,

dans l’immensité transparente, des chapelets de perles noires.

Le silence est la loi. Au reste, ceux qui, riches, indépendants, sont

venus ici de tous les points de la terre, frappés du même malheur, ont

perdu l’habitude de parler. Ils sont repliés sur eux-mêmes, et pensent à

leur vie et à leur mort.

Une servante paraît sur la galerie; elle marche doucement et est

habillée de blanc. Elle apporte des journaux, les distribue.

--C’est chose faite, dit celui qui a déployé le premier son journal, la

guerre est déclarée.

Si attendue qu’elle soit, la nouvelle cause une sorte d’éblouissement,

car les assistants en sentent les proportions démesurées.

Ces hommes intelligents et instruits, approfondis par la souffrance et

la réflexion, détachés des choses et presque de la vie, aussi éloignés

du reste du genre humain, que s’ils étaient déjà la postérité, regardent

au loin, devant eux, vers le pays incompréhensible des vivants et des

fous.

--C’est un crime que commet l’Autriche, dit l’Autrichien.

--Il faut que la France soit victorieuse, dit l’Anglais.

--J’espère que l’Allemagne sera vaincue, dit l’Allemand._

* * * * *

_Ils se réinstallent sous les couvertures, sur l’oreiller, en face des

sommets et du ciel. Mais, malgré la pureté de l’espace, le silence est

plein de la révélation qui vient d’être apportée.

--La guerre!

Quelques-uns de ceux qui sont couchés là rompent le silence, et répètent

a mi-voix ces mots, et réfléchissent que c’est le plus grand événement

des temps modernes et peut-être de tous les temps.

Et même, cette annonciation crée sur le paysage limpide qu’ils fixent

comme un confus et ténébreux mirage.

Les étendues calmes du vallon orné de villages roses comme des roses et

de pâturages veloutés, les taches magnifiques des montagnes, la dentelle

noire des sapins et la dentelle blanche des neiges éternelles, se

peuplent d’un remuement humain.

Des multitudes fourmillent par masses distinctes. Sur des champs, des

assauts, vague par vague, se propagent, puis s’immobilisent; des maisons

sont éventrées comme des hommes, et des villes comme des maisons, des

villages apparaissent en blancheurs émiettées comme s’ils étaient tombés

du ciel sur la terre, des chargements de morts et de blessés

épouvantables changent la forme des plaines.

On voit chaque nation, rongée de massacres sur les bords, qui s’arrache

sans cesse du cœur de nouveaux soldats pleins de force et pleins de

sang, on suit des yeux ces affluents vivants d’un fleuve de mort.

Au Nord, au Sud, à l’Ouest, ce sont des batailles, de tous côtés, dans

la distance. On peut se tourner dans un sens ou l’autre de l’étendue: il

n’y en a pas un seul au bout duquel la guerre ne soit pas.

Un des voyants pâles, se soulevant sur son coude, énumère et dénombre

les belligérants actuels et futurs: trente millions de soldats. Un autre

balbutie, les yeux pleins de tueries:

--Deux armées aux prises, c’est une grande armée qui se suicide.

--On n’aurait pas dû, dit la voix profonde et caverneuse du premier de

la rangée.

Mais un autre dit:

--C’est la Révolution Française qui recommence.

--Gare aux trônes! annonce le murmure d’un autre. Le troisième ajoute:

--C’est peut-être la guerre suprême.

Il y a un silence, puis quelques fronts encore blanchis par la fade

tragédie de la nuit où transpire l’insomnie, se secouent.

--Arrêter les guerres! Est-ce possible! Arrêter les guerres! La plaie du

monde est inguérissable.

Quelqu’un tousse. Ensuite, le calme immense au soleil des somptueuses

prairies où luisent doucement les vaches vernissées, et les bois noirs,

et les champs verts et les distances bleues, submergent cette vision,

éteignent le reflet du feu dont s’embrase et se fracasse le vieux monde.

Le silence infini efface la rumeur de haine et de souffrance du noir

grouillement universel. Les parleurs rentrent, un à un, en eux-mêmes,

préoccupés du mystère de leurs poumons.

Mais quand le soir se prépare à venir dans la vallée, un orage éclate

sur le massif du Mont-Blanc.

Il est défendu de sortir, par ce soir dangereux où l’on sent parvenir

jusque sous la vaste vérandah--jusqu’au port où ils sont réfugiés--les

dernières ondes du vent.

Ces grands blessés à la plaie intérieure embrassent des yeux ce

bouleversement des éléments: Ils regardent sur la montagne éclater les

coups de tonnerre qui soulèvent les nuages horizontaux comme une mer, et

dont chacun jette à la fois dans le crépuscule une colonne de feu et une

colonne de nuée, et bougent leurs faces blêmes et creusées pour suivre

les aigles qui font des cercles dans le ciel et qui regardent la terre

d’en haut, à travers les cirques de brume.

--Arrêter la guerre! disent-ils. Arrêter les orages!

Mais les contemplateurs placés au seuil du monde, lavés des passions des

partis, délivrés des notions acquises, des aveuglements, de l’emprise

des traditions, éprouvent vaguement la simplicité des choses et les

possibilités béantes...

Celui qui est au bout de la rangée s’écrie:

--On voit, en bas, des choses qui rampent.

--Oui... c’est comme des choses vivantes.

--Des espèces de plantes...

--Des espèces d’hommes.

Voilá que dans les lueurs sinistres de l’orage, au-dessous des nuages

noirs échevelés, étirés et déployés sur la terre comme de mauvais anges,

il leur semble voir s’étendre une grande plaine livide. Dans leur

vision, des formes sortent de la plaine, qui est faite de boue et d’eau,

et se cramponnent à la surface du sol, aveuglées et écrasées de fange,

comme des naufragés monstrueux. Et il leur semble que ce sont des

soldats. La plaine, qui ruisselle, striée de longs canaux parallèles,

creusée de trous d’eau, est immense, et ces naufragés qui cherchent à se

déterrer d’elle sont une multitude... Mais les trente millions

d’esclaves jetés les uns sur les autres par le crime et l’erreur, dans

la guerre de la boue, lèvent leurs faces humaines où germe enfin une

volonté. L’avenir est dans les mains des esclaves, et on voit bien que

le vieux monde sera changé par l’alliance que bâtiront un jour entre eux

ceux dont le nombre et la misère sont infinis._

Le feu (Journal d'une Escouade) · 第 8 / 31 题