26 novembre 1900.

Au milieu du concert d’admiration et d’éloges qui récompensa Guitry

le lendemain de _L’Assommoir_ pour sa belle re-création de Coupeau,

l’artiste et ses amis s’étaient surtout montrés surpris d’une

critique--heureusement rare--formulée par quelques-uns et qui peut se

traduire ainsi: «Guitry n’est pas un ouvrier, c’est un clubman déguisé

en plombier...»

Or, l’autre après-midi, me promenant sur le boulevard, je rencontrai

Guitry qui se rendait à la Porte-Saint-Martin. Nous reparlâmes de

Coupeau. Et il me fit des confidences. Il était allé plusieurs fois à

Belleville pendant les répétitions de _L’Assommoir_. Pour s’entraîner

au naturel, ayant revêtu le costume d’ouvrier, il était entré dans les

«mannezingues», s’était attablé aux petites tables de fer et accoudé

aux zincs des comptoirs.

Même, un jour qu’il passait, avec sa boîte ronde de zingueur sur le

dos, un marchand de vins le héla, le fit entrer et lui demanda de faire

une réparation pressée. Il examina l’ouvrage à exécuter, réfléchit,

se gratta l’oreille, et finalement, «n’ayant pas les outils qu’il

fallait», promit de revenir le lendemain matin à six heures, en allant

à l’atelier... C’était un triomphe!

«Et tenez, me dit Guitry, je parie avec vous que nous allons passer

deux heures ensemble à Belleville et à Ménilmontant, et que nous ne

rencontrerons ni un regard étonné, ni l’ombre d’un sourire.

--En costume?

--En costume.

--Avec Suzanne Desprès?

--Pardi.»

Nous prenions aussitôt rendez-vous pour le lendemain matin avant

l’heure du déjeuner, au carrefour de la rue Oberkampf et du boulevard

de Ménilmontant, en plein centre ouvrier.

Le lendemain donc, habillé moi-même en ouvrier fondeur, vareuse de

toile bleu déteint, casquette de cycliste, un foulard de coton noué

autour du cou, je me fis conduire au lieu du rendez-vous. Comme le

cheval de mon fiacre marchait lentement et que j’étais en retard, je

passai la tête à la portière pour dire au cocher d’aller un peu plus

vite. Je m’attirai cette réponse si flatteuse pour mon déguisement:

«Mon cher ami, le pavé est mauvais sur le boulevard, par ce

temps-là.....»

Jamais un cocher ne m’avait parlé avec cette politesse, ni sur ce ton

de bienveillance.

Un peu avant la rue Oberkampf, je descendis de voiture et je me mêlai

au flot des ouvriers qui quittaient les ateliers pour aller déjeuner.

Les deux mains dans les poches, je marchais, très à mon aise, parmi

la foule, sur le trottoir étroit. Vite je me sentis en sécurité,

malgré mon isolement, débarrassé du souci de paraître, comme allégé

d’un fardeau que j’aurais laissé tomber avec mes habillements de

ville: singulière sensation de bien-être moral, obscure encore, mais

bienfaisante et si nouvelle!

Sur la place, voici Guitry. C’est exactement le Coupeau du 1er acte.

Un chapeau de feutre mou, veste et pantalons de velours à côtes,

usé, rapiécé, plein de reflets d’usure. Une ceinture de flanelle

rouge entoure sa taille. Sous le gilet entr’ouvert, un foulard de

coton serré au cou. Il est chaussé d’épaisses bottines vieilles, mais

solides, usées au bout par les agenouillements du plombier à l’ouvrage.

Sa moustache tombe sur ses lèvres; il houle un peu des épaules en

marchant, et je ne vois de différence entre lui et les ouvriers qui

l’entourent qu’un peu plus de vigueur dans son allure.

La portière d’une voiture s’ouvre de l’autre côté de la place, et voici

Suzanne Desprès, la triomphante Gervaise. Elle vient à nous, souriante,

de son pas d’anglaise, allongé et glissant. C’est la Gervaise gaie

encore, qui n’a pas touché à son livret de caisse d’épargne, confiante

dans l’avenir; ses yeux bleus sourient, sa peau est rose et fraîche

dans l’air du matin. Elle est vêtue d’une robe sombre, d’un corsage

noir recouvert d’un petit châle noir, la tête encadrée d’une fanchon de

tricot noir. Un petit tablier noir à deux poches serre sa taille.

Je la regarde, à côté de Guitry, et c’est tout le poignant drame de

Zola qui vit sous mes yeux, comme dans une hallucination.

Ce n’est plus la lumière factice de la rampe, ni le décor en

trompe-l’œil, c’est la double vie de ces deux êtres simples et bons,

qui furent si malheureux, dont la détresse me fit autrefois tant

pleurer. Durant un instant se mêlent dans mon esprit la fiction et

la réalité, le roman et la vie, le drame de Zola, Guitry et Suzanne

Desprès, Coupeau et Gervaise, en chair et en os, qu’il me semble

reconnaître.

Gaiement, nous allons déjeuner tous les trois, à l’_Escargot d’Or_, un

bon petit restaurant populaire que Guitry connaît. On nous offre, comme

à des clients qu’on veut faire revenir, les meilleurs plats du jour:

des moules marinière et du ragoût d’oie; après cela une côtelette de

mouton au cresson, puis du fromage et des poires, et du café, le tout

arrosé de deux bouteilles de chablis, soit trois francs par personne.

Nous sortons sur le boulevard de Ménilmontant. C’est jour de marché.

Nous nous promenons au milieu des étals de boucherie, de légumes, de

fromages. A regarder ainsi, dans ce milieu, Coupeau et Gervaise, je

relis _L’Assommoir_! C’est ici que les critiques qui ont vu en Guitry

un clubman déguisé, devraient venir redresser leur jugement! Suzanne

Desprès a pris son bras, et elle a l’air d’être là pour faire ses

provisions, avec son homme, la veille de sa fête! On leur offre des

marchandises au passage. Ils poussent la conscience jusqu’à ne pas

même répondre aux avances des marchandes; ils ont l’air de ne pas les

entendre.

Non, Guitry n’a pas l’air d’un déguisé. Il s’aperçoit que ce qui nous

différencie peut-être un peu du reste des gens, c’est l’acuité, la

vivacité de nos regards. C’est vrai. Aussi, il éteint son œil, le fait

moins mobile, moins curieux, la transformation est subite et absolue,

et désormais, on ne peut s’y méprendre: c’est Coupeau, indiscutablement!

Je suis là pour constater--et je le constate--que, parmi la foule dont

nous faisons partie, de ceux qui vont dans le même sens que nous, de

ceux qui nous croisent ou de ceux qui nous regardent passer, personne

n’a manifesté un étonnement, personne ne s’est retourné sur Coupeau,

comme cela se fût immanquablement produit si Guitry avait eu l’air d’un

sportsman maquillé.

Et nous avons continué l’expérience tout l’après-midi. Nous nous sommes

promenés curieusement dans ce Paris inconnu du dix-neuvième et du

vingtième arrondissement, prenant au hasard les rues et les ruelles,

les larges voies et les boulevards, de Ménilmontant à Belleville,

solitaires ou grouillants de monde, pour que la preuve fût décisive.

Une foule de gens du peuple stationnait devant un dépôt d’ouvrage

municipal; on venait là attendre, sans doute, pour se faire embaucher.

Nous nous sommes mêlés à cette foule, nous l’avons traversée lentement

sans susciter le moindre regard de méfiance ou de curiosité, sans

provoquer la plus petite réflexion.

Nous marchons ainsi, en causant et en flânant, jusqu’à la porte de

Romainville et au lac Saint-Fargeau, à travers des rues inconnues

et pittoresques. Nous nous arrêtons à la devanture des marchands de

bric-à-brac et de reconnaissances du Mont-de-Piété. Suzanne Desprès

nous fait remarquer, aux étalages, un grand nombre de bagues-alliances.

Elle nous dit que, dans tous les quartiers pauvres, c’est la même

chose: comme les ouvrières n’ont généralement pas d’autre bijou, c’est

leur alliance qu’elles vendent d’abord. Les robes, le linge, la literie

ne viennent qu’après...

Suzanne Desprès appelait à elle tous les chiens errants, les flattait,

les caressait, les plus sales, les plus laids comme les autres. Ils

reconnaissaient vite en elle une amie, et ceux qui n’avaient rien à

faire se mettaient à la suivre jusqu’à la prochaine borne. Guitry

découvrait des enseignes pittoresques: «Au Perroquet populaire»,

«Lavatory Club», «Au Chien sauveteur», «Au Lapin Vengeur» et des cadres

de photographes populaires, avec des couples de mariés engoncés et

roides, des enfants frisés comme des caniches, des hommes et des femmes

dans des poses inouïes, aux expressions impossibles de fausse dignité

ou de naïve rêverie que le photographe leur fit prendre.

Pour moi je déchiffrais les affiches posées sur les murs: les annonces

de quêtes à domicile pour l’hiver de 1900-1901, l’avis de l’arrivée de

Krüger à Paris, que de pauvres vieilles femmes lisaient péniblement,

de ces pauvres femmes voûtées, pâlies, maigres, au regard vide, si

triste... L’arrivée de l’ennemi de l’Angleterre les intéressait donc?

Deux de ces femmes, assises sur un banc, parlaient. J’entendis l’une

dire d’une voix résignée: «Le peu qu’il gagne, il me l’apporte». Sur le

seuil d’une épicerie, une femme criait à un enfant qui tenait un cornet

à la main: «Donne ton sou!» Et Suzanne Desprès, dont l’enfance ne fut

pas gâtée, nous raconte que sa mère, chaque dimanche, lui donnait

aussi un sou pour son prêt; mais elle disait à la petite fille:

«Rapporte-moi quelque chose!»

«Heureusement, ajouta-t-elle, que mon père m’en donnait d’autres, en

cachette!»

Le temps est gris, sans soleil, mais pas trop froid. Les arbres dénudés

s’estompent d’un fin voile de brume. Dans les lointains, les maisons,

les cheminées, paraissent enveloppées d’une fumée légère. Nous admirons

la finesse de cette atmosphère de Paris, ni crue, comme dans le Midi,

ni embrouillardée, comme un peu plus haut, dans les pays du Nord, et

qui met un mystère délicat autour des plus banales architectures.

Rue de Belleville, au nº 279, accroché à une grille qui sert d’entrée,

un écriteau porte: _Logement à louer_.

«Voyons si cela peut faire notre affaire,» dit Guitry pour plaisanter.

Il entre pourtant dans la maison. Nous le suivons. Il demande à la

concierge:

«Vous avez un logement à louer?

--Oui. Au premier, sur la cour.

--Combien?

--Deux cent quarante francs, et vingt francs de plus avec jardin. Deux

pièces.

--Est-ce qu’on peut voir?»

La brave femme nous mène à l’étage, et frappe à une porte.

"Ah! il y a du monde? s’étonne Guitry.

--Mais, oui, jusqu’au terme.»

La porte s’ouvre sur une petite pièce encombrée de linge à l’air, de

berceaux et de baquets. Trois femmes sont là, autour d’enfants. Guitry

les compte: un, deux, trois, quatre.

«Eh ben! j’espère que ça ne manque pas, la marmaille, ici! fait-il.

--Ah, bien sûr, répond l’une des femmes, d’un ton de bonne humeur, ça

vient plus vite que des rentes!»

Le logement se compose de cette pièce où l’on étouffe, et d’une autre

petite chambre où se trouve le lit des parents.

Nous redescendons.

«Il y a encore le jardin, dit la concierge.

--Ah oui! Voyons-le.»

Nous sommes dans un terrain d’une vingtaine de mètres de long sur

quatre de large, divisé en une série de petits rectangles séparés par

des barrières de bois, qui sont autant de «jardins». Nous regardons «le

nôtre»: un coin de terre que je pourrais recouvrir de mes bras étendus.

Pas une herbe. Pas un arbre. Le locataire l’a abandonné sans doute. Il

reste debout quelques cerceaux cloués sur des pieux, et qui dressent le

squelette d’une gloriette... Des débris de paille, des loques, de la

vaisselle cassée, jonchent le sol.

«Faudra rudement travailler ça, dit Guitry.

--Oh! bien sûr,» répond la concierge.

Guitry n’a pas voulu avoir dérangé cette brave femme pour rien et lui

glisse dans la main une pièce qu’elle veut poliment refuser, mais qu’il

lui fait accepter.

Nous redescendons toute la rue de Belleville. Le temps passe et le soir

va tomber. Je voudrais bien pourtant voir Gervaise dans un lavoir...

En voici un.

«Entrons,» dit bravement Suzanne Desprès.

Elle y a d’autant plus de mérite, qu’une fois déjà elle y vint seule,

et que les femmes l’apostrophèrent vivement: «Qu’est-ce qu’elle veut,

celle-là? Elle vient voir comment on lave son linge?» Et des épithètes

sans grâce volaient dans l’air autour d’elle.

«Ça ne fait rien, me dit-elle. Allons-y. Entrons tout de go.»

A travers la porte vitrée, j’aperçois le décor de la Porte-Saint-Martin

lui-même! Un plafond de grosses poutres, de larges fenêtres à droite,

et des rangs de laveuses penchées sur leur travail, dans une buée

lourde chargée d’odeurs âcres de chlore et d’eau de javelle. Bruits

de battoirs, grondements de machines, cris de femmes. Mes yeux et mes

oreilles ne distinguent pas autre chose.

Suzanne Desprès, curieusement, regarde de tous côtés... Avec sa fanchon

sur la tête, ses deux mains dans les poches de son tablier, sa figure

pâlie par le faux jour, c’est Gervaise à en pleurer! Il lui manque son

petit paquet de linge, et une place à côté de Mme Boche. On dirait que

j’entends Mme Boche l’appeler: «Par ici, ma petite!»

«C’est là, tenez, dans cette allée où nous sommes que vous vous êtes

battue avec la grande Virginie...»

Elle sourit. Et je cherche Andrée Mégard, sa perruque noire, sa

toilette canaille, sa beauté provocante, et sa voix acerbe.

Singulier effet d’une imagination qui fut profondément frappée:

quelques secondes, ici encore, je crois revivre l’œuvre admirable de

Zola, je me figure faire partie du drame, être quelqu’un, je ne sais

lequel, des personnages de _L’Assommoir_.

Suzanne Desprès passe devant moi, va rejoindre Guitry, et je la regarde

marcher: il me semble que, comme Gervaise, elle boite!

Loges et coulisses · 第 157 / 162 题