Depuis deux jours, l’éblouissante orgie de lumière qui inonde chaque
soir le boulevard s’est augmentée d’un nouveau foyer: à la façade du
Vaudeville, on voit fulgurer, puis s’éteindre, puis réapparaître, dans
le va-et-vient malicieux qu’on dirait inventé par un enfant ingénieux
et taquin, ces deux jolis noms d’une seule et même personne: _Réjane_,
_Madame Sans-Gêne_. Et ces deux noms triomphants qui ont déjà fait
ensemble le tour du monde, créent, pour le passant étranger, comme une
atmosphère soudaine de gaieté et de sympathie souriante.
C’est que, si Sarah Bernhardt représente, devant l’unanime admiration
du monde, la force opprimante et tragique, le lyrisme éperdu et
chantant de la poésie universelle, l’émotion héroïque de l’éternel
Drame; si Coquelin peut, dans la même minute, tordre brusquement en
grimace émue le rire qui se dessinait sur vos lèvres, s’il vous tient à
son gré, par le mystère miraculeux de sa voix, entre l’attendrissement,
le rire ou la peur, Réjane résume, à l’heure qu’il est, aux yeux
de l’Europe, la fantaisie et l’esprit du génie français, mêlés à
l’humanité débordante et à la sincérité de son tempérament d’artiste.
Et alors que Mme Sarah Bernhardt, avec _L’Aiglon_, offre au monde
entier, qui se presse aux portes de son théâtre, l’une de ses plus
belles incarnations; que Coquelin revivifie, avec le même succès
fastueux, le nez lyrique de Cyrano, Réjane devait ressusciter,
pour la joie de tous, la figure populaire de la Maréchale de
France-blanchisseuse qui a porté son nom aux quatre coins de la terre.
Ces trois succès de trois grands artistes français de ce temps, loin de
se nuire, vont réciproquement se servir l’un l’autre pendant les cinq
mois que le globe habité passera à Paris.
* * *
Mais Réjane ce n’est pas seulement Madame Sans-Gêne! Et il faut espérer
que l’alternance des spectacles, dont la mode s’implante peu à peu dans
tous les théâtres, permettra aux visiteurs étrangers de s’en rendre
compte.
L’étonnante variété de cette nature d’artiste a été rendue par deux
portraits fameux: celui de Chartran et celui de Besnard. On ne peut
rien rêver de plus dissemblable, on ne peut rien peindre de plus
frappant! Ils sont tous deux, en croquis, dans sa loge, placés face
à face. Besnard n’a retenu des traits de son modèle que l’expression
énergique et même un peu brutale, sensuelle et populaire, la Réjane
du drame de l’Ambigu ou de la comédie réaliste, _La Glu_ et _Germinie
Lacerteux_. Malgré la robe de soie décolletée et les luxueux atours
dont il l’a habillée, Besnard l’a vue avec ses bottines de lasting
que Germinie traînait si lamentablement dans les bals de barrière, et
ses gants blancs de filoselle que, pour plus de vérité, elle avait
empruntés à sa bonne. Et c’est bien elle, admirablement!
Mais elle n’est pas apparue ainsi à Chartran. Il l’a vue en coiffe de
dentelle ornée d’un ruban rose, les cheveux sur les yeux, la bouche
spirituelle, avec l’ovale gracieux de sa figure; il a vu surtout ses
yeux extraordinaires et complexes, agiles, veloutés, pervers, à la
large paupière voluptueuse, moqueurs, ardents, bavards et rêveurs!
C’est la Réjane du répertoire de Meilhac, de la lignée des comédiennes
du dix-huitième siècle, c’est «Ma Cousine» qui se prépare à devenir
«Amoureuse».
Et cette complexité étonnante du tempérament de Réjane se retrouve dans
ses origines, dans sa biographie et dans ses goûts d’aujourd’hui. La
petite «gosse» qui passait ses soirées au balcon de l’Ambigu en suçant
une grosse orange gâtée, qui restait en extase devant la psyché d’Adèle
Page et qui en rêvait, des années durant, comme au comble du luxe,
cette petite gosse se retrouve dans le portrait de Besnard. Mais la
jeune fille du Conservatoire, l’élève préférée de Régnier, qui enleva
son premier succès dans _L’Intrigue épistolaire_, puis l’interprète
élégante et recherchée des cercles et des salons, l’artiste grandie de
_Marquise_, sont toutes vivantes dans la peinture de Chartran!
Même cette apparente contradiction de cette multiple nature, je la
retrouvai au Vaudeville le dernier soir qu’elle joua _La Robe rouge_.
C’était Yanetta, la pauvre paysanne basque, coiffée du madras, en
corsage de bure, en épais souliers, au milieu de la plus jolie, de la
plus vaporeuse loge d’artiste qu’on puisse rêver! Sur les murs, des
tapisseries du dix-huitième siècle, où vivent des bergers exquis et des
bergères idéales; une grande glace triptyque à guirlandes dorées, avec
des appliques en fer forgé et peint; les dessus de porte en feuilles
de laurier multicolores, des bois du temps, des panneaux sculptés
d’arcs et de flèches, de hautbois et de cornemuses, de tambourins et
de castagnettes; sur une table, _le Triomphe de Bacchus_ en biscuit de
Sèvres, un service complet de maquillage en vieux saxe, des tabatières,
des pendules du temps, des boîtes à pastilles; un bonheur-du-jour en
bois de citronnier, entouré d’une galerie de cuivre; sur les murs, deux
petits tableaux de Watteau de Lille, un Huet charmant, un portrait
d’enfant de Lépicier, un dessus de glace du décorateur Eisen, et autour
des doubles fenêtres à glaces qui donnent l’illusion d’une enfilade de
salons, d’adorables rideaux de soie pâle, gris-vert, aux plis gracieux,
bordés de splendides vieilles dentelles! Sur tout cela une profusion de
lampes électriques versant à flots une lumière folle.
Ce goût pour la réalité crue et honnête, ce déguisement de femme du
peuple au verbe haut, au ton populaire, à la nature âpre et sauvage,
dont la rancune se manifeste à coups de couteau, et cette autre passion
pour le bibelot rare, l’arrangement délicat des étoffes, la couleur
douce atténuée des tentures et des tapis, pour ces mille riens élégants
des arts passés, c’est Besnard et c’est Chartran,--c’est Réjane!