Il y a bientôt deux ans, à quelques semaines près, un matin que je
déjeunais chez Mme Sarah Bernhardt à peine relevée de la terrible
opération qui mit ses jours en danger, elle me proposa d’aller visiter
avec elle sa «propriété terrienne» de Neuilly, qu’elle n’avait pas vue
depuis longtemps.
Après le déjeuner nous partîmes.
C’était un après-midi d’avril, doux et tiède. Malgré cela, la grande
frileuse était, comme toujours, enveloppée de fourrures. Nous arrivâmes
à l’ancien parc royal, encore peu habité. Le cab à deux chevaux
s’arrêta devant une grille derrière laquelle s’élevait un petit
pavillon solitaire servant de logement au gardien. Nous descendîmes,
et nous nous promenâmes à travers des allées contournant une large
pelouse et des bouquets de vieux arbres splendides.
Le parc était fleuri de ces admirables lilas dont la couleur et le
parfum résument tout le printemps et toute la volupté de vivre.
J’abaissais vers ma compagne les branches touffues du lilatier, et elle
plongeait voluptueusement sa tête dans la fraîcheur et les parfums.
Nous moissonnâmes, je m’en souviens, des touffes énormes de ces lilas
et nous les fîmes porter dans la voiture. Puis, la pluie, une pluie
chaude s’étant mise à tomber, nous nous réfugiâmes sous un champignon
de chaume garni d’une balustrade faite en arbres bruts, et de bancs
rustiques. Et là, devant la verdure neuve et ruisselante, parmi les
parfums délicats des fleurs précoces, nous causâmes. Ou plutôt ce fut
elle qui parla, avec le plaisir particulier de s’analyser tout haut
devant quelqu’un qui sait écouter et comprendre.
Elle me rappela son enfance, ses espiègleries, sa mutinerie, son
esprit indépendant et farouche, puis son mysticisme de communiante,
sa vocation religieuse... Elle me dit avec quel contre-cœur elle
aborda la carrière dramatique. Jamais elle n’allait au théâtre,
elle détestait le spectacle... Puis ce fut l’histoire de ses débuts,
de ses tâtonnements, de ses fugues; puis l’aurore de ses succès, sa
passion combative s’éveillant aux difficultés, et les orages, éclairs
et tonnerres des premières grandes luttes de sa vie, ses lubies, ses
folies, le tintamarre universel de sa renommée, le fracas des conflits
avant de conquérir son indépendance définitive, enfin le triomphe
éclatant de sa liberté...
«La liberté, voyez-vous, s’exclamait-elle, la liberté d’abord, la
liberté, toujours!...»
J’entends encore sa voix énergique, sa voix de métal, autoritaire,
affirmative:
«_Faire ce qu’on veut!..._»
* * *
C’était bien le résumé de sa vie et la synthèse de sa nature impatiente
de la moindre entrave, qu’elle me donnait ainsi en quatre mots, de son
ton despotique, presque farouche.
Elle me communiquait sa fièvre, son inextinguible soif d’indépendance.
Et je la regardais, émerveillé, dominé, tyrannisé par la force
magnétique que dégageait ce corps d’apparence débile, convalescent et
pâli, emmitouflé dans les fourrures, et dont la fine tête volontaire
était coiffée d’ailes de papillon!
Quelques pièces jouées pour la seule beauté et qui ne pouvaient
fructifier, sa maladie, avaient mis un peu d’embarras dans ses affaires
de directrice.
«Mais baste! j’en ai vu bien d’autres... Et puis, Rostand va me faire
le duc de Reichstadt. Avec cet espoir-là, je suis tranquille.»
Et son rire clair, son rire d’insouciance bohémienne, chassa en un clin
d’œil au delà des verdures mouillées à présent baignées de soleil, les
soucis provisoires...
Cette admirable énergie, cette incomparable volonté ont donné à Sarah
une figure et une destinée presque en dehors de la réalité. Elle n’est
plus seulement une artiste dont le génie traducteur s’adapte à toutes
les formes de la beauté, elle se présente à son entourage, passionné
pour sa nature, et au public, idolâtre de son art, avec la force et
l’impersonnalité déconcertantes d’un élément. Et en effet son histoire
est unique au monde. La voici au sommet de sa carrière, ayant connu les
hauts et les bas de la chance capricieuse, mais familière surtout avec
le triomphe, la voici à cinquante ans en possession du plus miraculeux
de ses rôles, apporté sur un plat d’or par un exquis poète qui paraît
avoir été créé exprès pour elle!
Quand on commençait à dire que jamais son étoile pâlissante ne
retrouverait une Dame aux camélias, une Tosca, une Phèdre, une doña
Sol, ou un Hamlet, on la voit soudain se transfigurer comme par magie
sous l’uniforme blanc du fils de l’Empereur, de ce duc de Reichstadt,
de cet Aiglon dont la France, l’Europe et les deux Amériques attendent
déjà impatiemment l’essor.
* * *
J’ai passé la veillée des armes à côté d’elle. Je ne l’ai pas quittée
un instant durant la journée et la soirée d’avant-hier. De trois heures
après midi à trois heures du matin, je l’ai vue debout, costumée,
souriante, sereine, tour à tour rieuse, réfléchie, grondante, fâchée,
câline, lyrique, tremblante d’émotion, une minute affaissée sous
l’effort d’une scène capitale, la minute suivante redressée et prête de
nouveau au combat...
Ce qui m’a le plus frappé hier dans sa physionomie, moi qui l’ai vue en
tant d’occurrences diverses et opposées, c’est la douceur pacifiée de
son regard, c’est l’expression de sérénité tranquille et forte de ses
traits, illuminée, de temps en temps, d’une sorte de rayonnement joyeux.
Jamais je ne l’avais vue ainsi.
Dans le décor ravissant et clair de sa loge, située comme on sait
dans l’ancien foyer des artistes de l’Opéra-Comique, elle va et vient
posément, récitant un instant des vers nouveaux ajoutés par Rostand à
son rôle, s’interrompant pour faire rectifier par ses deux caméristes
un détail de son costume. Aucune fièvre. L’atmosphère bienfaisante du
succès a calmé toute irritation. C’est le camp d’un général d’armée qui
doit se battre demain pour la forme, car il ne peut être vaincu.
Elle me demande de dépouiller pour elle son courrier. Il y a là un
tas de lettres et de dépêches qu’elle n’a pas le temps de lire. Je
les ouvre. Tout le monde veut des places... Députés, académiciens,
conseillers municipaux, artistes, journalistes traduisent tous à
l’avance l’enthousiasme sécrété au dehors par les murs du théâtre et la
hardiesse spéculatoire des marchands de billets. Mais il n’y a plus de
places, depuis longtemps.
«Des gens qui ne m’ont pas même écrit depuis vingt ans, d’autres que je
ne connais seulement pas, qui me demandent des loges! Il y a de quoi
mourir de rire, parole d’honneur!»
Elle ne rit pas d’ailleurs, n’y pensant déjà plus, se regardant dans
une glace, arrangeant ses cheveux qu’elle a fait couper courts pour
_L’Aiglon_, faisant jouer sa ceinture, bouffer son jabot de dentelles.
Rostand est là aussi, parmi le léger brouhaha des habilleuses, des
régisseurs, des amis. Il s’amuse à la regarder, tout prêt à rire, de
son rire de collégien. Car quand elle veut, Sarah est d’un comique
extraordinaire, par l’outrance de ses images toujours justes et la
violence imprévue de ses reparties.
Cette gaieté de Sarah est bien caractéristique de sa force. C’est
évidemment un trop-plein de sa sève qui se résout en joie. Elle a des
trouvailles, des mimiques, des répliques, une verve, des silences même,
qui font irrésistiblement éclater le rire autour d’elle. Elle imite
certains de ses amis avec une vérité comique incroyable.
«C’est une source de gaieté continuelle,» me disait Rostand en la
regardant.
Il faut l’entendre quelquefois parler à Pitou! Pitou, c’est son
secrétaire depuis plusieurs années. Brave garçon à la figure de
comique, très dévoué à la «patronne», un peu rêveur et passionné de
littérature dramatique. Pitou est responsable de tout. Quand Sarah
a tort, c’est Pitou qui «écope». Mais ce n’est jamais bien grave.
Et Pitou essuie sans émoi les averses de quolibets et de reproches,
sachant bien que le soleil n’est jamais long à reparaître.
Car c’est un des phénomènes les plus curieux de ce caractère, que la
soudaineté et la succession des impressions. Vous la croyez follement
en colère, sa bouche profère abondamment les épithètes de la stupidité:
idiot, imbécile, serin, âne! sa voix monte, s’exaspère; si une
opposition se produit à ce moment, l’orage se déchaîne en tempête.
Mais, soudain, une autre pensée traverse sa tête, quelqu’un entre, le
téléphone carillonne, c’est fini, le sourire réapparaît sur ses lèvres,
elle a tout oublié, et la voilà qui rit elle-même de sa fureur.
Une telle variété, une telle richesse de nature a toujours attiré
autour d’elle beaucoup d’amis. Ils viennent près d’elle puiser une
force qu’elle est toujours prête à distribuer avec la générosité et
l’inconscience d’un élément.
Lorsqu’une première représentation approche, les répétitions durent
jusqu’à l’aube. Sur le coup de quatre heures du matin, les jeunes
femmes de la troupe sont anéanties, brisées, courbées, les hommes
grelottent sous leur pardessus au frisson du petit jour. Mais elle,
toujours pareille, plus animée même, plus brillante, a l’air étonnée de
la fatigue des autres. Combien de fois n’a-t-elle pas électrisé ainsi
de son ardeur la troupe tombant de lassitude!
* * *
Je cause de tout cela avec Rostand, pendant que, le coude appuyé sur
un angle de la cheminée de sa loge, elle répète, en les martelant
comme pour mieux les fixer dans sa mémoire, les vers des «rajouts» du
cinquième acte qu’elle ne sait pas encore bien.
Soudain elle l’appelle. Un vers ne va plus, à la suite d’une coupure.
Rostand prend un chiffon de papier, va s’asseoir sur le coin d’une
table, déplace les fourchettes et les cuillers du couvert qu’on vient
de dresser et se met là à fabriquer la soudure.
Le régisseur vient appeler:
«Quand Madame voudra... Le décor est prêt
--C’est bien.»
Et, la cravache à la main, en bottes vernies et éperonnées, voilà
Napoléon II, le sourire de la confiance sur les lèvres, qui monte en
scène.
«Jamais, me dit Rostand en la regardant partir, jamais elle n’aura été
plus belle. Elle apporte à ce rôle une vie, une jeunesse, un charme, un
rayonnement véritablement merveilleux.»
Dans ma mémoire, passe la vision du paysage d’avril, les lilas, les
grands arbres, la pluie tiède, et j’entends la voix despotique me
répéter à trois reprises:
--_Faire ce qu’on veut!_