On enterrera la dernière Musette de _La Vie de bohème_ demain jeudi au
cimetière du Père-Lachaise. Il y aura beaucoup de monde à ses obsèques,
et on n’y sera pas gai comme à tant de notoires enterrements parisiens,
on y verra même, j’en suis sûr, beaucoup de larmes couler. Car c’est
le triste privilège de ces créatures délicieuses qui ont tant aimé la
vie, et qui nous l’ont fait aimer pour la joie et la grâce dont elles
l’ornèrent, de décupler l’horreur de la mort qui les enlève.
Jeanne Ludwig apparaissait sur ces planches de la Comédie-Française,
parmi l’artifice et la convention du cadre, comme une fleur de vie,
désirable et charmante. Le naturel et l’enjouement de son ton et de
ses manières, elle les portait de la ville à la scène. Et son amour de
la vie n’eut d’égal que son amour du théâtre. Jusqu’à son agonie, elle
n’a eu que le souci de ce qui s’y passait, et, quand on allait la voir,
elle ne parlait jamais d’autre chose.
Depuis bientôt trois ans elle avait quitté la scène. Je l’avais
vue la veille de son premier départ pour Beaulieu, où ses médecins
l’envoyaient. Ses amis du théâtre et sa sœur, qui la soignait avec
un dévouement pieux et tendre, l’entouraient. Ce n’était pas encore
Musette[6] et c’était déjà Mimi: elle était pâle, ses grands yeux
enfoncés sous une large cernure bleue étaient pleins de mélancolie: par
moments elle se croyait perdue; à d’autres instants, sous la suggestion
affectueuse de ses camarades qui exagéraient gentiment leur optimisme,
elle se voyait déjà de retour, rejouant sur la scène de ses débuts,
guérie, heureuse! Et alors elle avait hâte de partir bien vite, bien
vite, vers le soleil et les plages bleues, sûre de vaincre le mal
terrible qui ne devait pas pardonner.
[6] Elle recréa en effet le rôle de Musette dans la reprise de
_La Vie de Bohème_ à la Comédie-Française (saison 1897-1898).
Cette maladie de poitrine, nous avons dit autrefois comment elle
en fut atteinte. C’était un soir, après une représentation à la
Comédie-Française. Toute brûlante encore de l’ardeur de son jeu, elle
avait à peine pris le temps de se démaquiller, et, tentée par la
fraîcheur d’une belle nuit, elle avait voulu aller calmer sa fièvre au
bois de Boulogne, en Victoria!
Depuis, elle passait l’hiver à Beaulieu, l’été à Saint-Germain.
Cet été, les médecins l’avaient trouvée trop faible pour quitter
Paris. Mais elle n’avait pas connaissance de la gravité de son état.
Ses camarades ont beaucoup contribué à la maintenir dans cet état
d’illusion et de confiance. Elle recevait constamment leurs visites,
et c’était une habitude prise parmi eux, quand le hasard d’une tournée
ou d’un congé les conduisait l’hiver dans le Midi, d’aller jusqu’à
Beaulieu voir la malade.
On l’avait également maintenue dans l’exercice de tous ses droits de
sociétaire, bien qu’on sût qu’elle ne rentrerait jamais au théâtre.
Elle était née en 1867. Élève de Delaunay, et premier prix de
comédie au Conservatoire, elle avait débuté, avec succès, à la
Comédie-Française, en 1887, dans la Lisette du _Jeu de l’amour et du
hasard_, puis dans le rôle d’Agathe des _Folies amoureuses_. En 1888,
elle joue _Les Brebis de Panurge_, de Meilhac, et la voici au premier
rang. Dans Zanetto du _Passant_, dans _L’Autographe_, dans _Pépa_, dans
Suzanne de Villiers du _Monde où l’on s’ennuie_, dans _Rosalinde_ et,
en 1892, dans _Les Trois Sultanes_, elle déploie le délicat trésor de
ses charmantes qualités qui sont la grâce avenante et familière, la
fantaisie naturelle, l’esprit moqueur, pétillant et capricieux!
Enfin, lasse de trois années de repos, reprise de l’insurmontable désir
de jouer, elle obtient cet hiver de réapparaître dans la Musette de
_La Vie de bohème_, qui sera son dernier rôle! On l’y a vue, un peu
changée, un peu vieillie par ces trois dernières années de terribles
luttes contre le mal, mais toujours avec l’irrésistible attrait de son
naturel exquis et de sa verve piquante. Je me rappelle quelle pitié me
prit, à la première représentation, au moment de la mort de Mimi...
Ce n’était pas Marie Leconte que je regardais à ce moment-là, c’était
Jeanne Ludwig. Je la savais condamnée à mourir bientôt, et je souffrais
réellement, comme le témoin d’un supplice injuste et cruel, à voir la
vraie malade assister et prendre part aux péripéties de ce simulacre de
mort, la répétition générale de la sienne!