C’est ce soir que commence à la Renaissance la série des
représentations que vient donner à Paris M. Novelli, le célèbre artiste
italien qui passe, comme on sait, à l’heure actuelle, pour le premier
comédien de la Péninsule.
Et il commence par _le Père Lebonnard_, de M. Jean Aicard, ce qui
donnera à cette première représentation un caractère doublement
sensationnel.
Il serait trop long de rappeler ici la douloureuse odyssée de cette
pièce célèbre, qui ne fut pourtant jouée qu’une seule fois à Paris!
Mais on peut quand même se rappeler qu’en 1886 elle fut reçue à
l’unanimité à la Comédie-Française, qu’elle y fut répétée deux ans plus
tard pendant un long mois, et que, finalement, l’auteur, lassé par
la mauvaise volonté et la «non-confiance» de M. Got, son interprète
principal, dut la retirer.
Reçue alors d’emblée par M. Antoine, directeur du Théâtre libre, elle
eut quand même la chance d’être jouée. C’était en 1889. _Le Père
Lebonnard_, à cette unique représentation, eut un succès retentissant
qu’enregistra dans ce journal Auguste Vitu. Depuis, achetée par
un impresario italien, elle fut jouée dans toute l’Italie et dans
différentes capitales d’Europe par M. Novelli, avec un succès toujours
croissant. C’est, à l’heure qu’il est, l’œuvre de prédilection du
célèbre acteur. Il la trouve faite, dit-il, «pour sa peau, pour ses
nerfs, son caractère et son cœur».
Que donnera la représentation de ce soir? Et qu’en adviendra-t-il?
L’auteur sacrifié, il y a douze ans, dans de si cruelles conditions,
aura-t-il la joie de voir la Comédie-Française lui rouvrir
généreusement et équitablement ses portes, en attendant l’_Othello_
qui, lui aussi, attend depuis vingt ans?
J’ai eu la chance de pouvoir causer, hier, avec M. Jean Aicard de son
œuvre. Je lui ai demandé de vouloir bien raconter, pour nos lecteurs,
le sujet de _Papa Lebonnard_, ce qui sera très utile à ceux qui
assisteront à la représentation de ce soir, et aussi de me résumer ses
impressions sur les trois interprétations qu’il connaît de son œuvre:
celle de la Comédie-Française, puisqu’elle y fut répétée durant un
mois, celle du Théâtre libre, et enfin celle de M. Novelli.
Et d’abord, voici le sujet de la pièce.
Lebonnard, vieil horloger retiré des affaires, homme en apparence
faible, adore sa fille Jeanne, aime son fils Robert et paraît redouter
sa femme. Mme Lebonnard, entichée de noblesse, veut marier son fils à
la fille d’un marquis, Blanche d’Estrey. Lebonnard entend marier sa
fille selon son cœur, à un médecin, le docteur André. Mme Lebonnard,
le marquis, sa fille et Robert, se liguent contre le désir du père
Lebonnard et de Jeanne. Lebonnard résistera. Il est las des tyrannies
querelleuses de sa femme et des impertinences de son fils qui, il le
sait, n’est pas son fils...
Le père Lebonnard rappelle le docteur André, que sa femme a congédié;
mais celui-ci, alors, lui avoue qu’il renonce à la lutte. Il a pour
cela une raison grave: né d’un adultère, fils d’une femme dont le
divorce fit scandale à Paris, il croit qu’il ne peut être accepté par
la famille de Lebonnard, par la future famille de Robert surtout.
Lebonnard passera outre. Il lutte pour le bonheur de sa fille et cela
lui met au cœur des forces centuplées. «Nous sommes majeurs, ma fille!»
s’écrie-t-il, avec la bonne humeur d’un bon lutteur, et comme--au
troisième acte--sa femme le met en présence d’un refus formel, il
commence par lui dire ce qui, depuis quinze années, lui gonfle le cœur
d’une colère à toute heure contenue: «Vous avez eu un amant!»
Elle proteste, il s’irrite et la menace... Le fils accourt, prend la
défense de sa mère, en termes si injurieux que Lebonnard, exaspéré,
affolé, aveuglé de rage, éclate à la fin: «Assez! tais-toi, bâtard!» Au
quatrième acte, la bonté de Lebonnard triomphe, il se repent d’avoir
laissé échapper un mot si terrible. Robert veut partir, s’exiler, aller
aux colonies. Lebonnard confesse au marquis son amour invincible,
son amour qui résiste à tout, pour le fils ingrat; il lui dit les
gentillesses, les premières caresses de l’enfant, les petits bras
autour de son cou, lorsqu’il aimait l’innocent... _avant de savoir_.
Robert a écouté de loin. Il a entendu.
Saisi de reconnaissance, de vénération, pour la sainteté philosophique
de Lebonnard, il s’élance, s’incline, lui baise la main:
«Ah! monsieur! s’écrie-t-il.
Et Lebonnard:
«Dites-lui donc de m’appeler son père!
--Vous êtes la bonté même, vous êtes bon, s’écrie le marquis.
--Deux fois peut-être, mais pas trois, dit tout bas Lebonnard en
souriant. Il faut être bon, oui, mais pas jusqu’à la bêtise.
--J’ai donc vu, me dit M. Jean Aicard avec une joie tempérée de
mélancolie, trois _Père Lebonnard_, et ma pièce n’a eu qu’une seule
représentation, et trois répétitions bien différentes se rapprochent
dans mon esprit.
»1º La dernière d’une série, après plus d’un mois, à la
Comédie-Française. M. Got, ennuyé, se refusant plus que jamais à
comprendre la pièce et le caractère même de Lebonnard, de ce simple
ex-ouvrier, un peu philosophe et libre rêveur, qui, aux théories de la
victoire nécessaire de la force, dans la lutte pour la vie, oppose le
nom du Christ tôt ou tard triomphant par la seule bonté. Got ne veut
pas du petit marteau de l’ouvrier, Got se refuse à dire à ce fils
ingrat qui lui a manqué de respect, et qu’il a dû gourmander sévèrement
devant tout le monde: «Ah! je t’ai fait du chagrin? Pardon, mon petit!»
Le principal interprète m’abandonnant, la troupe entière se débande et
je sors navré du théâtre, pour n’y plus rentrer durant sept années!
»Puis, c’est la répétition générale chez Antoine. Lui, combatif,
heureux de reprendre et d’imposer une pièce que M. Got déclare
impossible à mettre à la scène, a tout commandé comme un général; il
a vu du premier coup, pour chacun des acteurs, la place à prendre, le
mouvement à exécuter. A côté de lui, Mme Louise France, la vieille
nourrice, représente la tendresse naïve et l’absolu dévouement des
simples.
»La scène entre eux, à la fin du premier acte, quand il avoue connaître
le secret qu’elle sait aussi, émeut jusqu’aux larmes. Mais voici
le troisième acte; il y a du public à cette répétition. La scène
principale arrive. Lebonnard est un timide qui veut cacher son secret
et qui le cache pendant quinze ans, dans l’intérêt de sa fille. Mais
en ceci sa timidité naturelle aide sa volonté. C’est cette timidité
touchante qu’Antoine a développée surtout. Et, quand il lâche,
aveugle de colère, le mot terrible: «Assez! tais-toi, bâtard!», il
tourne le dos à son fils et frappe, de la main, sur une table... C’est
cette table même qu’il regarde à ce moment. L’effet est instantané.
Le mot qui renverse le fils et la mère, derrière Lebonnard, traverse
tous les cœurs à la fois, dans le public. Je me rappelle que, assis,
dans l’ombre d’une loge, je me levai brusquement, d’un mouvement
involontaire, heureux, si heureux d’être--enfin--compris! Le cri avait
porté juste. Il n’y avait plus à douter.
»Et tantôt, à la Renaissance, je viens de voir Novelli. Lui, c’est
encore autre chose. Il a développé surtout, dans le personnage,
la force qui contient le secret, la volonté. On sent des colères
sourdes qui couvent sans cesse, sans cesse près d’éclater. L’effort
du personnage est constant. Ses douces malices deviennent des ironies
mordantes, pour lui seul, mais mordantes, âpres, cruelles. Il a de
vraies rancunes contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. Il est
tout près, à tout moment, à prendre l’un d’eux au collet--son fils,
son fils surtout! Et, en effet, au troisième acte, au lieu de lâcher
le mot en détournant ses regards de l’effet produit, il bondit au
contraire sur Robert, et c’est en plein visage, en le tenant par les
épaules, qu’il lui crie: «Assez, bâtard!» Que vous dirai-je? Depuis
que je vais au théâtre, je n’ai rien vu de plus magistralement exécuté
que _Lebonnard_ par Novelli. Je ne parle pas de mon œuvre ici, bien
entendu, mais de l’interprétation d’une œuvre, de la mise en vie d’un
personnage. Novelli n’a pas mis seulement le texte de _Lebonnard_ en
italien, mais aussi le personnage, le caractère même. Que vous dire
encore? La troupe est homogène, l’ensemble tout à fait bon. Mme Novelli
(Giannini), qui pendant des années a joué la fille de Lebonnard, et
qui joue aujourd’hui Mme Lebonnard, est la digne partenaire de son
mari. La marque spéciale du jeu de Novelli et de ses acteurs me paraît
être le naturel--le naturel infini, pour ainsi dire--sans rien de
flottant jamais, et, par conséquent, la modernité même qu’on recherche
aujourd’hui. Tout cela est d’un dessin ferme, accusé, net, qu’on sent
définitif. Pourquoi ne pas vous dire que je viens de goûter une des
plus grandes joies de ma vie littéraire? Puisse le public donner raison
à mon opinion, à mon enthousiasme si vous voulez!»