8 juin 1898.

C’est ce soir que commence à la Renaissance la série des

représentations que vient donner à Paris M. Novelli, le célèbre artiste

italien qui passe, comme on sait, à l’heure actuelle, pour le premier

comédien de la Péninsule.

Et il commence par _le Père Lebonnard_, de M. Jean Aicard, ce qui

donnera à cette première représentation un caractère doublement

sensationnel.

Il serait trop long de rappeler ici la douloureuse odyssée de cette

pièce célèbre, qui ne fut pourtant jouée qu’une seule fois à Paris!

Mais on peut quand même se rappeler qu’en 1886 elle fut reçue à

l’unanimité à la Comédie-Française, qu’elle y fut répétée deux ans plus

tard pendant un long mois, et que, finalement, l’auteur, lassé par

la mauvaise volonté et la «non-confiance» de M. Got, son interprète

principal, dut la retirer.

Reçue alors d’emblée par M. Antoine, directeur du Théâtre libre, elle

eut quand même la chance d’être jouée. C’était en 1889. _Le Père

Lebonnard_, à cette unique représentation, eut un succès retentissant

qu’enregistra dans ce journal Auguste Vitu. Depuis, achetée par

un impresario italien, elle fut jouée dans toute l’Italie et dans

différentes capitales d’Europe par M. Novelli, avec un succès toujours

croissant. C’est, à l’heure qu’il est, l’œuvre de prédilection du

célèbre acteur. Il la trouve faite, dit-il, «pour sa peau, pour ses

nerfs, son caractère et son cœur».

Que donnera la représentation de ce soir? Et qu’en adviendra-t-il?

L’auteur sacrifié, il y a douze ans, dans de si cruelles conditions,

aura-t-il la joie de voir la Comédie-Française lui rouvrir

généreusement et équitablement ses portes, en attendant l’_Othello_

qui, lui aussi, attend depuis vingt ans?

J’ai eu la chance de pouvoir causer, hier, avec M. Jean Aicard de son

œuvre. Je lui ai demandé de vouloir bien raconter, pour nos lecteurs,

le sujet de _Papa Lebonnard_, ce qui sera très utile à ceux qui

assisteront à la représentation de ce soir, et aussi de me résumer ses

impressions sur les trois interprétations qu’il connaît de son œuvre:

celle de la Comédie-Française, puisqu’elle y fut répétée durant un

mois, celle du Théâtre libre, et enfin celle de M. Novelli.

Et d’abord, voici le sujet de la pièce.

Lebonnard, vieil horloger retiré des affaires, homme en apparence

faible, adore sa fille Jeanne, aime son fils Robert et paraît redouter

sa femme. Mme Lebonnard, entichée de noblesse, veut marier son fils à

la fille d’un marquis, Blanche d’Estrey. Lebonnard entend marier sa

fille selon son cœur, à un médecin, le docteur André. Mme Lebonnard,

le marquis, sa fille et Robert, se liguent contre le désir du père

Lebonnard et de Jeanne. Lebonnard résistera. Il est las des tyrannies

querelleuses de sa femme et des impertinences de son fils qui, il le

sait, n’est pas son fils...

Le père Lebonnard rappelle le docteur André, que sa femme a congédié;

mais celui-ci, alors, lui avoue qu’il renonce à la lutte. Il a pour

cela une raison grave: né d’un adultère, fils d’une femme dont le

divorce fit scandale à Paris, il croit qu’il ne peut être accepté par

la famille de Lebonnard, par la future famille de Robert surtout.

Lebonnard passera outre. Il lutte pour le bonheur de sa fille et cela

lui met au cœur des forces centuplées. «Nous sommes majeurs, ma fille!»

s’écrie-t-il, avec la bonne humeur d’un bon lutteur, et comme--au

troisième acte--sa femme le met en présence d’un refus formel, il

commence par lui dire ce qui, depuis quinze années, lui gonfle le cœur

d’une colère à toute heure contenue: «Vous avez eu un amant!»

Elle proteste, il s’irrite et la menace... Le fils accourt, prend la

défense de sa mère, en termes si injurieux que Lebonnard, exaspéré,

affolé, aveuglé de rage, éclate à la fin: «Assez! tais-toi, bâtard!» Au

quatrième acte, la bonté de Lebonnard triomphe, il se repent d’avoir

laissé échapper un mot si terrible. Robert veut partir, s’exiler, aller

aux colonies. Lebonnard confesse au marquis son amour invincible,

son amour qui résiste à tout, pour le fils ingrat; il lui dit les

gentillesses, les premières caresses de l’enfant, les petits bras

autour de son cou, lorsqu’il aimait l’innocent... _avant de savoir_.

Robert a écouté de loin. Il a entendu.

Saisi de reconnaissance, de vénération, pour la sainteté philosophique

de Lebonnard, il s’élance, s’incline, lui baise la main:

«Ah! monsieur! s’écrie-t-il.

Et Lebonnard:

«Dites-lui donc de m’appeler son père!

--Vous êtes la bonté même, vous êtes bon, s’écrie le marquis.

--Deux fois peut-être, mais pas trois, dit tout bas Lebonnard en

souriant. Il faut être bon, oui, mais pas jusqu’à la bêtise.

--J’ai donc vu, me dit M. Jean Aicard avec une joie tempérée de

mélancolie, trois _Père Lebonnard_, et ma pièce n’a eu qu’une seule

représentation, et trois répétitions bien différentes se rapprochent

dans mon esprit.

»1º La dernière d’une série, après plus d’un mois, à la

Comédie-Française. M. Got, ennuyé, se refusant plus que jamais à

comprendre la pièce et le caractère même de Lebonnard, de ce simple

ex-ouvrier, un peu philosophe et libre rêveur, qui, aux théories de la

victoire nécessaire de la force, dans la lutte pour la vie, oppose le

nom du Christ tôt ou tard triomphant par la seule bonté. Got ne veut

pas du petit marteau de l’ouvrier, Got se refuse à dire à ce fils

ingrat qui lui a manqué de respect, et qu’il a dû gourmander sévèrement

devant tout le monde: «Ah! je t’ai fait du chagrin? Pardon, mon petit!»

Le principal interprète m’abandonnant, la troupe entière se débande et

je sors navré du théâtre, pour n’y plus rentrer durant sept années!

»Puis, c’est la répétition générale chez Antoine. Lui, combatif,

heureux de reprendre et d’imposer une pièce que M. Got déclare

impossible à mettre à la scène, a tout commandé comme un général; il

a vu du premier coup, pour chacun des acteurs, la place à prendre, le

mouvement à exécuter. A côté de lui, Mme Louise France, la vieille

nourrice, représente la tendresse naïve et l’absolu dévouement des

simples.

»La scène entre eux, à la fin du premier acte, quand il avoue connaître

le secret qu’elle sait aussi, émeut jusqu’aux larmes. Mais voici

le troisième acte; il y a du public à cette répétition. La scène

principale arrive. Lebonnard est un timide qui veut cacher son secret

et qui le cache pendant quinze ans, dans l’intérêt de sa fille. Mais

en ceci sa timidité naturelle aide sa volonté. C’est cette timidité

touchante qu’Antoine a développée surtout. Et, quand il lâche,

aveugle de colère, le mot terrible: «Assez! tais-toi, bâtard!», il

tourne le dos à son fils et frappe, de la main, sur une table... C’est

cette table même qu’il regarde à ce moment. L’effet est instantané.

Le mot qui renverse le fils et la mère, derrière Lebonnard, traverse

tous les cœurs à la fois, dans le public. Je me rappelle que, assis,

dans l’ombre d’une loge, je me levai brusquement, d’un mouvement

involontaire, heureux, si heureux d’être--enfin--compris! Le cri avait

porté juste. Il n’y avait plus à douter.

»Et tantôt, à la Renaissance, je viens de voir Novelli. Lui, c’est

encore autre chose. Il a développé surtout, dans le personnage,

la force qui contient le secret, la volonté. On sent des colères

sourdes qui couvent sans cesse, sans cesse près d’éclater. L’effort

du personnage est constant. Ses douces malices deviennent des ironies

mordantes, pour lui seul, mais mordantes, âpres, cruelles. Il a de

vraies rancunes contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. Il est

tout près, à tout moment, à prendre l’un d’eux au collet--son fils,

son fils surtout! Et, en effet, au troisième acte, au lieu de lâcher

le mot en détournant ses regards de l’effet produit, il bondit au

contraire sur Robert, et c’est en plein visage, en le tenant par les

épaules, qu’il lui crie: «Assez, bâtard!» Que vous dirai-je? Depuis

que je vais au théâtre, je n’ai rien vu de plus magistralement exécuté

que _Lebonnard_ par Novelli. Je ne parle pas de mon œuvre ici, bien

entendu, mais de l’interprétation d’une œuvre, de la mise en vie d’un

personnage. Novelli n’a pas mis seulement le texte de _Lebonnard_ en

italien, mais aussi le personnage, le caractère même. Que vous dire

encore? La troupe est homogène, l’ensemble tout à fait bon. Mme Novelli

(Giannini), qui pendant des années a joué la fille de Lebonnard, et

qui joue aujourd’hui Mme Lebonnard, est la digne partenaire de son

mari. La marque spéciale du jeu de Novelli et de ses acteurs me paraît

être le naturel--le naturel infini, pour ainsi dire--sans rien de

flottant jamais, et, par conséquent, la modernité même qu’on recherche

aujourd’hui. Tout cela est d’un dessin ferme, accusé, net, qu’on sent

définitif. Pourquoi ne pas vous dire que je viens de goûter une des

plus grandes joies de ma vie littéraire? Puisse le public donner raison

à mon opinion, à mon enthousiasme si vous voulez!»

Loges et coulisses · 第 147 / 162 题