Ce soir, Mme Sarah Bernhardt rentre dans la tradition de son talent,
en créant à la Renaissance la tragédie de M. Gabriel d’Annunzio, et
elle laisse l’inoubliable caraco en cotonnade bleue de la Madeleine
des _Mauvais Bergers_, pour reprendre les lignes drapées de ses
robes-peplum.
_La Ville morte_ a été composée exprès pour Mme Sarah Bernhardt, et ce
ne sera pas une des moindres surprises de cette soirée que cette belle
langue retentissante et colorée écrite _en français_, sans le secours
d’aucun traducteur, par un poète étranger.
L’action se passe en Grèce, à Mycènes. Presque tout le premier acte
n’a l’air d’être fait que pour créer l’atmosphère de l’œuvre et de son
décor. On se souvient que le principal personnage, Léonard, est un
archéologue célèbre, qui vient de découvrir le tombeau des Atrides, au
fond de la plaine d’Argos.
Or, il faut savoir que le fait est vrai en soi-même: le savant
archéologue allemand Schliemann, qui déterra les ruines de Troie,
découvrit, en 1876, le tombeau d’Agamemnon, à Mycènes. La nouvelle en
fut portée au monde par une dépêche, restée célèbre, qu’il adressait au
roi de Grèce, le 28 novembre de cette même année:
«J’annonce avec une extrême joie à Votre Majesté que j’ai découvert
les tombeaux que la tradition dont Pausanias se fait l’écho désignait
comme les sépulcres d’Agamemnon, de Cassandre, d’Eurymédon et de
leurs compagnons, tous tués pendant le repas par Clytemnestre et son
amant Égisthe. J’ai trouvé dans ces sépulcres des trésors immenses
qui suffisent à remplir un grand musée qui sera le plus merveilleux
du monde et qui, pendant des siècles à venir, attirera en Grèce des
milliers d’étrangers... Que Dieu veuille que ces trésors deviennent la
pierre angulaire d’une immense richesse nationale.»
Comme on le verra ce soir, M. d’Annunzio écrit mieux le français que le
savant allemand, et l’émotion que Léonard ressent devant sa découverte
se traduit en de plus nobles images...
J’ai voulu savoir comment le poète italien avait été amené à débuter
au théâtre par cette tragédie moderne au souffle antique. Car la
connaissance de la genèse des œuvres aide souvent à les mieux
comprendre.
Un ami de M. Gabriel d’Annunzio, qui l’accompagne à Paris, M.
Scarfoglio, écrivain napolitain très renommé en Italie, s’est très
aimablement prêté à notre curiosité.
Il avait accompagné lui-même son ami dans une croisière qu’il fit,
il y a quelques années, dans l’archipel grec, sur le yacht à voiles
_Fantasia_, joli et puissant navire bien connu sur les côtes françaises
sous le nom de _Henriette_ et de _Sainte-Anne_. Ils débarquèrent
d’abord à Patras, d’où ils allèrent visiter les ruines d’Olympia. M.
d’Annunzio se baigna dans l’Alfée, adora à genoux l’_Hermès_, la seule
œuvre authentique de Praxitèle qui nous reste, respira le parfum doux
et capiteux des myrtes et des lauriers-roses sauvages qui remplissent
la plaine, et s’en alla, son carnet plein de notes. De Patras, la
_Fantasia_ le mena, à travers le golfe de Corinthe et la baie de
Salona, devant Itea, qui est le port de Delphes, puis ils allèrent
mouiller à Kalamaki, l’ancienne _Isthonia_. Quelques heures de chemin
de fer les amenaient à Kharvati, petite gare perdue dans la campagne,
ou pour mieux dire, dans désert, entre Argos et Nauphé.
C’était un étouffant après-midi du mois d’août. Dans la plaine brûlée,
un vent impétueux soulevait des tourbillons de poussière aveuglante.
Pour se désaltérer, les voyageurs durent avoir recours au chef de gare,
qui se mit lui-même à puiser une eau saumâtre d’un puits creusé au ras
du sol.
L’ascension à Mycènes s’effectua sous un soleil torride, au milieu
de vignes souffreteuses et rongées par les poussières. En route,
d’Annunzio trouva la dépouille d’un serpent et l’enroula autour de son
chapeau. En quelques minutes, toute la bande était arrivée à l’acropole
de la ville des Atrides, devant la porte des Lions, parmi ces sépulcres
béants, dans l’agora circulaire où les vieillards se réunissaient.
Les voyageurs portaient avec eux le livre du docteur Schliemann,
_Micènes_, et suivaient, sur les plans, les traces de ses fouilles.
Ils s’essayaient à évoquer l’émotion merveilleuse du savant devant les
tombeaux ouverts, au milieu de l’agora circulaire, devant ces cadavres
en toilette de parade, recouverts d’or, coiffés de diadèmes d’or, un
masque d’or sur la figure, ceinture et baudrier d’or! Au contact de
l’air, ces vestiges s’évanouissent, n’étant pas protégés, comme ceux
de Pompéï, par l’épaisse couche des cendres du Vésuve. Et Schliemann,
dans le délire de sa découverte, au moment où les corps tombaient en
poussière, crut réellement voir les faces d’Atrée, de Clytemnestre,
d’Agamemnon, de Cassandre!
Quoi qu’il en soit, il est indiscutable que les sépulcres de Mycènes
recélaient des personnes royales, comme il est désormais indiscutable
que l’épithète _riche d’or_, attribuée par Homère à Mycènes, était plus
que justifiée. Le trésor de Priam, retrouvé par le même Schliemann à
Troie, c’était une bagatelle, comparé aux masses d’or des tombeaux de
Mycènes.
Il resta ainsi acquis à l’histoire de la Grèce que, plus de deux mille
ans avant les époques historiques, une grande civilisation fleurit dans
le Péloponèse. Cette civilisation, apportée par les navigateurs qui
s’établirent dans l’île de Cythère (Cerigo) pour la pêche du murex, fit
tour à tour la grandeur de Tirynthe, de Mycènes et d’Argos.
Ce pays a été le sol sacré de la tragédie grecque. C’est à la puissance
de Mycènes, c’est aux légendes terribles de ses rois, que les
tragédiens grecs ont demandé leurs inspirations les plus grandioses.
Et c’est naturellement avec une préparation toute tragique, l’esprit
hanté de visions tragiques, récitant des pages entières d’Homère et de
Thucydide, que M. d’Annunzio et les autres navigateurs de la _Fantasia_
visitaient la Ville morte...
Et, des notes prises au cours de cette excursion, au lieu d’un récit
de voyage, M. d’Annunzio eut l’idée de faire une tragédie qui aurait
ce lieu comme décor, et qui serait traversée du souffle de la fatalité
antique qu’il imagine être sortie des ruines avec les miasmes des
crimes monstrueux du passé!
On trouvera tout cela dans la pièce de ce soir, de même que les
impressions de chaleur étouffante, d’aridité, éprouvées le jour
de l’excursion, et aussi le souvenir de l’éblouissement au Musée
d’Athènes, devant le trésor des tombeaux de Mycènes.