Directeur du Conservatoire.
Paris, le 10 janvier 1898.
Monsieur,
Voici les réflexions que me suggèrent les questions auxquelles vous
voulez bien me prier de répondre:
L’Opéra-Comique, depuis longtemps, s’est éloigné sensiblement du genre
qui lui valut autrefois ses plus brillants succès. Il doit, selon moi,
y revenir dans une certaine mesure et accueillir à bras ouverts la
comédie lyrique et les ouvrages d’une gaieté spirituelle.--Nous sommes
trop enclins actuellement à la mélancolie, et m’est avis que des œuvres
de la nature et de la valeur musicale de _Falstaff_, du _Médecin malgré
lui_, etc., ne seraient pas pour déplaire.--En un mot, il convient
de laisser le drame lyrique à l’Opéra et au Théâtre lyrique dont je
parlerai tout à l’heure.
Puis, il faut avoir une excellente troupe _d’ensemble_, capable, sans
le secours d’étoiles, d’intéresser toujours le public et de provoquer,
par une interprétation constamment soignée et artistique, de bonnes
recettes, indispensables à la bonne gestion d’un théâtre.
On devra remettre en lumière certains ouvrages de la vieille école
française, en en faisant un choix judicieux.--On ne devra pas fermer la
porte aux étrangers, si leurs ouvrages ont une réelle valeur, mais on
l’ouvrira toute grande aux Français, _surtout aux jeunes_, de manière à
favoriser l’éclosion de talents originaux et sérieux, qui ne manqueront
pas de se révéler, _si on leur en fournit l’occasion_.
Pour cela, il faudra travailler plus qu’on n’a l’habitude de le faire;
de grands efforts et une grande activité seront nécessaires; on ne se
contentera plus, comme on l’a fait jusqu’à présent, de monter un ou
deux ouvrages nouveaux par an, mais bien le plus grand nombre possible.
D’autre part, l’Opéra-Comique ne peut suffire à la production des
compositeurs français. Qu’on se souvienne des services immenses rendus
à notre école par l’ancien Théâtre lyrique, des ouvrages et des
compositeurs célèbres qu’il a fait connaître, et qu’on dise ensuite
si un théâtre de ce genre est nécessaire! Il est plus que nécessaire,
il est indispensable! Il faut que, si un nouveau Gounod, un nouveau
Bizet surgissent, pour ne parler que de ceux-là, il faut, dis-je,
qu’ils trouvent comme autrefois une scène pour y produire leurs
chefs-d’œuvre.--Aider à la résurrection du Théâtre lyrique est donc un
devoir impérieux pour tous ceux qui aiment l’art du théâtre.
Ce ne serait pas selon moi un _théâtre d’essai_, mais bien un théâtre
de production active, fécondante, jeune, stimulant l’émulation de
l’Opéra-Comique et même de l’Opéra, reprenant les chefs-d’œuvre
abandonnés, tâchant d’en produire de nouveaux. Je le voudrais enfin--et
ce serait très beau--comme il était jadis.--Est-ce trop demander qu’on
nous donne aujourd’hui ce que nous avions il y a quarante ans et plus?
Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués,
Th. DUBOIS.