Il s’agit, d’ailleurs, du mariage de deux Américains: Mlle Sybil
Sanderson, Californienne, avec M. Antonio Terry, Cubain. Mais
Esclarmonde, Manon, Phryné ont depuis longtemps naturalisé la mariée,
et l’écurie de trotteurs de l’époux et son magnifique haras de
Vaucresson l’ont indiscutablement baptisé boulevardier. Sans compter
le serment qu’il a fait de ne jamais porter de chapeau haut de forme à
Paris, ce qui le classe parmi nos originaux de marque.
Quoi qu’il en soit, avec cette réserve américaine bien connue, et cette
horreur de la réclame qui la caractérise, le mariage avait été tenu
secret. Sinon le mariage lui-même, dont on parlait depuis si longtemps
et sur lequel des paris s’étaient même engagés, du moins la date exacte
de la cérémonie: on voulait éviter qu’il en fût parlé... Toutes les
précautions avaient été prises pour cela, et nous avons été les seuls à
l’annoncer hier matin.
Mlle Sybil Sanderson demeure avenue Malakoff: elle devait donc
régulièrement se marier à Saint-Honoré d’Eylau, et la cérémonie a eu
lieu dans la chapelle des Sœurs du Saint-Sacrement, sur l’avenue, à
quelques pas de son domicile. Au moins la lecture des bans devait-elle
avoir lieu au prône, comme il est d’usage? Mais cette lecture n’a
pas eu lieu. On a passé par-dessus l’autorité paroissiale, et une
dispense a été obtenue de l’archevêché. Pourtant, objectera-t-on, le
mariage a été fait par un délégué de la cure paroissiale? Non pas! On a
complètement ignoré à Saint-Honoré d’Eylau l’union de la paroissienne,
et c’est M. l’abbé Odelin, vicaire général, directeur des œuvres
diocésaines, qui a donné le sacrement à la belle Esclarmonde.
Donc, à onze heures cinq minutes, hier matin, Mlle Sybil Sanderson,
en élégante toilette de ville marron, garnie de fourrure, est sortie
de son petit hôtel de l’avenue Malakoff; rougissante et les yeux
baissés, on l’a vue! Elle était suivie de sa mère, de ses deux sœurs
et de M. Terry, accompagné de quelques-uns de ses compatriotes, fortes
moustaches noires et teint basané. Des landaus les attendaient qui les
conduisirent à la mairie de Passy, où on arriva dix minutes après.
Le docteur Marmottan, maire de Passy, député, attendait le cortège.
C’est lui qui lut les articles du Code qui enchaînent les époux. Nous
avons pu prendre connaissance de l’acte officiel du mariage qui unit,
par des liens légitimes:
M. Antonio-Emmanuel-Eusebio Terry, né à Cienfuegos (île de Cuba), le 14
août 1857.
Et Mlle Sybil-Swift Sanderson, née à Sacramento, État de Californie
(États-Unis), le 7 décembre 1865.
L’acte porte cette mention, qui a son intérêt si l’on sait que la mère
du futur a refusé son consentement:
«Lesdits futurs, citoyens des États-Unis, munis de deux certificats de
coutume, desquels il résulte qu’ils sont aptes à contracter mariage
sans le consentement de leurs ascendants...»
En effet, la loi américaine stipule qu’il suffit d’un certificat
consulaire établissant que les futurs époux sont âgés de plus de vingt
et un ans.
Les témoins étaient:
Pour le marié: MM. Maurice Travers, avocat; Henri Iscovesco, docteur en
médecine, chevalier de la Légion d’honneur. Pour la mariée: MM. Henri
Howard, artiste peintre, et Auguste Martell.
A la mairie, aucun discours, aucun incident. Les employés remarquent
seulement les doigts très chargés de bagues endiamantées des invités,
et un imperceptible sourire, vite réprimé, de la mariée, quand M. le
maire a prononcé les paroles définitives:
«Au nom de la loi, je vous déclare unis par le mariage.»
A midi dix minutes, les cinq landaus déposaient les mariés et leur
cortège au couvent des Sœurs du Saint-Sacrement, avenue Malakoff.
Là, aussi, les mesures les plus sévères avaient été prises pour
ne pas ébruiter l’événement. C’est dans ce couvent, l’un des plus
aristocratiques de Paris, que des dames du monde font leur retraite.
Or, ni les dames pensionnaires, ni les élèves ne savaient ce qui allait
se passer. Leur curiosité était éveillée, cependant! Car les portes de
la coquette chapelle étaient restées closes, et on avait pu voir--par
hasard--que l’autel et la nef étaient fleuris de chrysanthèmes et
d’orchidées.
La messe et la cérémonie furent très courtes, M. l’abbé Odelin prononça
un délicat et touchant petit discours dont voici la jolie péroraison:
«Vous, mademoiselle, vous avez trouvé dans l’affection vigilante d’une
mère toute dévouée, dans l’affection douce de deux sœurs bien-aimées
la sauvegarde de votre cœur. C’était dans la paix d’une famille
respectable que vous récoltiez le bonheur que ne vous donnaient pas les
applaudissements et les plus beaux triomphes.
»Et, pour que l’union soit complète, pour que l’accord de vos âmes
réponde à celui de vos cœurs, vous avez voulu avoir l’unité de croyance
comme l’unité d’affection. Vous la demandiez hier à l’Eglise catholique
vers laquelle vous vous sentiez depuis longtemps attirée.»
Allusion discrète à l’abjuration du protestantisme que la jolie
schismatique anglicane avait prononcée, l’avant-veille, devant
M. l’abbé Odelin ravi de la bonne volonté et de la ferveur de sa
cathéchumène.
A midi et demi, tout était fini. Un déjeuner intime, servi à l’hôtel de
Mme Terry-Sanderson, réunissait une vingtaine de personnes. Et ce matin
les deux époux ont dû s’envoler vers les plages méditerranéennes.
On va se demander si la nouvelle épousée a renoncé définitivement au
théâtre? Ce n’est pas probable... Car, il y a quinze jours ou trois
semaines au plus, elle se trouvait dans le bureau de M. Carvalho qui
lui remettait un engagement en blanc qu’elle promettait de signer
bientôt. Son rêve, à ce moment, était de créer à Paris les _Pagliacci_
de Leoncavallo.
Elle m’en téléphona elle-même la nouvelle que je publiai le lendemain.
Son futur l’accompagnait ce soir-là à l’Opéra-Comique. Elle va donc
prendre un semestre de congé, travailler le contre-sol aigu qu’elle
donnait dans _Esclarmonde_, il y a six ans, et revenir à Paris, la
saison prochaine, pour l’inauguration de la nouvelle salle Favart!