2 décembre 1897.

Il s’agit, d’ailleurs, du mariage de deux Américains: Mlle Sybil

Sanderson, Californienne, avec M. Antonio Terry, Cubain. Mais

Esclarmonde, Manon, Phryné ont depuis longtemps naturalisé la mariée,

et l’écurie de trotteurs de l’époux et son magnifique haras de

Vaucresson l’ont indiscutablement baptisé boulevardier. Sans compter

le serment qu’il a fait de ne jamais porter de chapeau haut de forme à

Paris, ce qui le classe parmi nos originaux de marque.

Quoi qu’il en soit, avec cette réserve américaine bien connue, et cette

horreur de la réclame qui la caractérise, le mariage avait été tenu

secret. Sinon le mariage lui-même, dont on parlait depuis si longtemps

et sur lequel des paris s’étaient même engagés, du moins la date exacte

de la cérémonie: on voulait éviter qu’il en fût parlé... Toutes les

précautions avaient été prises pour cela, et nous avons été les seuls à

l’annoncer hier matin.

Mlle Sybil Sanderson demeure avenue Malakoff: elle devait donc

régulièrement se marier à Saint-Honoré d’Eylau, et la cérémonie a eu

lieu dans la chapelle des Sœurs du Saint-Sacrement, sur l’avenue, à

quelques pas de son domicile. Au moins la lecture des bans devait-elle

avoir lieu au prône, comme il est d’usage? Mais cette lecture n’a

pas eu lieu. On a passé par-dessus l’autorité paroissiale, et une

dispense a été obtenue de l’archevêché. Pourtant, objectera-t-on, le

mariage a été fait par un délégué de la cure paroissiale? Non pas! On a

complètement ignoré à Saint-Honoré d’Eylau l’union de la paroissienne,

et c’est M. l’abbé Odelin, vicaire général, directeur des œuvres

diocésaines, qui a donné le sacrement à la belle Esclarmonde.

Donc, à onze heures cinq minutes, hier matin, Mlle Sybil Sanderson,

en élégante toilette de ville marron, garnie de fourrure, est sortie

de son petit hôtel de l’avenue Malakoff; rougissante et les yeux

baissés, on l’a vue! Elle était suivie de sa mère, de ses deux sœurs

et de M. Terry, accompagné de quelques-uns de ses compatriotes, fortes

moustaches noires et teint basané. Des landaus les attendaient qui les

conduisirent à la mairie de Passy, où on arriva dix minutes après.

Le docteur Marmottan, maire de Passy, député, attendait le cortège.

C’est lui qui lut les articles du Code qui enchaînent les époux. Nous

avons pu prendre connaissance de l’acte officiel du mariage qui unit,

par des liens légitimes:

M. Antonio-Emmanuel-Eusebio Terry, né à Cienfuegos (île de Cuba), le 14

août 1857.

Et Mlle Sybil-Swift Sanderson, née à Sacramento, État de Californie

(États-Unis), le 7 décembre 1865.

L’acte porte cette mention, qui a son intérêt si l’on sait que la mère

du futur a refusé son consentement:

«Lesdits futurs, citoyens des États-Unis, munis de deux certificats de

coutume, desquels il résulte qu’ils sont aptes à contracter mariage

sans le consentement de leurs ascendants...»

En effet, la loi américaine stipule qu’il suffit d’un certificat

consulaire établissant que les futurs époux sont âgés de plus de vingt

et un ans.

Les témoins étaient:

Pour le marié: MM. Maurice Travers, avocat; Henri Iscovesco, docteur en

médecine, chevalier de la Légion d’honneur. Pour la mariée: MM. Henri

Howard, artiste peintre, et Auguste Martell.

A la mairie, aucun discours, aucun incident. Les employés remarquent

seulement les doigts très chargés de bagues endiamantées des invités,

et un imperceptible sourire, vite réprimé, de la mariée, quand M. le

maire a prononcé les paroles définitives:

«Au nom de la loi, je vous déclare unis par le mariage.»

A midi dix minutes, les cinq landaus déposaient les mariés et leur

cortège au couvent des Sœurs du Saint-Sacrement, avenue Malakoff.

Là, aussi, les mesures les plus sévères avaient été prises pour

ne pas ébruiter l’événement. C’est dans ce couvent, l’un des plus

aristocratiques de Paris, que des dames du monde font leur retraite.

Or, ni les dames pensionnaires, ni les élèves ne savaient ce qui allait

se passer. Leur curiosité était éveillée, cependant! Car les portes de

la coquette chapelle étaient restées closes, et on avait pu voir--par

hasard--que l’autel et la nef étaient fleuris de chrysanthèmes et

d’orchidées.

La messe et la cérémonie furent très courtes, M. l’abbé Odelin prononça

un délicat et touchant petit discours dont voici la jolie péroraison:

«Vous, mademoiselle, vous avez trouvé dans l’affection vigilante d’une

mère toute dévouée, dans l’affection douce de deux sœurs bien-aimées

la sauvegarde de votre cœur. C’était dans la paix d’une famille

respectable que vous récoltiez le bonheur que ne vous donnaient pas les

applaudissements et les plus beaux triomphes.

»Et, pour que l’union soit complète, pour que l’accord de vos âmes

réponde à celui de vos cœurs, vous avez voulu avoir l’unité de croyance

comme l’unité d’affection. Vous la demandiez hier à l’Eglise catholique

vers laquelle vous vous sentiez depuis longtemps attirée.»

Allusion discrète à l’abjuration du protestantisme que la jolie

schismatique anglicane avait prononcée, l’avant-veille, devant

M. l’abbé Odelin ravi de la bonne volonté et de la ferveur de sa

cathéchumène.

A midi et demi, tout était fini. Un déjeuner intime, servi à l’hôtel de

Mme Terry-Sanderson, réunissait une vingtaine de personnes. Et ce matin

les deux époux ont dû s’envoler vers les plages méditerranéennes.

On va se demander si la nouvelle épousée a renoncé définitivement au

théâtre? Ce n’est pas probable... Car, il y a quinze jours ou trois

semaines au plus, elle se trouvait dans le bureau de M. Carvalho qui

lui remettait un engagement en blanc qu’elle promettait de signer

bientôt. Son rêve, à ce moment, était de créer à Paris les _Pagliacci_

de Leoncavallo.

Elle m’en téléphona elle-même la nouvelle que je publiai le lendemain.

Son futur l’accompagnait ce soir-là à l’Opéra-Comique. Elle va donc

prendre un semestre de congé, travailler le contre-sol aigu qu’elle

donnait dans _Esclarmonde_, il y a six ans, et revenir à Paris, la

saison prochaine, pour l’inauguration de la nouvelle salle Favart!

Loges et coulisses · 第 123 / 162 题