Réjane a quitté Paris hier, par le train de Bruxelles de 6 h. 22, pour
sa longue tournée d’Europe qui ne doit prendre fin qu’en décembre.
Je l’avais vue chez elle, dans l’après-midi, et j’avais un peu causé
avec elle de ce long voyage.
«Oh non! je n’aime pas les départs, disait-elle. Quand je suis pour
m’en aller, je voudrais être Anglaise! Les Anglaises, elles, s’en vont
comme ça: _Good bye_, et c’est fini.»
C’est seulement sa seconde tournée hors de France. La première, c’était
en Amérique, il y a quatre ans. Mais, cette fois-là, son mari, M.
Porel, et sa fille l’accompagnaient. Alors, aucune tristesse, au
contraire, la joie du mouvement, des pays nouveaux, du très lointain,
de l’inconnu! Aujourd’hui, ce n’est plus cela... M. Porel est retenu à
Paris par la saison commençante, une besogne infernale! Par conséquent,
sa fille ne peut pas non plus l’accompagner. Que ferait-elle, toute
seule, dans les chambres d’hôtel, durant les longues soirées d’hiver?
Aussi, la voilà, la petite, avec sa jolie frimousse, à la fois sérieuse
et vive, les yeux rougis, pleins de larmes:
«Ne pleure donc pas! lui dit sa mère. Ça rougit le nez.»
Le petit garçon de quatre ans, inconscient, esquisse un pas de valse
sur le tapis.
«Espèce de gommeux!» lui lance sa mère.
Porel est là aussi, tout silencieux. Réjane, coiffée d’un joli chapeau
de velours écossais, vert et rouge, en costume de voyage, essaye de les
égayer un peu. Elle plaisante, avec son diable d’esprit, son esprit de
diable plutôt, et je m’aperçois bientôt que je suis seul à en rire...
«Voyons, Bruxelles, c’est un faux départ! Pour une Parisienne, c’est
le bout de la jetée, c’est le coup de mouchoir à tout ce qu’on laisse
derrière soi... Puis Copenhague, ça c’est plus loin. Ibsen doit y
venir voir jouer sa _Maison de poupée_. Il paraît qu’il a déjà retenu
ses places à l’hôtel et au théâtre. Vous dire que je n’en suis pas
fière, ce serait mentir!... Puis, le 9 octobre, à Berlin...
--Vous vous êtes donc décidée à aller à Berlin?
--Mais, pourquoi pas? Je vous demande pourquoi il n’y aurait que les
artistes qui refuseraient d’aller en Allemagne, quand les auteurs y
envoient leurs pièces, les musiciens leur musique, les industriels
leurs produits? C’est idiot, ma parole d’honneur! Ridicule et bête!
Car, j’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui m’empêcherait, en mon
âme et conscience, puisque je passe par là, de jouer cinq ou six
fois les pièces de mon répertoire devant les Berlinois... Quand ils
m’auront applaudie, nous verrons bien s’ils ont du goût!... Et puis
vraiment, ajoute Réjane de ce ton de voix grondeur et méprisant qui
n’est qu’à elle, la personnalité des comédiens est-elle si importante
que nous devions raisonner sur nos déplacements comme pour des voyages
diplomatiques? Je comprendrais, au pis aller--et encore!--qu’on n’ait
pas de goût à aller à Strasbourg ou à Metz, parce qu’enfin il y a là
des gens qui, en vous entendant parler français n’auraient pas le cœur
à rire, mais à Berlin, voyons, quelle plaisanterie!
--Qu’est-ce que vous leur jouerez aux Berlinois?
--_Madame Sans-Gêne_, _Sapho_, _Maison de Poupée_, _Froufrou_ et le
_Demi-Monde_.
--Et vous n’y resterez que six jours?
--Oui, en passant. On ne dira pas, j’espère, que j’en fais une affaire
d’argent!»
En quittant Berlin, Réjane s’en ira à Dresde. Elle jouera au théâtre de
la Cour. Après Dresde, deux jours de voyage à toute vapeur pour entrer
en Russie, non par Pétersbourg, comme elle le voulait, mais par Odessa,
Kieff, Karkoff et Moscou, pour «raison d’État»! On sait, en effet, nous
l’avons déjà raconté, que l’Empereur étant absent en octobre de sa
capitale, et ayant demandé à assister aux représentations de Réjane,
il a fallu bouleverser l’itinéraire de fond en comble. L’impresario
a passé une semaine dans tous les express imaginables, signant de
nouveaux traités, payant des dédits, employant huit jours de fièvre
inouïe pour satisfaire au désir impérial qu’avait éveillé, on s’en
souvient, la fameuse représentation de _Lolotte_, à Versailles.
A Pétersbourg, les représentations n’iront pas sans faire beaucoup
jaser. Pensez donc! Deux théâtres impériaux s’ouvrant _pour la première
fois_ à une comédienne étrangère en tournée, sur un signe du maître: le
théâtre Alexandre, et surtout le sacro-saint théâtre Michel où jamais,
jusqu’à présent, aucune artiste en représentation n’avait posé les
pieds!
«Alors, vous devez être ravie à l’idée de ces représentations de Russie?
--Certes! puisque c’est pour aboutir à ces représentations de
Saint-Pétersbourg que j’ai consenti à quitter Paris en pleine saison
théâtrale, et à faire cette immense promenade à travers l’Europe. J’y
retrouverai, plus que partout ailleurs, des figures de connaissance,
toute cette sympathique colonie russe, habituée du Vaudeville et que
je voyais, si empressée et si cordiale, venir gentiment m’applaudir à
chacune de mes créations.
--Qu’est-ce que vous jouerez, devant ce parterre d’Altesses?
--_Ma Cousine_ qu’_on_ a spécialement demandée...»
S’interrompant, et avec une petite moue attendrie:
«Pauvre Meilhac!... ça lui aurait fait tant plaisir, cette
attention-là! Je jouerai, naturellement, _Madame Sans-Gêne_, et même,
le dimanche 7, je jouerai, en matinée, _Maison de Poupée_, et le soir,
_Madame Sans-Gêne_. Ah! je ne flânerai pas sur les bords de la Néva!
--Et après la Russie?
--Ah! je n’en sais plus rien, avec tous ces bouleversements! Mais,
soyez tranquille, vous en serez informé, l’impresario n’y faillira
pas... En tout cas, nous pourrons nous revoir dans la première semaine
de décembre, voilà qui est sûr.»
J’avais laissé Réjane à ses derniers adieux.
A la gare elle était entourée de sa famille et de quelques intimes
seulement,--la troupe étant déjà partie à midi, la devançant à
Bruxelles. Ici on n’essayait même plus de rire. On allait se séparer
pour deux longs mois, décidément. Réjane monte dans le train; de la
portière du wagon-restaurant, la mère dit une dernière fois adieu aux
siens, à sa petite Germaine qui, de ses tendres yeux d’enfant sensible,
trempés de larmes, suit le train qui s’ébranle.
Son père l’entraîne doucement par la main.