23 septembre 1897.

Réjane a quitté Paris hier, par le train de Bruxelles de 6 h. 22, pour

sa longue tournée d’Europe qui ne doit prendre fin qu’en décembre.

Je l’avais vue chez elle, dans l’après-midi, et j’avais un peu causé

avec elle de ce long voyage.

«Oh non! je n’aime pas les départs, disait-elle. Quand je suis pour

m’en aller, je voudrais être Anglaise! Les Anglaises, elles, s’en vont

comme ça: _Good bye_, et c’est fini.»

C’est seulement sa seconde tournée hors de France. La première, c’était

en Amérique, il y a quatre ans. Mais, cette fois-là, son mari, M.

Porel, et sa fille l’accompagnaient. Alors, aucune tristesse, au

contraire, la joie du mouvement, des pays nouveaux, du très lointain,

de l’inconnu! Aujourd’hui, ce n’est plus cela... M. Porel est retenu à

Paris par la saison commençante, une besogne infernale! Par conséquent,

sa fille ne peut pas non plus l’accompagner. Que ferait-elle, toute

seule, dans les chambres d’hôtel, durant les longues soirées d’hiver?

Aussi, la voilà, la petite, avec sa jolie frimousse, à la fois sérieuse

et vive, les yeux rougis, pleins de larmes:

«Ne pleure donc pas! lui dit sa mère. Ça rougit le nez.»

Le petit garçon de quatre ans, inconscient, esquisse un pas de valse

sur le tapis.

«Espèce de gommeux!» lui lance sa mère.

Porel est là aussi, tout silencieux. Réjane, coiffée d’un joli chapeau

de velours écossais, vert et rouge, en costume de voyage, essaye de les

égayer un peu. Elle plaisante, avec son diable d’esprit, son esprit de

diable plutôt, et je m’aperçois bientôt que je suis seul à en rire...

«Voyons, Bruxelles, c’est un faux départ! Pour une Parisienne, c’est

le bout de la jetée, c’est le coup de mouchoir à tout ce qu’on laisse

derrière soi... Puis Copenhague, ça c’est plus loin. Ibsen doit y

venir voir jouer sa _Maison de poupée_. Il paraît qu’il a déjà retenu

ses places à l’hôtel et au théâtre. Vous dire que je n’en suis pas

fière, ce serait mentir!... Puis, le 9 octobre, à Berlin...

--Vous vous êtes donc décidée à aller à Berlin?

--Mais, pourquoi pas? Je vous demande pourquoi il n’y aurait que les

artistes qui refuseraient d’aller en Allemagne, quand les auteurs y

envoient leurs pièces, les musiciens leur musique, les industriels

leurs produits? C’est idiot, ma parole d’honneur! Ridicule et bête!

Car, j’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui m’empêcherait, en mon

âme et conscience, puisque je passe par là, de jouer cinq ou six

fois les pièces de mon répertoire devant les Berlinois... Quand ils

m’auront applaudie, nous verrons bien s’ils ont du goût!... Et puis

vraiment, ajoute Réjane de ce ton de voix grondeur et méprisant qui

n’est qu’à elle, la personnalité des comédiens est-elle si importante

que nous devions raisonner sur nos déplacements comme pour des voyages

diplomatiques? Je comprendrais, au pis aller--et encore!--qu’on n’ait

pas de goût à aller à Strasbourg ou à Metz, parce qu’enfin il y a là

des gens qui, en vous entendant parler français n’auraient pas le cœur

à rire, mais à Berlin, voyons, quelle plaisanterie!

--Qu’est-ce que vous leur jouerez aux Berlinois?

--_Madame Sans-Gêne_, _Sapho_, _Maison de Poupée_, _Froufrou_ et le

_Demi-Monde_.

--Et vous n’y resterez que six jours?

--Oui, en passant. On ne dira pas, j’espère, que j’en fais une affaire

d’argent!»

En quittant Berlin, Réjane s’en ira à Dresde. Elle jouera au théâtre de

la Cour. Après Dresde, deux jours de voyage à toute vapeur pour entrer

en Russie, non par Pétersbourg, comme elle le voulait, mais par Odessa,

Kieff, Karkoff et Moscou, pour «raison d’État»! On sait, en effet, nous

l’avons déjà raconté, que l’Empereur étant absent en octobre de sa

capitale, et ayant demandé à assister aux représentations de Réjane,

il a fallu bouleverser l’itinéraire de fond en comble. L’impresario

a passé une semaine dans tous les express imaginables, signant de

nouveaux traités, payant des dédits, employant huit jours de fièvre

inouïe pour satisfaire au désir impérial qu’avait éveillé, on s’en

souvient, la fameuse représentation de _Lolotte_, à Versailles.

A Pétersbourg, les représentations n’iront pas sans faire beaucoup

jaser. Pensez donc! Deux théâtres impériaux s’ouvrant _pour la première

fois_ à une comédienne étrangère en tournée, sur un signe du maître: le

théâtre Alexandre, et surtout le sacro-saint théâtre Michel où jamais,

jusqu’à présent, aucune artiste en représentation n’avait posé les

pieds!

«Alors, vous devez être ravie à l’idée de ces représentations de Russie?

--Certes! puisque c’est pour aboutir à ces représentations de

Saint-Pétersbourg que j’ai consenti à quitter Paris en pleine saison

théâtrale, et à faire cette immense promenade à travers l’Europe. J’y

retrouverai, plus que partout ailleurs, des figures de connaissance,

toute cette sympathique colonie russe, habituée du Vaudeville et que

je voyais, si empressée et si cordiale, venir gentiment m’applaudir à

chacune de mes créations.

--Qu’est-ce que vous jouerez, devant ce parterre d’Altesses?

--_Ma Cousine_ qu’_on_ a spécialement demandée...»

S’interrompant, et avec une petite moue attendrie:

«Pauvre Meilhac!... ça lui aurait fait tant plaisir, cette

attention-là! Je jouerai, naturellement, _Madame Sans-Gêne_, et même,

le dimanche 7, je jouerai, en matinée, _Maison de Poupée_, et le soir,

_Madame Sans-Gêne_. Ah! je ne flânerai pas sur les bords de la Néva!

--Et après la Russie?

--Ah! je n’en sais plus rien, avec tous ces bouleversements! Mais,

soyez tranquille, vous en serez informé, l’impresario n’y faillira

pas... En tout cas, nous pourrons nous revoir dans la première semaine

de décembre, voilà qui est sûr.»

J’avais laissé Réjane à ses derniers adieux.

A la gare elle était entourée de sa famille et de quelques intimes

seulement,--la troupe étant déjà partie à midi, la devançant à

Bruxelles. Ici on n’essayait même plus de rire. On allait se séparer

pour deux longs mois, décidément. Réjane monte dans le train; de la

portière du wagon-restaurant, la mère dit une dernière fois adieu aux

siens, à sa petite Germaine qui, de ses tendres yeux d’enfant sensible,

trempés de larmes, suit le train qui s’ébranle.

Son père l’entraîne doucement par la main.

Loges et coulisses · 第 121 / 162 题