se tient, de parti pris, en dehors des questions posées. Impuissant
Torquemada de la Société des auteurs, il pleure l’abolition des
bûchers de l’Inquisition. Ecoutons-le:
Mardi, 15 août 1897.
Mon cher Huret,
Pendant que je suis bien sage et bien inoffensif à regarder les petits
bateaux qui vont sur l’eau à Etretat, vous avez la cruauté de venir
me faire le coup du questionnaire. Et ce sont les problèmes les plus
ardus et les plus complexes de la question théâtrale que vous remuez
à la fois négligemment du bout de votre plume et dont vous exigez une
solution immédiate.
Quant à moi, mon cher Huret, pour tout ce qui touche aux choses de
théâtre, je n’ai qu’une opinion: c’est la faute à la Société des
auteurs dramatiques. C’est mon idée fixe, je ne vois que ça, je ne
connais que ça.
La multiplication des cafés-concerts et le tort que les bouisbouis
font aux scènes plus relevées, le krach du vaudeville, les chapeaux
de femmes à l’orchestre, la décoration des actrices et les spectacles
coupés, voilà, évidemment, de nombreux objets d’étude et de
controverse, et encore on pourrait ne pas oublier le palpitant billet
de faveur et le cas de l’invraisemblable monsieur Bérenger, mais
personnellement je suis hypnotisé par l’unique question de la Société
des auteurs dramatiques.
L’obsédante pensée de cette Société de Nessus, dont il est impossible
de rejeter de ses épaules l’implacable tutelle; la constatation de ce
fait monstrueux, d’ailleurs universellement ignoré par la magistrature
d’abord, que nul en France ne peut exercer la profession d’auteur
dramatique s’il n’adhère aux statuts de la corporation, laquelle tient
dans les mains de son syndicat par les traités imposés, au mépris
du Code civil, tous les théâtres, entendez-vous, tous les théâtres
de Paris et de la province, et en interdit de la sorte l’accès à
qui refuserait de signer le pacte social; cette servitude inouïe,
scandaleuse, immorale et illégale, à laquelle se soumettent tous les
auteurs dramatiques, voici le sujet de l’étonnement douloureux dont je
ne suis pas revenu depuis que je suis entré dans la carrière (quand mes
aînés y étaient encore, hélas!) Et toutes les autres questions, plus
ou moins captivantes, intéressant l’avenir du théâtre, me laisseront
froid tant qu’on n’aura pas résolu la primordiale, c’est-à-dire celle
de l’émancipation de l’auteur dramatique; tant qu’on n’aura pas
proclamé le droit de tout citoyen de faire des pièces et d’en vendre,
de s’établir enfin vaudevilliste aussi bien qu’ébéniste ou charcutier.
Excusez-moi donc, mon cher Huret, etc.,