6 août 1897.

Mon cher Huret,

Je vais donc passer de bonne grâce sous vos Fourches Caudines.

1º Si j’ai des pièces en train?--Une seule, dont le titre n’est pas

encore fixé--une comédie moderne, en cinq actes que je compte présenter

dans le courant de l’année prochaine au Théâtre-Français, après que ce

même théâtre aura représenté ma _Catherine_ qui doit passer cet hiver.

J’ai aussi promis à Antoine de lui donner quelque chose.

2º Je crois que la mise en scène, très poussée, peut aider au succès,

y contribuer même dans une assez large part, mais à condition qu’elle

soit intelligemment, pittoresquement, spirituellement appropriée

au milieu social de la pièce, et au caractère, à la nature des

personnages. Malgré tout, je ne pense pas qu’elle suffise, même

de premier ordre, à tenir lieu d’une pièce absente ou à en sauver

une sans valeur. Je suis persuadé aussi qu’un chef-d’œuvre peut

s’en passer. Autant vous dire que moi, il m’en faut, et de la très

soignée! J’imagine que le souci d’exactitude, le luxe des décors, des

ameublements, des toilettes, etc., sont loin d’avoir dit leur dernier

mot. On fera de plus en plus fort... jusqu’à l’Exposition. Après, tout

se calmera.

3º Il n’y a pas de vogue pour tel ou tel genre. Il n’y a de vogue que

pour la pièce «réussie». Elle _portera_, si c’est une pièce à thèse,

tout comme une pièce gaie, sentimentale ou dramatique, n’ayant pour

objet que l’éternel jeu des passions et la simple observation de la

vie. L’action dramatique, à mon avis, doit toujours prendre parti,

montrer clairement ce qu’il veut, de quel côté il souhaite faire

pencher la balance.

4º Oui, je pense que les spectacles coupés ont chance de redevenir à

la mode et que tous les petits théâtres, Grand Guignol, Roulotte, etc.,

contribueront à accentuer ce mouvement. La courte pièce en un acte,

la saynète, le dialogue vont faire beaucoup de mal à la chanson de

café-concert.

5º Comment empêcher les femmes de conserver leurs chapeaux au théâtre?

--Je me déclare incompétent.

6º Décore-t-on assez d’auteurs dramatiques?

--Non! jamais assez! Le nombre des croix à donner sera toujours

inférieur à celui de mes confrères dont le talent mérite récompense!

7º Les auteurs manquent-ils de débouchés?

--Oui.

8º Les directeurs manquent-ils de bonnes pièces?

--Je ne sais pas. Je ne suis qu’auteur.

Cordiale poignée de main, mon cher Huret,

Henri LAVEDAN.

Loges et coulisses · 第 93 / 162 题