J’ai peur en prenant ma plume, oui, peur de ne pas savoir raconter--en
quelques instants rapides,--comme je devrais le faire, la puissante,
la profonde émotion de ces trois heures de représentation où une salle
entière, composée, au hasard de l’arrivée des demandes, de la fleur des
comédiens français, d’hommes de lettres connus, de grands peintres, de
sculpteurs célèbres, a fait à une artiste étrangère la plus vibrante,
la plus enthousiaste, la plus poignante des manifestations qu’il soit
possible de voir.
Je ne sais si les annales de l’art dramatique recèlent un cas pareil
à celui-là, mais c’est un fait important pour l’histoire du théâtre
en France, et qu’il faut noter simplement, sincèrement, comme en un
procès-verbal de l’émotion humaine.
Tant qu’il s’était agi de l’enthousiasme public, on a pu, avec un peu
de mauvaise foi et de parti pris, soutenir que le succès spontané qui
était allé à la Duse lui était venu de snobs incompétents ou de salles
composées d’étrangers! Mais lorsque, grâce à l’idée brave et hardie de
M. Sarcey, l’artiste italienne s’est trouvée devant la foule accourue
de toutes les régions de l’art, lorsque la majorité de cette foule a
été, statistiques en main, composée de l’élite des comédiens de Paris,
l’heure devint alors intéressante pour les admirateurs de l’artiste,
de contrôler la source de leur enthousiasme et la qualité de leur
émotion...
C’était donc hier.
La vaste salle de la Porte-Saint-Martin était bondée du haut en bas,
débordait jusque dans les couloirs. Voici, d’ailleurs, au hasard,
quelques noms recueillis:
Prince et princesse de Bulgarie, loge 41, avec leur suite; prince
et princesse Murat, comtesse de Wolkenstein, ambassadrice
d’Autriche-Hongrie; ambassadeur d’Italie et comtesse Tornielli, marquis
et marquise Paulucci, comte et comtesse Aimery de La Rochefoucauld,
comtesse A. de Chevigné, comtesse Greffulhe, vicomtesse de Courval,
marquise de Chaponey, Mme Kinen, comtesse de Guerne, M. et Mme Ridgway,
M. et Mme L. Ganderax, comtesse Potocka, comtesse de Béarn, princesse
François de Broglie, comte Henri de Ségur, comtesse Lydie Rostopchine,
comte et comtesse d’Aunay, Mme Kirewsky, Mlle de Freedericksz, comte
Robert de Fitz-James, comte Antoine de Gontaut-Biron, M. et Mme
Ferdinand Bischoffsheim, vicomtesse de Croy, marquis de Novallas, baron
Edouard Franchetti, M. et Mme Henri Baignières, M. et Mme Strauss, née
Halévy, comtesse et Mlle Branicka, comte et comtesse Jacques de Bryas;
Mme Maxwell Heddle, prince et princesse de Poix, duc et duchesse de
Gramont, baron Imbert de Saint-Amand, marquis de Torre Alfina, M.
Polacco, prince Giovanni Borghèse, prince Strozzi, Mme Jeanne Raunay,
docteur Raïchline et Mme Raïchline, Mme Ouarnier, Fiérens-Gevaert,
Aderer, le ministre de l’instruction publique, M. Roujon, directeur des
beaux-arts; le ministre de la guerre et Mme la générale Billot;
Les deux Mounet, Le Bargy, Georges Berr, Worms, Villain, Duflos,
Joliet, Laugier, de Féraudy, Prud’hon, Boucher, Baillet, Albert
Lambert, Delaunay, Fenoux, Esquier, Veyret; Mmes Hadamard, Hamel,
Rachel Boyer, Nancy Martel, Bertiny, Lynnès, Moreno, Reichenberg,
Dudlay, Pierson, du Minil, Fayolle, Marsy, Ludwig, Kalb, Brandès,
Frémaux, Lerou, Lainé-Luguet, Lara, Wanda de Boncza; M. et Mme Leitner,
M. et Mme Silvain, M. et Mme Truffier, M. et Mme Leloir;
Théodore Dubois, Segond-Weber, Pasca, Théo, Jules Lemaître, Jane
Hading, Jeanne Granier, Sarcey, Brisson, Fériel, Marie Samary, les
trois Coquelin, Samé, Dumény, Réyé, Natanson, Mary Deval, Emile Simon,
Grand, José Dupuis, Baron, Fernand Le Borne, Gémier, Henry Mayer,
Antoine, Renot, Danbé, Georges de Porto-Riche, Taillade, Paulin-Ménier,
Lavedan, Faguet, Alice Lavigne, Fugère, Cheirel, Got, Mme Henriot, Mme
Malvau, le comte Primoli, Tirman, Paul Deschanel, Gailhard, Carvalho,
Lamoureux;
Paul Meurice, Marcelle Lender, Henri Rochefort, Jacques Normand,
Larroumet, Pierre Berton, René Luguet, Emile Zola, Parodi, Marcel
Prévost, Léon Bonnat, Mlle Loventz, Claveau, Rodenbach, de Cottens
et Paul Gavault, Ernest La Jeunesse, Chevassu, Montcharmon, Gustave
Roger, de La Charlotterie, Mme veuve Alex. Dumas, Mme Colette Dumas,
Mme d’Hauterive, Galipaux, Dieudonné, Maugé, Gobin, Pellerin, Lamy,
Mary Gillet, Rochard, Marx, Mello, Francès, Laborie, marquis de Massa,
général Freedericksz, Ludovic Halévy, Rose Caron, Rosa Bruck, Pozzi,
Ganderax, Albert Carré, Maury, Samuel, Suzanne Devoyod, du Tillet;
Frédéric Masson, Léa et Dinah Félix, Victor Roger, Paul Alexis,
Mévisto, Tagliafico, Vibert, Mérignac, Pinero, Marcella Pregi, Coudert,
Ginisty, Geffroy, Gildès, Andrée Mégard, Burkel, Marthe Mellot, Ellen
Andrée, Léo Claretie et Mme Claretie, de Joncières, Cléo de Mérode, Y.
Lambrecht, Alvarès.
Dans la salle, une attente fiévreuse. Un certain nombre de ceux qui
sont là ont déjà vu l’artiste et la qualité des choses dites sur elle
a excité la curiosité, l’intérêt, sans doute même éveillé l’idée d’une
révolte, d’une réaction contre les opinions faites. Sera-ce un combat?
sera-ce une apothéose? Émouvant problème, comme celui qui se dresse
dans un cirque, quand apparaît sur l’arène, pour lutter contre les
«Remparts» et les «Terreurs», un amateur inconnu, sans autre défense
que sa force confiante et sa loyauté.
Mais voici que le rideau se lève sur la _Cavalleria_. Dès la première
scène, pris par la mimique douloureuse, la démarche désespérément lasse
de Santuzza, des rangs de fauteuils applaudissent... Et désormais,
à chaque minute du bref drame italien, cette salle de spécialistes
avertis de tous les moyens du métier, de techniciens perspicaces,
d’observateurs lucides, soulignera par des bravos chaque accent juste,
chaque mouvement réel, chaque regard éloquent de la grande artiste. De
scène en scène, l’enthousiasme grandit, des murmures discrets circulent
qui colportent l’admiration collective, et l’atmosphère de la salle
est créée, définitive, et c’est fini, je sens que la bataille est déjà
gagnée, trop vite pour mes goûts de combat, juste à temps pour que la
beauté de cette salle unique fût complète et pure. Car on pouvait noter
là un phénomène admirable, miraculeux, de la force et de la noblesse
de l’art vrai: ce que cette assemblée d’artistes applaudissait avec
cette frénésie unanime, ce n’était pas seulement ce qu’elle percevait
si clairement du génie de la Duse, ces bravos ne signifiaient pas
seulement l’éloge compétent de camarades ébranlés par la traduction
synthétique d’une vie d’émotion, de douleur, d’amour dont le raccourci
palpitait devant eux, ces applaudissements allaient au delà encore! Ils
étaient la traduction inconsciente, impulsive de leur amour pour leur
art, c’était l’hommage ému qu’ils envoyaient plus loin qu’à l’artiste
passagère, c’était leur idéal qu’ils saluaient, c’était leur art
ennobli devant qui ils se sentaient agrandis eux-mêmes, et qui leur
donnait de l’orgueil! Oui, c’est bien ce sentiment de gratitude infinie
qu’a dû sentir la Duse quand montait vers elle le tonnerre incessant
des ovations!
Que dire du reste de cette représentation inouïe?
Après chaque acte joué, après la _Cavalleria_, après ce cinquième acte
de _La Dame aux Camélias_, que la Duse n’a jamais si bien joué--au
dire de ses amis,--parmi la foule des couloirs, il m’a été impossible
de recueillir _une seule_ note discordante dans l’émotion générale. Je
rencontre les meilleurs artistes de la Comédie-Française, et les plus
célèbres d’entre les «solitaires», Coquelin, Taillade, Marie Laurent,
que sais-je encore? Je recueille de leur bouche l’accent sincère d’une
admiration sans mélange; non seulement je vois les yeux des femmes
rougis et mouillés, mais les yeux des comiques les plus exaspérés sont
aussi trempés de larmes...
Quand le rideau se lève sur le deuxième acte de _La Femme de Claude_,
un mouvement se fait dans la salle. Après Santuzza, traînant
péniblement les pieds sur le sol raboteux du village sicilien (car
on avait eu cette illusion!), après Marguerite Gautier, moribonde
et négligée, voici Césarine, triomphante et belle d’une beauté
d’empoisonneuse et de damnée! Cette transformation magique a produit
une longue sensation. L’actrice en eut conscience, sans doute, car
jamais son sourire n’eut plus de charme pervers et jamais son œil plus
d’éclat vénéneux...
Le rideau est tombé, après des interruptions sans nombre, sur le
deuxième acte de _La Femme de Claude_ qui clôturait ce spectacle,
l’orchestre s’est levé, des tonnerres de bravos et de vivats ont
retenti par toute la salle, les mouchoirs et les chapeaux s’agitent,
les fleurs pleuvent des avant-scènes, on crie: «Au revoir! au revoir!
au revoir!» Et dix fois le rideau a dû se relever devant l’artiste
émue, qui ne pouvait cacher sa joie idéalement descendue dans l’ivresse
de son sourire!
La coulisse a été envahie ensuite par la foule des artistes. Les uns
voulaient seulement la revoir, les autres l’embrasser, d’autres lui
demandaient l’une des roses qu’elle tenait à la main. Pendant une
heure, le défilé n’a pas cessé. J’ai vu là de jeunes comédiennes et de
vibrants comédiens d’avenir la regarder de loin, des larmes aux yeux,
n’osant s’approcher d’elle... Coquelin veut absolument jouer une fois
avec elle et l’engage à jouer en français.
«Cela vous serait si facile! Essayez! Vous verrez quel succès!»
Mme Marie Laurent vient aussi, et, lentement, avec de graves paroles,
lui dit son admiration.
L’ambassadeur et l’ambassadrice d’Italie arrivent à leur tour, la
complimentent, l’air heureux.
Et sa troupe, qui repart aujourd’hui pour l’Italie, attend, pour lui
faire ses adieux, que le flot des visiteurs se soit écoulé.
«Allez, allez, vous êtes libres! Merci, merci tous, mille fois.»
Elle les embrasse, très émue. Ils la regardent très affectueusement.
Je lui demande enfin:
«Quand partez-vous?»
Et, en riant de ses idéales dents blanches:
«Jamais! jamais! Je ne quitte plus la France!»