4 juillet 1897.

J’ai peur en prenant ma plume, oui, peur de ne pas savoir raconter--en

quelques instants rapides,--comme je devrais le faire, la puissante,

la profonde émotion de ces trois heures de représentation où une salle

entière, composée, au hasard de l’arrivée des demandes, de la fleur des

comédiens français, d’hommes de lettres connus, de grands peintres, de

sculpteurs célèbres, a fait à une artiste étrangère la plus vibrante,

la plus enthousiaste, la plus poignante des manifestations qu’il soit

possible de voir.

Je ne sais si les annales de l’art dramatique recèlent un cas pareil

à celui-là, mais c’est un fait important pour l’histoire du théâtre

en France, et qu’il faut noter simplement, sincèrement, comme en un

procès-verbal de l’émotion humaine.

Tant qu’il s’était agi de l’enthousiasme public, on a pu, avec un peu

de mauvaise foi et de parti pris, soutenir que le succès spontané qui

était allé à la Duse lui était venu de snobs incompétents ou de salles

composées d’étrangers! Mais lorsque, grâce à l’idée brave et hardie de

M. Sarcey, l’artiste italienne s’est trouvée devant la foule accourue

de toutes les régions de l’art, lorsque la majorité de cette foule a

été, statistiques en main, composée de l’élite des comédiens de Paris,

l’heure devint alors intéressante pour les admirateurs de l’artiste,

de contrôler la source de leur enthousiasme et la qualité de leur

émotion...

C’était donc hier.

La vaste salle de la Porte-Saint-Martin était bondée du haut en bas,

débordait jusque dans les couloirs. Voici, d’ailleurs, au hasard,

quelques noms recueillis:

Prince et princesse de Bulgarie, loge 41, avec leur suite; prince

et princesse Murat, comtesse de Wolkenstein, ambassadrice

d’Autriche-Hongrie; ambassadeur d’Italie et comtesse Tornielli, marquis

et marquise Paulucci, comte et comtesse Aimery de La Rochefoucauld,

comtesse A. de Chevigné, comtesse Greffulhe, vicomtesse de Courval,

marquise de Chaponey, Mme Kinen, comtesse de Guerne, M. et Mme Ridgway,

M. et Mme L. Ganderax, comtesse Potocka, comtesse de Béarn, princesse

François de Broglie, comte Henri de Ségur, comtesse Lydie Rostopchine,

comte et comtesse d’Aunay, Mme Kirewsky, Mlle de Freedericksz, comte

Robert de Fitz-James, comte Antoine de Gontaut-Biron, M. et Mme

Ferdinand Bischoffsheim, vicomtesse de Croy, marquis de Novallas, baron

Edouard Franchetti, M. et Mme Henri Baignières, M. et Mme Strauss, née

Halévy, comtesse et Mlle Branicka, comte et comtesse Jacques de Bryas;

Mme Maxwell Heddle, prince et princesse de Poix, duc et duchesse de

Gramont, baron Imbert de Saint-Amand, marquis de Torre Alfina, M.

Polacco, prince Giovanni Borghèse, prince Strozzi, Mme Jeanne Raunay,

docteur Raïchline et Mme Raïchline, Mme Ouarnier, Fiérens-Gevaert,

Aderer, le ministre de l’instruction publique, M. Roujon, directeur des

beaux-arts; le ministre de la guerre et Mme la générale Billot;

Les deux Mounet, Le Bargy, Georges Berr, Worms, Villain, Duflos,

Joliet, Laugier, de Féraudy, Prud’hon, Boucher, Baillet, Albert

Lambert, Delaunay, Fenoux, Esquier, Veyret; Mmes Hadamard, Hamel,

Rachel Boyer, Nancy Martel, Bertiny, Lynnès, Moreno, Reichenberg,

Dudlay, Pierson, du Minil, Fayolle, Marsy, Ludwig, Kalb, Brandès,

Frémaux, Lerou, Lainé-Luguet, Lara, Wanda de Boncza; M. et Mme Leitner,

M. et Mme Silvain, M. et Mme Truffier, M. et Mme Leloir;

Théodore Dubois, Segond-Weber, Pasca, Théo, Jules Lemaître, Jane

Hading, Jeanne Granier, Sarcey, Brisson, Fériel, Marie Samary, les

trois Coquelin, Samé, Dumény, Réyé, Natanson, Mary Deval, Emile Simon,

Grand, José Dupuis, Baron, Fernand Le Borne, Gémier, Henry Mayer,

Antoine, Renot, Danbé, Georges de Porto-Riche, Taillade, Paulin-Ménier,

Lavedan, Faguet, Alice Lavigne, Fugère, Cheirel, Got, Mme Henriot, Mme

Malvau, le comte Primoli, Tirman, Paul Deschanel, Gailhard, Carvalho,

Lamoureux;

Paul Meurice, Marcelle Lender, Henri Rochefort, Jacques Normand,

Larroumet, Pierre Berton, René Luguet, Emile Zola, Parodi, Marcel

Prévost, Léon Bonnat, Mlle Loventz, Claveau, Rodenbach, de Cottens

et Paul Gavault, Ernest La Jeunesse, Chevassu, Montcharmon, Gustave

Roger, de La Charlotterie, Mme veuve Alex. Dumas, Mme Colette Dumas,

Mme d’Hauterive, Galipaux, Dieudonné, Maugé, Gobin, Pellerin, Lamy,

Mary Gillet, Rochard, Marx, Mello, Francès, Laborie, marquis de Massa,

général Freedericksz, Ludovic Halévy, Rose Caron, Rosa Bruck, Pozzi,

Ganderax, Albert Carré, Maury, Samuel, Suzanne Devoyod, du Tillet;

Frédéric Masson, Léa et Dinah Félix, Victor Roger, Paul Alexis,

Mévisto, Tagliafico, Vibert, Mérignac, Pinero, Marcella Pregi, Coudert,

Ginisty, Geffroy, Gildès, Andrée Mégard, Burkel, Marthe Mellot, Ellen

Andrée, Léo Claretie et Mme Claretie, de Joncières, Cléo de Mérode, Y.

Lambrecht, Alvarès.

Dans la salle, une attente fiévreuse. Un certain nombre de ceux qui

sont là ont déjà vu l’artiste et la qualité des choses dites sur elle

a excité la curiosité, l’intérêt, sans doute même éveillé l’idée d’une

révolte, d’une réaction contre les opinions faites. Sera-ce un combat?

sera-ce une apothéose? Émouvant problème, comme celui qui se dresse

dans un cirque, quand apparaît sur l’arène, pour lutter contre les

«Remparts» et les «Terreurs», un amateur inconnu, sans autre défense

que sa force confiante et sa loyauté.

Mais voici que le rideau se lève sur la _Cavalleria_. Dès la première

scène, pris par la mimique douloureuse, la démarche désespérément lasse

de Santuzza, des rangs de fauteuils applaudissent... Et désormais,

à chaque minute du bref drame italien, cette salle de spécialistes

avertis de tous les moyens du métier, de techniciens perspicaces,

d’observateurs lucides, soulignera par des bravos chaque accent juste,

chaque mouvement réel, chaque regard éloquent de la grande artiste. De

scène en scène, l’enthousiasme grandit, des murmures discrets circulent

qui colportent l’admiration collective, et l’atmosphère de la salle

est créée, définitive, et c’est fini, je sens que la bataille est déjà

gagnée, trop vite pour mes goûts de combat, juste à temps pour que la

beauté de cette salle unique fût complète et pure. Car on pouvait noter

là un phénomène admirable, miraculeux, de la force et de la noblesse

de l’art vrai: ce que cette assemblée d’artistes applaudissait avec

cette frénésie unanime, ce n’était pas seulement ce qu’elle percevait

si clairement du génie de la Duse, ces bravos ne signifiaient pas

seulement l’éloge compétent de camarades ébranlés par la traduction

synthétique d’une vie d’émotion, de douleur, d’amour dont le raccourci

palpitait devant eux, ces applaudissements allaient au delà encore! Ils

étaient la traduction inconsciente, impulsive de leur amour pour leur

art, c’était l’hommage ému qu’ils envoyaient plus loin qu’à l’artiste

passagère, c’était leur idéal qu’ils saluaient, c’était leur art

ennobli devant qui ils se sentaient agrandis eux-mêmes, et qui leur

donnait de l’orgueil! Oui, c’est bien ce sentiment de gratitude infinie

qu’a dû sentir la Duse quand montait vers elle le tonnerre incessant

des ovations!

Que dire du reste de cette représentation inouïe?

Après chaque acte joué, après la _Cavalleria_, après ce cinquième acte

de _La Dame aux Camélias_, que la Duse n’a jamais si bien joué--au

dire de ses amis,--parmi la foule des couloirs, il m’a été impossible

de recueillir _une seule_ note discordante dans l’émotion générale. Je

rencontre les meilleurs artistes de la Comédie-Française, et les plus

célèbres d’entre les «solitaires», Coquelin, Taillade, Marie Laurent,

que sais-je encore? Je recueille de leur bouche l’accent sincère d’une

admiration sans mélange; non seulement je vois les yeux des femmes

rougis et mouillés, mais les yeux des comiques les plus exaspérés sont

aussi trempés de larmes...

Quand le rideau se lève sur le deuxième acte de _La Femme de Claude_,

un mouvement se fait dans la salle. Après Santuzza, traînant

péniblement les pieds sur le sol raboteux du village sicilien (car

on avait eu cette illusion!), après Marguerite Gautier, moribonde

et négligée, voici Césarine, triomphante et belle d’une beauté

d’empoisonneuse et de damnée! Cette transformation magique a produit

une longue sensation. L’actrice en eut conscience, sans doute, car

jamais son sourire n’eut plus de charme pervers et jamais son œil plus

d’éclat vénéneux...

Le rideau est tombé, après des interruptions sans nombre, sur le

deuxième acte de _La Femme de Claude_ qui clôturait ce spectacle,

l’orchestre s’est levé, des tonnerres de bravos et de vivats ont

retenti par toute la salle, les mouchoirs et les chapeaux s’agitent,

les fleurs pleuvent des avant-scènes, on crie: «Au revoir! au revoir!

au revoir!» Et dix fois le rideau a dû se relever devant l’artiste

émue, qui ne pouvait cacher sa joie idéalement descendue dans l’ivresse

de son sourire!

La coulisse a été envahie ensuite par la foule des artistes. Les uns

voulaient seulement la revoir, les autres l’embrasser, d’autres lui

demandaient l’une des roses qu’elle tenait à la main. Pendant une

heure, le défilé n’a pas cessé. J’ai vu là de jeunes comédiennes et de

vibrants comédiens d’avenir la regarder de loin, des larmes aux yeux,

n’osant s’approcher d’elle... Coquelin veut absolument jouer une fois

avec elle et l’engage à jouer en français.

«Cela vous serait si facile! Essayez! Vous verrez quel succès!»

Mme Marie Laurent vient aussi, et, lentement, avec de graves paroles,

lui dit son admiration.

L’ambassadeur et l’ambassadrice d’Italie arrivent à leur tour, la

complimentent, l’air heureux.

Et sa troupe, qui repart aujourd’hui pour l’Italie, attend, pour lui

faire ses adieux, que le flot des visiteurs se soit écoulé.

«Allez, allez, vous êtes libres! Merci, merci tous, mille fois.»

Elle les embrasse, très émue. Ils la regardent très affectueusement.

Je lui demande enfin:

«Quand partez-vous?»

Et, en riant de ses idéales dents blanches:

«Jamais! jamais! Je ne quitte plus la France!»

Loges et coulisses · 第 71 / 162 题