2 juillet 1897.

Ceux qui sont un peu au courant des goûts de la grande artiste

italienne n’apprendront pas sans quelque étonnement qu’elle a failli

hier à toutes ses habitudes en acceptant l’aimable invitation de

l’ambassadrice et de l’ambassadeur de son pays. Il n’a pas fallu

moins, en effet, de la bonne grâce simple et charmante de la comtesse

Tornielli pour décider la timidité et la réserve presque sauvages de

l’originale artiste à surmonter les affres d’un déjeuner donné en son

honneur à l’hôtel de la rue de Grenelle.

Dimanche dernier encore, fuyant les importuns et les soucis de sa

situation, elle s’était échappée de son hôtel, et toute seule, à pied,

on aurait pu la voir errer le long des quais de la Seine, et finalement

s’embarquer à bord d’un bateau-mouche, parmi la foule tumultueuse

du dimanche, aller jusqu’à Saint-Cloud, écoutant les conversations

puériles et reposantes des gens du peuple, puis se perdre sous les

ombrages frais du grand parc, rêveuse et seule toujours.

La voici pourtant, ce matin, en toilette blanche et crème, assise sur

un fauteuil, entre Mme Louis Ganderax et la comtesse de Wolkenstein,

ambassadrice d’Autriche; sa figure mate, encadrée de cheveux noirs

éclairés çà et là de fils d’argent, sourit gaiement grâce à ses

admirables dents blanches, et ce sourire est d’une fraîcheur enfantine

et virginale, tandis que ses beaux yeux asymétriques ont cet air à

la fois étonné et mélancolique qui inscrit sur sa figure au repos un

délicat et troublant problème.

Tous les invités sont là: le comte Primoli, MM. Victorien Sardou,

Roujon, directeur des beaux-arts; Édouard Pailleron, Paul

Deschanel, l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie et la comtesse de

Wolkenstein-Trostburg, la comtesse Greffulhe, le prince A. de Chimay,

comtesse Rostopchine, Jules Lemaître, Bonnat, Brieux, Georges de

Porto-Riche, Mounet-Sully, Imbert de Saint-Amand, Luigi Gualdo, le

chevalier Polacco, secrétaire d’ambassade; marquis et marquise Paulucci

dei Calboli, vicomte et vicomtesse Melchior de Vogüé, et moi.

La comtesse Tornielli invite M. Paul Deschanel à offrir son bras à

Mme Duse, et l’on va se mettre à table. L’ambassadrice a à sa droite

le comte de Wolkenstein, à sa gauche M. Paul Deschanel, voisin de Mme

Duse. L’ambassadeur a à sa droite la comtesse de Wolkenstein, à sa

gauche la comtesse Greffulhe.

Déjeuner charmant dans la pénombre fraîche de la haute salle embaumée

par le parfum des roses de France dont le milieu de la longue table est

couvert. Les regards discrets et sympathiques vont à l’artiste, à qui

tous ceux qui sont là doivent la pure émotion de la douleur et de la

passion ou de son irrésistible charme. Éléonora Duse doit sentir peser

délicieusement sur elle cette atmosphère de gratitude et de silencieuse

admiration, car sa vivante physionomie s’avive encore de gaieté; elle

rit comme une enfant aux propos de ses voisins, et ceux qui ne l’ont

vue que dans ses rôles dramatiques s’étonnent et s’émerveillent de la

candeur joyeuse de son rire.

Le repas terminé, on descend un instant au jardin. La comtesse

Tornielli se multiplie près de ses invités qui, chacun séparément,

se trouvent d’accord pour vanter l’idéale simplicité et le charme

naturel de la grande artiste italienne. Au milieu de cette verdure

attendrie des arbres et des pelouses, la comtesse Greffulhe, habillée

de mousseline vert pâle ou turquoise malade, deux ou trois bijoux

d’émeraude au corsage et aux oreilles, une ombrelle verte à manche de

verre transparent, a l’air, avec sa svelte taille, d’une gracieuse et

poétique émanation des feuilles et des herbes du jardin. Tout le monde

remarque cette harmonie inattendue et de haut goût, et chacun lui en

fait compliment.

Dans un coin, Mme Duse a causé avec M. Sardou; elle a écouté Jules

Lemaître lui demandant, quand elle reviendra, d’ajouter à son

répertoire quelques pièces plus modernes; quelqu’un lui conseille

de jouer en français; on lui demande ses impressions sur le public

parisien, et très simplement, en quelques mots sincères, elle dit sa

reconnaissance et sa joie de l’accueil si spontanément sympathique

qu’elle en a reçu; on l’interroge aussi sur ses projets: elle va

partir avec bonheur pour la Suisse où elle se reposera, dans la

verdure, la fraîcheur et la solitude, de ce terrible mois de travail

et de soucis; M. Mounet-Sully lui dit qu’il n’oubliera jamais

sa représentation de la _Dame aux camélias_ et qu’il ira samedi

l’applaudir encore avec tous les artistes de Paris; Mme Duse lui

demande, en revanche, une loge pour pouvoir l’applaudir le même soir

dans _Œdipe_, au Théâtre-Français...

Puis on monte dans un salon du premier étage, où l’ambassadrice prie

la comtesse de Guerne de chanter quelques airs en italien. Accompagnée

par son frère, le comte Henri de Ségur, la comtesse de Guerne, nièce

de la comtesse Tornielli, chante en effet, de sa belle voix souple et

sûre, avec un art délicat et accompli, _la Rondinella pellegrina_, de

Petrella, l’air de _la Linda di Chamonix_, de Donizetti, et l’_Agnus

Dei_ de _Mors et Vita_, de Gounod.

Après quoi les hôtes de l’ambassadeur et de l’ambassadrice d’Italie

se séparent, en prenant,--comme disait quelqu’un--un dernier rayon à

l’Étoile, qui, à son tour, disparaît, modestement, silencieusement,

comme elle était venue.

Loges et coulisses · 第 69 / 162 题