Ceux qui sont un peu au courant des goûts de la grande artiste
italienne n’apprendront pas sans quelque étonnement qu’elle a failli
hier à toutes ses habitudes en acceptant l’aimable invitation de
l’ambassadrice et de l’ambassadeur de son pays. Il n’a pas fallu
moins, en effet, de la bonne grâce simple et charmante de la comtesse
Tornielli pour décider la timidité et la réserve presque sauvages de
l’originale artiste à surmonter les affres d’un déjeuner donné en son
honneur à l’hôtel de la rue de Grenelle.
Dimanche dernier encore, fuyant les importuns et les soucis de sa
situation, elle s’était échappée de son hôtel, et toute seule, à pied,
on aurait pu la voir errer le long des quais de la Seine, et finalement
s’embarquer à bord d’un bateau-mouche, parmi la foule tumultueuse
du dimanche, aller jusqu’à Saint-Cloud, écoutant les conversations
puériles et reposantes des gens du peuple, puis se perdre sous les
ombrages frais du grand parc, rêveuse et seule toujours.
La voici pourtant, ce matin, en toilette blanche et crème, assise sur
un fauteuil, entre Mme Louis Ganderax et la comtesse de Wolkenstein,
ambassadrice d’Autriche; sa figure mate, encadrée de cheveux noirs
éclairés çà et là de fils d’argent, sourit gaiement grâce à ses
admirables dents blanches, et ce sourire est d’une fraîcheur enfantine
et virginale, tandis que ses beaux yeux asymétriques ont cet air à
la fois étonné et mélancolique qui inscrit sur sa figure au repos un
délicat et troublant problème.
Tous les invités sont là: le comte Primoli, MM. Victorien Sardou,
Roujon, directeur des beaux-arts; Édouard Pailleron, Paul
Deschanel, l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie et la comtesse de
Wolkenstein-Trostburg, la comtesse Greffulhe, le prince A. de Chimay,
comtesse Rostopchine, Jules Lemaître, Bonnat, Brieux, Georges de
Porto-Riche, Mounet-Sully, Imbert de Saint-Amand, Luigi Gualdo, le
chevalier Polacco, secrétaire d’ambassade; marquis et marquise Paulucci
dei Calboli, vicomte et vicomtesse Melchior de Vogüé, et moi.
La comtesse Tornielli invite M. Paul Deschanel à offrir son bras à
Mme Duse, et l’on va se mettre à table. L’ambassadrice a à sa droite
le comte de Wolkenstein, à sa gauche M. Paul Deschanel, voisin de Mme
Duse. L’ambassadeur a à sa droite la comtesse de Wolkenstein, à sa
gauche la comtesse Greffulhe.
Déjeuner charmant dans la pénombre fraîche de la haute salle embaumée
par le parfum des roses de France dont le milieu de la longue table est
couvert. Les regards discrets et sympathiques vont à l’artiste, à qui
tous ceux qui sont là doivent la pure émotion de la douleur et de la
passion ou de son irrésistible charme. Éléonora Duse doit sentir peser
délicieusement sur elle cette atmosphère de gratitude et de silencieuse
admiration, car sa vivante physionomie s’avive encore de gaieté; elle
rit comme une enfant aux propos de ses voisins, et ceux qui ne l’ont
vue que dans ses rôles dramatiques s’étonnent et s’émerveillent de la
candeur joyeuse de son rire.
Le repas terminé, on descend un instant au jardin. La comtesse
Tornielli se multiplie près de ses invités qui, chacun séparément,
se trouvent d’accord pour vanter l’idéale simplicité et le charme
naturel de la grande artiste italienne. Au milieu de cette verdure
attendrie des arbres et des pelouses, la comtesse Greffulhe, habillée
de mousseline vert pâle ou turquoise malade, deux ou trois bijoux
d’émeraude au corsage et aux oreilles, une ombrelle verte à manche de
verre transparent, a l’air, avec sa svelte taille, d’une gracieuse et
poétique émanation des feuilles et des herbes du jardin. Tout le monde
remarque cette harmonie inattendue et de haut goût, et chacun lui en
fait compliment.
Dans un coin, Mme Duse a causé avec M. Sardou; elle a écouté Jules
Lemaître lui demandant, quand elle reviendra, d’ajouter à son
répertoire quelques pièces plus modernes; quelqu’un lui conseille
de jouer en français; on lui demande ses impressions sur le public
parisien, et très simplement, en quelques mots sincères, elle dit sa
reconnaissance et sa joie de l’accueil si spontanément sympathique
qu’elle en a reçu; on l’interroge aussi sur ses projets: elle va
partir avec bonheur pour la Suisse où elle se reposera, dans la
verdure, la fraîcheur et la solitude, de ce terrible mois de travail
et de soucis; M. Mounet-Sully lui dit qu’il n’oubliera jamais
sa représentation de la _Dame aux camélias_ et qu’il ira samedi
l’applaudir encore avec tous les artistes de Paris; Mme Duse lui
demande, en revanche, une loge pour pouvoir l’applaudir le même soir
dans _Œdipe_, au Théâtre-Français...
Puis on monte dans un salon du premier étage, où l’ambassadrice prie
la comtesse de Guerne de chanter quelques airs en italien. Accompagnée
par son frère, le comte Henri de Ségur, la comtesse de Guerne, nièce
de la comtesse Tornielli, chante en effet, de sa belle voix souple et
sûre, avec un art délicat et accompli, _la Rondinella pellegrina_, de
Petrella, l’air de _la Linda di Chamonix_, de Donizetti, et l’_Agnus
Dei_ de _Mors et Vita_, de Gounod.
Après quoi les hôtes de l’ambassadeur et de l’ambassadrice d’Italie
se séparent, en prenant,--comme disait quelqu’un--un dernier rayon à
l’Étoile, qui, à son tour, disparaît, modestement, silencieusement,
comme elle était venue.