1er juillet 1897.
J’ai fait parler plus haut la célèbre comédienne italienne sur ses
goûts, ses impressions et les angoisses de ses débuts à Paris. Il n’est
pas inutile de donner, de plus, quelques courtes notes sur son état
civil et sa carrière artistique.
Elle est née entre Padoue et Venise--en chemin de fer. Sa naissance a
été enregistrée dans le petit village de Vigevano, le 3 octobre 1859.
Son atavisme est remarquable. Un Duse jouait la comédie du temps de
Goldoni, au dix-huitième siècle. Son grand-père fonda à Padoue le
théâtre Garibaldi et son père, Alessandro Duse, jouait la comédie avec
un certain mérite. Il était à la tête d’une troupe ambulante qui
parcourait le Piémont et la Lombardie. Mais les femmes de sa famille
ne montèrent jamais sur les planches. C’est elle la première. Elle
tient à ce détail: c’est ainsi sans doute qu’elle explique que, produit
d’ancêtres mâles de talent médiocre et de sensibilité artificielle,
elle a bénéficié du côté féminin d’une hérédité de sensibilité vraie
et de spontanéité naturelle. La complexité étonnante de ce caractère
d’artiste pourrait peut-être trouver sa cause dans cette opposition
héréditaire.
Elle a débuté à _trois_ ans au théâtre! Elle ne se laissait conduire
sur les planches qu’en rechignant. Longtemps elle conserva une sorte
d’éloignement pour la scène. A douze ans, elle jouait, en tournée, le
rôle de Francesca de Rimini! Malgré son jeune âge, elle fut acceptée
sans encombre par le public. Elle obtint son premier succès à quatorze
ans, dans _Roméo et Juliette_ qu’elle joua sur une scène en plein
air, l’arena de Vérone. Elle y déploya une telle passion que la
représentation tourna pour elle en véritable «triomphe». Néanmoins elle
dut continuer sa vie nomade. Elle interprétait les drames français,
_Kean_, _La Grâce de Dieu_, _Les Enfants d’Édouard_, etc., etc.
Au dire de ses biographes, ce n’est seulement qu’en 1879, à Naples,
qu’elle promit définitivement de devenir une grande artiste. Une grande
tragédienne, Giacinta Pezzana, lui laissa jouer près d’elle le rôle de
Thérèse Raquin où elle fut, assure-t-on, admirable.
Elle fit ensuite partie de la troupe de Rossi, qu’elle quitta de plus
en plus fréquemment pour essayer de voler de ses propres ailes. Dès
lors, sa réputation ne fit que grandir. Il y a juste dix ans (1887)
qu’elle commença ses tournées à travers l’Europe avec sa troupe à elle.
Elle aborde successivement tous les rôles du répertoire français et
quelques-uns du répertoire italien: la Camille d’_Horace_, _Fédora_,
_Francillon_, _l’Étrangère_ (où elle joue alternativement les deux
rôles de femme), _Magda_, _La Locandiera_, de Goldoni, _Divorçons_, _La
Femme de Claude_, _L’Abbesse de Jouarre_, _La Princesse de Bagdad_, _La
Visite de noces_, etc., etc.
La Duse a été mariée. Elle a une fille de quatorze ans qu’elle fait
élever dans un lycée d’Allemagne et qu’elle adore.
On sait le grand cas qu’Alexandre Dumas fils faisait de son talent.
Elle avait avec lui une correspondance suivie.
Elle ne se trouva avec Dumas qu’une seule fois. Elle alla à Marly, en
compagnie de Gualdo, un poète italien de grand talent, qui est resté
un de ses amis fervents. Quand elle vit Dumas, avant même de prononcer
un mot, elle se mit à fondre en larmes. L’écrivain fut forcé de la
consoler, avec des paroles tendres de grand frère. Elle ne le vit plus
jamais.
L’Allemagne, la Russie, l’Autriche, l’Angleterre, l’Amérique
l’accueillirent avec enthousiasme. Elle fut fêtée et choyée par la
haute société européenne. Elle est très liée avec l’ambassadrice
d’Autriche, à Paris, qu’elle vient visiter à chacun de ses voyages en
France.
Ses tournées sont fructueuses. En Europe, raconte son impresario, elle
fait des salles de 16.000 francs, en Amérique, elle «vaut» 35.000
francs par soirée. Elle dépense l’argent comme elle le gagne. Elle a
des villas et des pied-à-terre aux quatre coins de l’Europe et même en
Amérique: à Londres, à Rome, à Venise, à New-York.
Détails particuliers: la Duse ne peut pas supporter les parfums, ni les
bijoux--ni les importuns. Les journalistes--pas tous, espérons-le--sont
ses bêtes noires.
Lors de son dernier séjour à Copenhague, les reporters danois ont dû
imaginer des «trucs» pour épier tous ses mouvements: l’un d’eux,
improvisé cocher, a conduit sa voiture de la gare à l’hôtel; un autre,
prenant la place d’un garçon, lui a servi son dîner; un troisième,
déguisé en cordonnier, lui a pris mesure d’une paire de chaussures;
trois autres, l’entrée des coulisses du Folketheâtre étant interdite
formellement aux personnes étrangères, ont pu se faire engager comme
machinistes et prendre ainsi des notes particulières.
On a vu, pourtant, qu’elle sait, au besoin, faire des exceptions.
C’est ce soir son début! Aujourd’hui, c’est donc son dernier grand jour
de fièvre. Mais Mme Sarah Bernhardt lui a prédit un grand succès. Il
faut l’en croire, car elle s’y connaît.