Sans préjuger de la future destinée de _Messidor_, la soirée
d’aujourd’hui marquera une date importante dans l’histoire du drame
lyrique en France.
C’est là, du moins, l’avis sincère des maîtres musiciens que j’ai
consultés, l’autre soir, à la répétition générale de l’œuvre nouvelle.
Cette entrée hardie du jeune musicien à l’Académie nationale de musique
rend nécessaires quelques détails sur son passé et sur l’histoire de sa
vocation artistique.
Bruneau est né à Paris en mars 1857. Il va donc avoir tout à l’heure
quarante ans. Au contraire de ce qui se passe ordinairement dans les
familles, Bruneau n’a pas vu sa carrière entravée par ses parents;
ceux-ci l’ont même toujours encouragé dans la voie où, de lui-même, il
était entré. Et peut-être trouvera-t-on là un argument de plus contre
cette théorie arbitraire que c’est de la lutte, des obstacles et même
des misères de la vie que sortent les tempéraments artistiques les plus
originaux et les plus puissants...
Le père de Bruneau jouait du violon, en amateur, et sa mère du piano.
Quand il fut en âge d’apprendre à jouer d’un instrument, il se décida
pour le violoncelle, afin de compléter un trio de musique de chambre
familiale. Il entra au Conservatoire où il décrocha son premier prix
de violoncelle en 1874. Détail touchant: lorsque le jeune homme se
présenta au concours pour faire partie de l’orchestre des Italiens,
son père, qui s’était remis plus sérieusement au violon depuis quelque
temps et qui ne voulait pas le quitter, concourut en même temps que lui
et fut reçu le même jour!
Bruneau, dans sa jeunesse, fut donc nourri de la vieille musique
italienne; il joua aux Italiens à la première d’_Aïda_, puis _Lucrèce
Borgia_, _Lucie_, _Rigoletto_, _La Traviata_, et tout l’ancien
répertoire. Mais il fit aussi partie des orchestres de Pasdeloup et de
Colonne. Il a par conséquent assisté aux premières luttes wagnériennes,
vers 1875-1876. Il se rappelle encore la fameuse journée du _Crépuscule
des Dieux_!
Il était entré dans les classes de composition du Conservatoire, et
l’on sait qu’il est un des meilleurs élèves de Massenet à qui, en
somme, malgré un tempérament différent de son maître, il doit tout ce
qu’il sait. Il concourut donc en 1881 pour le prix de Rome; le sujet de
sa cantate était _Sainte Geneviève de Paris_. Bruneau avait voulu faire
là une sorte de petit drame lyrique, selon la formule wagnérienne. Le
jury fut un peu stupéfait de la hardiesse de cette jeune œuvre, et
Gounod, tout en faisant à Bruneau de grands compliments et tout en
reconnaissant qu’il fallait le classer premier, obtint du jury qu’il
n’y eût pas de premier grand prix et qu’on décernât seulement cette
année un second grand prix de Rome.
«Il faut le laisser s’assagir, disait Gounod. On lui a trop laissé la
bride sur le cou... Dans un an, cette belle ardeur sera calmée...»
Mais le résultat de cette rigueur fut tout autre que celui qu’on
avait prévu. Si Bruneau était allé à Rome, peut-être qu’en effet--car
à vingt-quatre ans on est encore malléable,--en suivant les cours,
en subissant fatalement l’influence des maîtres, il eût pu changer
de formule. A partir de ce moment, il cessa de concourir, se mit à
composer librement et à vivre de ses propres idées.
Détail à retenir: Perrin, qui faisait partie du jury, s’était montré
très favorable à Bruneau. Il avait fait valoir que la cantate du
candidat donnait de grandes espérances pour le théâtre. Et il lui dit:
«Puisque Gounod a voulu que vous restiez à Paris, je vous donne vos
entrées à la Comédie-Française.»
(On n’accordait généralement cette faveur qu’aux premiers grands prix.)
Voilà donc Bruneau jeté dans la révolte!
Il donne successivement l’_Ouverture héroïque_ au concert Pasdeloup,
_Léda_ (sur un poème d’Henri Lavedan) au concert Godard, _Penthésilée_
chez Colonne, et enfin aborde le théâtre avec _Kérim_, drame lyrique
en trois actes, paroles de P. Milliet et de Lavedan, qui fut joué
au Théâtre lyrique le 9 juin 1887. C’était une de ces tentatives
mort-nées du Théâtre lyrique, comme il y en a eu tant! On y jouait en
plein été les œuvres les plus diverses, depuis _Le Voyage en Chine_
jusqu’à _Lucie de Lammermoor_. Bruneau fut joué dans les vieux décors
du _Voyage en Chine_, deux jours avant la faillite, et il lui avait
fallu aller chercher chez eux chaque musicien et chaque artiste qui
refusaient de se rendre au théâtre, où on ne les payait pas!
Son véritable début au théâtre doit donc être reporté au 18 juin 1891
(encore l’été, pourtant!), où fut donné, avec le succès qu’on se
rappelle, _Le Rêve_ à l’Opéra-Comique, sur un livret de M. Émile Zola
avec qui il avait été mis en rapport par un ami commun, l’architecte
connu Frantz Jourdain, qui est en même temps un lettré subtil et un
dilettante de haut goût. Depuis ce jour, la collaboration Zola-Bruneau
a continué. Elle a fourni un autre drame lyrique à l’Opéra-Comique:
_L’Attaque du moulin_, le 23 novembre 1893, qui eut un très grand
retentissement en France et à l’étranger.
Il faut généralement de deux à trois ans à Bruneau pour écrire la
musique et l’orchestration d’un drame. Sa méthode de travail ressemble
un peu à celle de Zola, pour sa rigueur et sa logique. Il bâtit
d’abord dans sa tête toutes les parties de l’œuvre qu’il écrira, les
mouvements, les thèmes, les idées, les scènes principales et même
les mélodies; c’est un travail de réflexion qui demande un assez long
temps. Et quand ce travail est fait, il se met aussitôt à l’ouvrage et
il l’écrit sans tâtonnement. Jamais il ne laisse une scène inachevée
pour passer à une autre plus tentante; rien ne peut le distraire de la
marche qu’il s’est tracée.
Bruneau est chevalier de la Légion d’honneur depuis 1895.
Voilà donc quelle a été jusqu’à aujourd’hui la carrière du novateur
qu’on va jouer ce soir à l’Opéra. D’autres diront ce qu’ils pensent
de son œuvre nouvelle, et à quelle hauteur de l’échelle artistique il
faut classer l’auteur de _Messidor_. Mais ce qu’on peut dire à présent,
c’est qu’Alfred Bruneau est un des plus consciencieux artistes de ce
temps. Et tous ses camarades de l’École, et tous ses maîtres, et tous
ses émules, et tous ses amis m’approuveront si je souligne ici sa
réputation de haute probité artistique et la grande honnêteté de son
esprit critique.