Le jour de la première représentation de la comédie de M. Paul Hervieu,
à la Comédie-Française, j’ai eu avec lui une conversation que je tiens
à noter.
Après _Les Tenailles_, cette deuxième comédie à tendances
revendicatrices des droits de la femme, classe M. Hervieu parmi les
auteurs à thèse. Même, on dirait, parmi les féministes.
J’ai voulu causer de cette position qu’il semble prendre dans la
dramaturgie moderne avec l’auteur de l’_Armature_. Je lui ai dit:
«Entendez-vous faire du prosélytisme? Vous passez déjà pour le
champion, bientôt académique, des droits de la femme...»
Mais finement, comme il sait, M. Hervieu m’a répondu:
«Je ne me donnerai pas ce grotesque de m’affubler en champion de quoi
que ce soit... Je ne fais ni politique, ni socialisme: je fais du roman
et du théâtre, il est naturel que ce soit plutôt dans le sens de mes
préférences intellectuelles qu’à leur encontre. Or, je considère qu’un
pas important de la civilisation c’est de corriger la situation sociale
qu’ont faite à la femme les premiers établissements de la barbarie.
»Tout le monde sait, à présent, que la seule raison que la femme ait
encore aujourd’hui d’être classée comme inférieure à l’homme, c’est
tout bonnement parce que, étant physiquement la plus faible à l’origine
des sociétés, elle a dû subir, de toute éternité, la loi de plus fort
qu’elle, c’est-à-dire «la loi de l’homme». Graduellement, elle s’est
élevée dans les pays chrétiens, mais elle garde, malgré tout, un peu de
sa tare originelle.
»Mais, en l’état actuel des choses, il y a une anomalie cruelle:
puisqu’on déclare la femme inférieure à l’homme et que tout le code
social consacre cette infériorité, fait-on une différence dans les
pénalités appliquées à l’homme et à la femme? Dit-on: la femme aura
trois mois de prison là où l’homme en aura six? Non. On les fait égaux
dans toutes les responsabilités pénales, civiles, financières.
«Or, pour en revenir à votre question et à mon cas, j’ai été choqué de
cette situation et j’ai trouvé intéressant d’en porter le problème au
théâtre. Mais les droits de la femme à l’atelier sont du ressort des
discussions politiques. _Madame la Doctoresse_ et _Madame l’Avocat_ ont
été déflorées par le vaudeville, et j’ai trouvé que les infériorités de
la femme se dramatisent surtout dans son rôle d’épouse et de mère. De
là, mes deux comédies: _Les Tenailles_ et _La Loi de l’Homme_.»
Voici donc expliquée--au moins provisoirement--la vocation dramatique
de M. Paul Hervieu.
Pour le cas particulier de _La Loi de l’Homme_, quelques explications
sont peut-être utiles. M. Hervieu a trouvé que l’inégalité des droits
sur les enfants est absolument choquante. Il estime, et avec raison,
semble-t-il, que l’enfant appartient aussi bien à la mère qu’au
père; et même qu’il appartient plus sûrement à la mère..., car, si
l’identité du père est parfois problématique, celle de la mère est
toujours indubitable... Au point de vue des intérêts pécuniaires, il
lui a paru stupéfiant de voir qu’une femme mineure ne peut s’engager
valablement dans aucune obligation financière, mais que la jeune fille
a le droit de se marier à partir de quinze ans et qu’à ce moment sa
simple signature est susceptible de consacrer l’aliénation de tous
ses biens présents ou futurs. On dira qu’il y a les précautions du
contrat de mariage? Mais qui est-ce qui conseille et écrit le contrat?
Deux notaires. C’est-à-dire deux indifférents, deux hommes, toujours
partiaux par conséquent et forcément partisans des stipulations qu’ils
ont vues leur réussir _personnellement_ ou qui, même, leur ont parfois
manqué dans leurs contrats personnels!
M. Hervieu s’est avisé, d’autre part, de ce qu’il pouvait y avoir de
particulièrement inique, dans certaines circonstances données, à ce
que le mari fût seul autorisé à se prononcer en dernier ressort sur le
mariage des enfants.
Et c’est de là que sortent les principaux épisodes de _La Loi de
l’Homme_.
Cette nouvelle œuvre du jeune dramaturge affirme encore le procédé des
_Tenailles_, d’une action rapide, sans monstre ni héros, avec les
revendications successives, par chacun des personnages, de ses droits
individuels. C’est ainsi qu’on verra, dans _La Loi de l’Homme_, une
femme réclamant ses droits d’épouse, un mari prétendant à la liberté
d’aimer à sa guise, une fillette refusant de renoncer à ses droits de
fiançailles, une mère revendiquant le droit maternel de se prononcer
sur le mariage de son enfant, l’époux trompé dictant sa loi à tous par
le droit de sa douleur et de sa conscience.
Comme me le disait l’auteur de _La Loi de l’Homme_, les répliques de
ses personnages pourraient se résumer ainsi:
«--Et moi?--Et moi?--Et moi?--Et moi?»
Cette façon d’envisager les caractères humains ne sera guère contestée
sans doute que par ceux qui passent leur vie à se sacrifier pour les
autres...
On prétendait, à la répétition générale, que certaines inexactitudes
juridiques s’étaient glissées dans les propos du commissaire de police,
au premier acte.
M. Hervieu, à qui j’avais communiqué ces réflexions, m’a dit qu’il
priait ses contradicteurs de vouloir bien se renseigner à nouveau et
plus complètement auprès des personnes ayant qualité pour trancher le
débat.
J’ai fait ces démarches moi-même, et me suis rendu compte que M.
Hervieu avait très strictement résumé le fonctionnement de la justice
sur ce point.
Une erreur assez répandue, en effet, est de croire qu’en cas d’adultère
une femme peut, aussi bien qu’un mari, requérir l’assistance du
commissaire de police. Or, le commissaire de police n’intervient en
cette matière que lorsqu’il y a délit, et l’adultère du mari n’est
délictueux que lorsqu’il est consommé au domicile conjugal. Ce n’est
pas le cas du personnage de la pièce de M. Hervieu qui donne ses
rendez-vous dans une chambre d’ami.
Voici même, pour l’édification des intéressés, quelques chinoiseries de
la loi sur le point de préciser ce qu’est le domicile conjugal: la Cour
de cassation a décidé, en effet, qu’il n’y a pas délit si le mari a
installé sa concubine dans un logement tenu secret et loué sous un faux
nom; qu’on ne peut considérer comme maison conjugale les résidences
momentanées du mari dans les villes où il va pour ses affaires; mais
qu’il y a délit dans le fait du mari qui installe une concubine dans un
appartement contigu à celui qu’il habite avec sa femme, alors qu’une
porte de communication a été ouverte entre les deux appartements!
Muni de ces théories et de ces documents, le lecteur peut aller voir se
dérouler les trois beaux actes de _La Loi de l’Homme_. Il comprendra ce
qu’a voulu l’énergique auteur, et, que l’œuvre lui plaise ou non, il ne
pourra s’empêcher de se replier longuement sur sa propre conscience, en
rentrant chez lui.
On n’a pas tous les jours cette occasion-là.