15 février 1897.

Le jour de la première représentation de la comédie de M. Paul Hervieu,

à la Comédie-Française, j’ai eu avec lui une conversation que je tiens

à noter.

Après _Les Tenailles_, cette deuxième comédie à tendances

revendicatrices des droits de la femme, classe M. Hervieu parmi les

auteurs à thèse. Même, on dirait, parmi les féministes.

J’ai voulu causer de cette position qu’il semble prendre dans la

dramaturgie moderne avec l’auteur de l’_Armature_. Je lui ai dit:

«Entendez-vous faire du prosélytisme? Vous passez déjà pour le

champion, bientôt académique, des droits de la femme...»

Mais finement, comme il sait, M. Hervieu m’a répondu:

«Je ne me donnerai pas ce grotesque de m’affubler en champion de quoi

que ce soit... Je ne fais ni politique, ni socialisme: je fais du roman

et du théâtre, il est naturel que ce soit plutôt dans le sens de mes

préférences intellectuelles qu’à leur encontre. Or, je considère qu’un

pas important de la civilisation c’est de corriger la situation sociale

qu’ont faite à la femme les premiers établissements de la barbarie.

»Tout le monde sait, à présent, que la seule raison que la femme ait

encore aujourd’hui d’être classée comme inférieure à l’homme, c’est

tout bonnement parce que, étant physiquement la plus faible à l’origine

des sociétés, elle a dû subir, de toute éternité, la loi de plus fort

qu’elle, c’est-à-dire «la loi de l’homme». Graduellement, elle s’est

élevée dans les pays chrétiens, mais elle garde, malgré tout, un peu de

sa tare originelle.

»Mais, en l’état actuel des choses, il y a une anomalie cruelle:

puisqu’on déclare la femme inférieure à l’homme et que tout le code

social consacre cette infériorité, fait-on une différence dans les

pénalités appliquées à l’homme et à la femme? Dit-on: la femme aura

trois mois de prison là où l’homme en aura six? Non. On les fait égaux

dans toutes les responsabilités pénales, civiles, financières.

«Or, pour en revenir à votre question et à mon cas, j’ai été choqué de

cette situation et j’ai trouvé intéressant d’en porter le problème au

théâtre. Mais les droits de la femme à l’atelier sont du ressort des

discussions politiques. _Madame la Doctoresse_ et _Madame l’Avocat_ ont

été déflorées par le vaudeville, et j’ai trouvé que les infériorités de

la femme se dramatisent surtout dans son rôle d’épouse et de mère. De

là, mes deux comédies: _Les Tenailles_ et _La Loi de l’Homme_.»

Voici donc expliquée--au moins provisoirement--la vocation dramatique

de M. Paul Hervieu.

Pour le cas particulier de _La Loi de l’Homme_, quelques explications

sont peut-être utiles. M. Hervieu a trouvé que l’inégalité des droits

sur les enfants est absolument choquante. Il estime, et avec raison,

semble-t-il, que l’enfant appartient aussi bien à la mère qu’au

père; et même qu’il appartient plus sûrement à la mère..., car, si

l’identité du père est parfois problématique, celle de la mère est

toujours indubitable... Au point de vue des intérêts pécuniaires, il

lui a paru stupéfiant de voir qu’une femme mineure ne peut s’engager

valablement dans aucune obligation financière, mais que la jeune fille

a le droit de se marier à partir de quinze ans et qu’à ce moment sa

simple signature est susceptible de consacrer l’aliénation de tous

ses biens présents ou futurs. On dira qu’il y a les précautions du

contrat de mariage? Mais qui est-ce qui conseille et écrit le contrat?

Deux notaires. C’est-à-dire deux indifférents, deux hommes, toujours

partiaux par conséquent et forcément partisans des stipulations qu’ils

ont vues leur réussir _personnellement_ ou qui, même, leur ont parfois

manqué dans leurs contrats personnels!

M. Hervieu s’est avisé, d’autre part, de ce qu’il pouvait y avoir de

particulièrement inique, dans certaines circonstances données, à ce

que le mari fût seul autorisé à se prononcer en dernier ressort sur le

mariage des enfants.

Et c’est de là que sortent les principaux épisodes de _La Loi de

l’Homme_.

Cette nouvelle œuvre du jeune dramaturge affirme encore le procédé des

_Tenailles_, d’une action rapide, sans monstre ni héros, avec les

revendications successives, par chacun des personnages, de ses droits

individuels. C’est ainsi qu’on verra, dans _La Loi de l’Homme_, une

femme réclamant ses droits d’épouse, un mari prétendant à la liberté

d’aimer à sa guise, une fillette refusant de renoncer à ses droits de

fiançailles, une mère revendiquant le droit maternel de se prononcer

sur le mariage de son enfant, l’époux trompé dictant sa loi à tous par

le droit de sa douleur et de sa conscience.

Comme me le disait l’auteur de _La Loi de l’Homme_, les répliques de

ses personnages pourraient se résumer ainsi:

«--Et moi?--Et moi?--Et moi?--Et moi?»

Cette façon d’envisager les caractères humains ne sera guère contestée

sans doute que par ceux qui passent leur vie à se sacrifier pour les

autres...

On prétendait, à la répétition générale, que certaines inexactitudes

juridiques s’étaient glissées dans les propos du commissaire de police,

au premier acte.

M. Hervieu, à qui j’avais communiqué ces réflexions, m’a dit qu’il

priait ses contradicteurs de vouloir bien se renseigner à nouveau et

plus complètement auprès des personnes ayant qualité pour trancher le

débat.

J’ai fait ces démarches moi-même, et me suis rendu compte que M.

Hervieu avait très strictement résumé le fonctionnement de la justice

sur ce point.

Une erreur assez répandue, en effet, est de croire qu’en cas d’adultère

une femme peut, aussi bien qu’un mari, requérir l’assistance du

commissaire de police. Or, le commissaire de police n’intervient en

cette matière que lorsqu’il y a délit, et l’adultère du mari n’est

délictueux que lorsqu’il est consommé au domicile conjugal. Ce n’est

pas le cas du personnage de la pièce de M. Hervieu qui donne ses

rendez-vous dans une chambre d’ami.

Voici même, pour l’édification des intéressés, quelques chinoiseries de

la loi sur le point de préciser ce qu’est le domicile conjugal: la Cour

de cassation a décidé, en effet, qu’il n’y a pas délit si le mari a

installé sa concubine dans un logement tenu secret et loué sous un faux

nom; qu’on ne peut considérer comme maison conjugale les résidences

momentanées du mari dans les villes où il va pour ses affaires; mais

qu’il y a délit dans le fait du mari qui installe une concubine dans un

appartement contigu à celui qu’il habite avec sa femme, alors qu’une

porte de communication a été ouverte entre les deux appartements!

Muni de ces théories et de ces documents, le lecteur peut aller voir se

dérouler les trois beaux actes de _La Loi de l’Homme_. Il comprendra ce

qu’a voulu l’énergique auteur, et, que l’œuvre lui plaise ou non, il ne

pourra s’empêcher de se replier longuement sur sa propre conscience, en

rentrant chez lui.

On n’a pas tous les jours cette occasion-là.

Loges et coulisses · 第 55 / 162 题