La reprise de _Lysistrata_ au Vaudeville aura l’importance d’une
première représentation. En effet, M. Maurice Donnay a complètement
récrit la pièce qui fut jouée en 1892 au Grand-Théâtre, sous la
direction Porel; il n’a gardé presque intacts que le premier et le
deuxième acte, lequel deuxième acte, dans la nouvelle version, est
devenu le troisième.
La partie poétique et lyrique a été augmentée, pour laquelle M. Amédée
Dutacq a écrit des musiques nouvelles, certaines scènes ont été
supprimées, d’autres ajoutées. Enfin, la _Lysistrata_ d’aujourd’hui ne
ressemble plus à l’ancienne.
Ayant l’autre jour l’occasion de causer de tout cela avec l’auteur
d’_Amants!_ il nous a semblé qu’il y aurait quelque intérêt à l’écouter
parler du jugement un peu sévère de la critique d’alors, jugement que
cassa le public en allant l’applaudir plus de cent fois de suite.
Et comme je demandais à Maurice Donnay si c’était de lui-même ou
d’après les critiques alors faites qu’il avait refait sa pièce, il me
répondit:
«C’est plutôt de moi-même. _Lysistrata_ était ma première œuvre
dramatique et j’ai reconnu qu’elle était pleine de défauts. Le
principal, c’est que j’avais voulu _faire une pièce_. Ce qui est
ridicule. Pour cela, j’avais imaginé une rivalité entre la courtisane
et la femme mariée, j’avais imaginé un mari trompé et dont on se
moquait, toutes choses qui donnaient à la pièce un caractère de bas
vaudeville qui m’a déplu en la relisant. D’ailleurs à ce point de
vue-là, je suis entièrement d’accord avec la critique. Je me suis
dit que vouloir absolument _faire une pièce_ était une considération
puérile à laquelle on ne devait pas s’arrêter, et j’ai fait tout
simplement une série de scènes, _qui auraient pu_--tout est là!--_se
passer_ en Grèce.
»Mais je ne suis pas fâché de profiter de l’occasion que vous m’offrez
de mettre le public en garde contre une erreur où tombèrent quelques
critiques, lorsque cette comédie fut représentée pour la première fois
à Paris. Trompés évidemment par la similitude des titres et même par
leur parfaite analogie, des gens crurent que j’avais voulu adapter la
comédie d’Aristophane et me jugèrent sévèrement sur ce que j’avais
retranché ou ajouté au comique grec. De tels reproches faits à un
auteur ne valent qu’autant que ce dernier émet des prétentions: or je
n’ai jamais prétendu être le fils adoptif d’Aristophane; il suffit
d’avoir lu ce poète pour se rendre compte qu’on ne peut pas adapter
Aristophane. On peut le traduire, en prose comme l’a fait excellemment
et avec une subtile érudition et une ingénieuse fidélité M. Poyard, que
j’ai consulté plus d’une fois; en vers, comme l’a fait plus récemment
encore, avec une rare souplesse et une grande conscience, M. Robert de
La Villehervé, mais quant à adapter Aristophane, il n’y fallait pas
songer.
»J’ai emprunté au poète grec l’idée originale qui fait le fond même de
sa pièce, c’est-à-dire les femmes s’engageant par serment à priver
leurs maris des plaisirs conjugaux, afin d’obtenir d’eux, par les
tortures de cette continence forcée, qu’ils fassent la paix avec les
Lacédémoniens. Je suis parti de cette idée et je ne me suis nullement
astreint à suivre Aristophane.
»D’ailleurs, nous sommes tous les deux arrivés au même but, l’obtention
de la paix, par des voies différentes; tandis qu’Aristophane imagine
que les femmes âgées s’emparent de la citadelle de Cranaüs, j’ai
imaginé que Lysistrata prenait un amant, et n’est-il pas plus logique,
pour une femme, de prendre un amant qu’une citadelle?
»Or on m’a reproché vivement d’avoir donné un amant à Lysistrata, et
l’on a prétendu que je portais une atteinte grave au caractère de
l’héroïne; mais le fond de la pièce d’Aristophane ce n’est pas le
caractère de Lysistrata, mais l’idée ingénieuse qu’elle émet et le
serment qu’elle fait prêter à ses concitoyennes. Aristophane nous a
montré l’oratrice, la femme jouant un rôle public; il m’était bien
permis d’imaginer la vie privée de Lysistrata, et que la femme intime
fût une amoureuse dont les actes seraient en parfait désaccord avec
les paroles qu’elle prononce à la tribune. Quoi de plus humain? Nous
sommes témoins chaque jour de contradictions de ce genre, et c’est
aussi athénien que parisien. Et puis Lysistrata n’a jamais existé,
c’est un être de pure fantaisie, son personnage ne reste pas enfermé
dans la limite de la légende ou de l’histoire, ce n’est pas Phèdre
ni Clytemnestre: on peut donc, sans commettre un crime littéraire,
imaginer qu’elle ait eu un amant.
»On objecte alors que les mœurs en Grèce, vers l’an 412 avant
Jésus-Christ, n’étaient pas les mêmes que les mœurs de Paris en 1896
et que les femmes athéniennes n’étaient pas des «Chères Madames»,
que l’adultère était une exception. Pourtant dans Aristophane il est
question à chaque instant des Athéniennes et de leurs amants. Dans
_l’Assemblée des femmes_, lorsque Blepyrus aborde Praxagora et qu’il
lui demande d’où elle vient, elle lui dit: «_Tu ne crois pas que je
vienne de chez un amant_» et Blepyrus répond: «_Non, pas de chez un
seul, peut-être._» Et dans _les Fêtes de Cérès et de Proserpine_, il
suffit de lire le monologue de Mnésiloque:
»... _Pour moi je verse de l’eau sur le gond de la porte, et je vais
retrouver mon amant, puis je me livre à lui à demi couchée sur l’autel
d’Apollon et me retenant de la main aux lauriers sacrés._
»On pourrait multiplier les exemples.
--Tout cela paraît très juste, en effet. Mais étiez-vous documenté de
la sorte quand vous avez écrit la pièce?
--En aucune façon! Je vous donne toutes ces raisons parce que vous
m’interrogez. Mais il est évident qu’elles étaient en dissolution
dans ma façon de concevoir ma comédie, et que ce sont vos objections
qui viennent de les précipiter. Et d’ailleurs, peu importe si, selon
la belle expression de Barrès, vous pouvez exprimer en formules
contagieuses ce qui, chez moi, n’était qu’un bouillonnement confus.
--En somme, en 1892, la critique ne fut pas très favorable à
_Lysistrata_?
--Ma foi non; pour une première pièce elle aurait pu être indulgente,
elle ne le fut pas. L’un s’indignait que l’on touchât à la Grèce,
l’autre allait jusqu’à me traiter de rapin. D’une façon générale on
trouva que l’esprit de ma comédie était chatnoiresque. Car en effet
j’ai débuté au Chat-Noir; je ne l’oublie pas et je m’en vante. J’y
étais en fort bonne compagnie. Quel plus bel éloge pouvait-on me faire?
Et puis si l’esprit du Chat-Noir consiste essentiellement à tout
dire, à tout oser, à ne respecter rien, ni les gens au pouvoir, ni les
préjugés, ni les hypocrisies, à mêler la farce au lyrisme, n’est-ce
pas là l’esprit qui caractérise aussi le comique grec? Et dire que mon
esprit était chatnoiresque, cela ne revenait-il pas à dire qu’il était
aristophanesque? Il fallait aux critiques un terme de comparaison, et
en prenant le plus rapproché d’eux ils ne s’étaient pas aperçus que
c’était le même.»