J’ai causé hier une demi-heure avec Mlle Sibyl Sanderson.
Elle était vêtue d’une toilette noire, aux manches de dentelle amples
et légères; une longue chaîne d’or semée de perles faisait deux fois le
tour de son buste élégant, et dans ses lourds cheveux fauves, savamment
ondulés, plongeait un large peigne d’or; à ses doigts, chargés de
diamants, de perles roses et de rubis, des éclairs dansaient. Elle
était nonchalamment assise dans un fauteuil; à côté d’elle, sur un
vaste canapé, un grand monsieur américain assistait à la conversation,
avec un immense bouquet de bleuets à la boutonnière.
Sans presque plus d’accent anglais, elle me raconte brièvement son
histoire déjà connue: sa naissance à Sacramento (Californie), de
parents américains; six mois passés au Conservatoire de Paris, où elle
fut admise au milieu de l’année, exception qui la flatta beaucoup; ses
professeurs: d’abord Mme Sbriglia, qui enseigna également aux frères
de Reszké; puis Mme Marquési, dont elle est restée l’élève. Puis ses
débuts à La Haye, en 1888, dans _Manon_, sous un nom d’emprunt, par
prudence. Paris, en 1889, cent représentations d’_Esclarmonde_ «que
M. Massenet avait écrite pour moi». Bruxelles (_Manon_, _Roméo et
Juliette_, _Faust_, etc.). Ensuite Covent-Garden (_Manon_); retour à
l’Opéra-Comique où elle joue _Phryné_, «que M. Massenet avait écrite
pour moi»; _Lackmé_, saison à Saint-Pétersbourg; «enfin, conclut-elle,
entrée à l’Opéra avec _Thaïs_, que M. Massenet a écrite pour moi.
Voilà!»
Mais je voulais, pour cet événement si parisien qu’est un début de
Mlle Sanderson à l’Opéra, dans une première de M. Massenet, obtenir
d’elle quelques confidences inédites sur ses goûts, ses préférences
artistiques, ses idées sur la nouvelle musique, sur les jeunes
auteurs--et sur les vieux.
Elle me dit avec un très gracieux sourire:
«Demandez-moi tout ce qu’il vous plaira, questionnez-moi; je vous dirai
tout ce que vous voudrez!»
Sur cette bonne promesse, j’interrogeai:
«Eh bien donc! mademoiselle, quel musicien préférez-vous?»
Elle sourit, ses yeux gris se plissèrent railleusement et elle me
répondit:
«Ah! vous voudriez bien savoir cela! Eh bien! non, _ça_, je ne peux pas
vous le dire...
--Alors, dites-moi la partition qui a vos préférences?»
Elle éclata de rire, puis:
«Mais c’est la même chose! Non, vraiment, je ne peux pas...
--Alors, répétai-je, dites-moi quel est le rôle que vous avez eu le
plus de plaisir à jouer?»
Elle rit encore:
«Mais tous! tous! C’est toujours celui que je joue que je préfère!»
Ainsi fixé, il me restait à m’informer de différents détails que
la jolie cantatrice ne me refuserait pas, sans doute. C’est ainsi
que j’appris successivement qu’elle gante 5-3/4, qu’elle mesure
cinquante-deux centimètres de tour de taille, que sa fleur d’élection
est la violette, mais qu’elle ne déteste pas le copieux bifteck
saignant et les larges rôtis, qu’elle se lève ordinairement entre neuf
heures et dix heures, mais que les jours où elle doit chanter elle
reste au lit jusqu’à trois heures après-midi et dîne à quatre heures;
de plus, elle n’a jamais songé ni à la mort, ni au suicide,--car
pourquoi?--ce sont là des choses qui ne la préoccupent pas; ce corps
admirable se refuse à choisir entre l’enterrement et la crémation; elle
m’a dit aussi qu’elle aime la peinture, mais qu’elle n’y connaît rien;
elle lit, certes! un peu de tout, elle m’a cité Musset et Maupassant,
et aussi le _Disciple_, de Bourget, qu’elle vient justement de
terminer, et qu’elle trouve exquis; je sais aussi qu’elle n’aime pas le
monde, mais qu’en revanche elle raffole du théâtre, des petits théâtres
gais, où elle va très souvent; abonnée du Théâtre-Libre, d’ailleurs; sa
main, que j’ai regardée un instant, en chiromancien, est chaude et la
peau en est sèche, les doigts sont courts mais assez effilés; pourtant
c’est la main d’une femme calme et sûre d’elle-même, sans emportement
de passion, très avisée, logique et raisonneuse. J’ai vu aussi son
pied; comme je lui demandais sa pointure, elle étendit prestement la
jambe, et je vis apparaître, sur le bas de soie noire, un étroit petit
pied chaussé d’un fin soulier de chevreau à boucle d’argent.
«Je ne sais pas la mesure!» s’écria-t-elle en riant.
Le visiteur aux bleuets riait, lui aussi, bien plus fort, à toutes les
questions et à toutes les réponses de cette confession, et, de temps
en temps, lançait, au milieu de ses éclats de rire, quelques mots
d’anglais que je ne comprenais pas.
Un parfum pénétrant flottait dans l’air. Je demandai à Thaïs:
«Quel est le nom de ce parfum?
--Oh non! oh non! protesta-t-elle, je ne peux pas vous le dire,
impossible! Je ne veux pas que tout le monde ait le pareil, et je ne le
dis à personne, absolument!»
Je m’inclinai une fois de plus, et, pour me rattraper:
«Au moins, dites-moi quel est le peuple que vous préférez?»
Elle eut cette franchise:
«Pour le moment, ce sont les Français! Je les adore, ils sont si
gentils, si charmants! C’est que je suis très Parisienne de cœur, moi,
savez-vous? Bien plus que beaucoup de vraies Parisiennes!
--Alors quelle est la campagne que vous aimez?
--Oh! c’est bien simple, celle où il n’y a pas de vaches, ni de
cochons, ni de veaux, ni de fumier!»
Je m’en allais. Elle me dit encore d’un ton ravissant:
«Je n’aime pas qu’on soit méchant avec moi, j’aime qu’on m’aime!»
Telle est et ainsi pense la _Thaïs_ de M. Anatole France et de M.
Massenet.