16 mars 1894.

J’ai causé hier une demi-heure avec Mlle Sibyl Sanderson.

Elle était vêtue d’une toilette noire, aux manches de dentelle amples

et légères; une longue chaîne d’or semée de perles faisait deux fois le

tour de son buste élégant, et dans ses lourds cheveux fauves, savamment

ondulés, plongeait un large peigne d’or; à ses doigts, chargés de

diamants, de perles roses et de rubis, des éclairs dansaient. Elle

était nonchalamment assise dans un fauteuil; à côté d’elle, sur un

vaste canapé, un grand monsieur américain assistait à la conversation,

avec un immense bouquet de bleuets à la boutonnière.

Sans presque plus d’accent anglais, elle me raconte brièvement son

histoire déjà connue: sa naissance à Sacramento (Californie), de

parents américains; six mois passés au Conservatoire de Paris, où elle

fut admise au milieu de l’année, exception qui la flatta beaucoup; ses

professeurs: d’abord Mme Sbriglia, qui enseigna également aux frères

de Reszké; puis Mme Marquési, dont elle est restée l’élève. Puis ses

débuts à La Haye, en 1888, dans _Manon_, sous un nom d’emprunt, par

prudence. Paris, en 1889, cent représentations d’_Esclarmonde_ «que

M. Massenet avait écrite pour moi». Bruxelles (_Manon_, _Roméo et

Juliette_, _Faust_, etc.). Ensuite Covent-Garden (_Manon_); retour à

l’Opéra-Comique où elle joue _Phryné_, «que M. Massenet avait écrite

pour moi»; _Lackmé_, saison à Saint-Pétersbourg; «enfin, conclut-elle,

entrée à l’Opéra avec _Thaïs_, que M. Massenet a écrite pour moi.

Voilà!»

Mais je voulais, pour cet événement si parisien qu’est un début de

Mlle Sanderson à l’Opéra, dans une première de M. Massenet, obtenir

d’elle quelques confidences inédites sur ses goûts, ses préférences

artistiques, ses idées sur la nouvelle musique, sur les jeunes

auteurs--et sur les vieux.

Elle me dit avec un très gracieux sourire:

«Demandez-moi tout ce qu’il vous plaira, questionnez-moi; je vous dirai

tout ce que vous voudrez!»

Sur cette bonne promesse, j’interrogeai:

«Eh bien donc! mademoiselle, quel musicien préférez-vous?»

Elle sourit, ses yeux gris se plissèrent railleusement et elle me

répondit:

«Ah! vous voudriez bien savoir cela! Eh bien! non, _ça_, je ne peux pas

vous le dire...

--Alors, dites-moi la partition qui a vos préférences?»

Elle éclata de rire, puis:

«Mais c’est la même chose! Non, vraiment, je ne peux pas...

--Alors, répétai-je, dites-moi quel est le rôle que vous avez eu le

plus de plaisir à jouer?»

Elle rit encore:

«Mais tous! tous! C’est toujours celui que je joue que je préfère!»

Ainsi fixé, il me restait à m’informer de différents détails que

la jolie cantatrice ne me refuserait pas, sans doute. C’est ainsi

que j’appris successivement qu’elle gante 5-3/4, qu’elle mesure

cinquante-deux centimètres de tour de taille, que sa fleur d’élection

est la violette, mais qu’elle ne déteste pas le copieux bifteck

saignant et les larges rôtis, qu’elle se lève ordinairement entre neuf

heures et dix heures, mais que les jours où elle doit chanter elle

reste au lit jusqu’à trois heures après-midi et dîne à quatre heures;

de plus, elle n’a jamais songé ni à la mort, ni au suicide,--car

pourquoi?--ce sont là des choses qui ne la préoccupent pas; ce corps

admirable se refuse à choisir entre l’enterrement et la crémation; elle

m’a dit aussi qu’elle aime la peinture, mais qu’elle n’y connaît rien;

elle lit, certes! un peu de tout, elle m’a cité Musset et Maupassant,

et aussi le _Disciple_, de Bourget, qu’elle vient justement de

terminer, et qu’elle trouve exquis; je sais aussi qu’elle n’aime pas le

monde, mais qu’en revanche elle raffole du théâtre, des petits théâtres

gais, où elle va très souvent; abonnée du Théâtre-Libre, d’ailleurs; sa

main, que j’ai regardée un instant, en chiromancien, est chaude et la

peau en est sèche, les doigts sont courts mais assez effilés; pourtant

c’est la main d’une femme calme et sûre d’elle-même, sans emportement

de passion, très avisée, logique et raisonneuse. J’ai vu aussi son

pied; comme je lui demandais sa pointure, elle étendit prestement la

jambe, et je vis apparaître, sur le bas de soie noire, un étroit petit

pied chaussé d’un fin soulier de chevreau à boucle d’argent.

«Je ne sais pas la mesure!» s’écria-t-elle en riant.

Le visiteur aux bleuets riait, lui aussi, bien plus fort, à toutes les

questions et à toutes les réponses de cette confession, et, de temps

en temps, lançait, au milieu de ses éclats de rire, quelques mots

d’anglais que je ne comprenais pas.

Un parfum pénétrant flottait dans l’air. Je demandai à Thaïs:

«Quel est le nom de ce parfum?

--Oh non! oh non! protesta-t-elle, je ne peux pas vous le dire,

impossible! Je ne veux pas que tout le monde ait le pareil, et je ne le

dis à personne, absolument!»

Je m’inclinai une fois de plus, et, pour me rattraper:

«Au moins, dites-moi quel est le peuple que vous préférez?»

Elle eut cette franchise:

«Pour le moment, ce sont les Français! Je les adore, ils sont si

gentils, si charmants! C’est que je suis très Parisienne de cœur, moi,

savez-vous? Bien plus que beaucoup de vraies Parisiennes!

--Alors quelle est la campagne que vous aimez?

--Oh! c’est bien simple, celle où il n’y a pas de vaches, ni de

cochons, ni de veaux, ni de fumier!»

Je m’en allais. Elle me dit encore d’un ton ravissant:

«Je n’aime pas qu’on soit méchant avec moi, j’aime qu’on m’aime!»

Telle est et ainsi pense la _Thaïs_ de M. Anatole France et de M.

Massenet.

Loges et coulisses · 第 37 / 162 题