17 mai 1893.

Depuis qu’Octave Mirbeau présenta, dans l’éclatante et enthousiaste

monographie que l’on se rappelle, M. Maurice Maeterlinck aux lecteurs

du _Figaro_, la réputation de l’auteur de la _Princesse Maleine_ n’a

fait que grandir. A l’heure actuelle, aux yeux de presque toute la

jeune génération littéraire, il représente, à tort ou à raison, celui

qui doit vaincre en son nom; à tort, peut-être, car le poète des

_Aveugles_ n’a rien du chef d’école, ni le dogme inébranlable, ni la

combativité, ni la vanité ambitieuse; à raison, peut-être aussi, car la

lutte peut avoir lieu sans lui et son esthétique est assez large et

assez élevée pour grouper indistinctement toutes les forces idéalistes

qui s’apprêtent à la bataille.

Or, aujourd’hui, au théâtre des Bouffes-Parisiens, à une heure et

demie, par les soins du poète Camille Mauclair et de M. Lugné-Poë,

doit être représentée la dernière œuvre de Maeterlinck: _Pelléas et

Mélisande_.

Beaucoup de curiosité entoure cette représentation; le nouveau drame

trouvera-t-il le succès que l’_Intruse_ et les _Aveugles_ reçurent d’un

public d’élite? Dans tous les cas, les vieilles querelles sur l’art

ancien et l’art nouveau vont renaître.

J’en profite pour présenter aujourd’hui, à mon tour, M. Maurice

Maeterlinck _vivant_. Car, chose au moins singulière, il n’y pas

vingt personnes à Paris qui connaissent le poète gantois! Depuis

trois ans qu’on le lit, qu’on le discute, personne ne l’a vu ici

jusqu’à ces jours derniers; son nom a rempli les feuilles littéraires

et boulevardières et Octave Mirbeau, qui mit si courageusement son

nom à côté de celui de Shakespeare, Mirbeau qui lui créa, du jour au

lendemain, sa réputation, n’a pas réussi à attirer ce jeune homme

modeste et timide à Paris, et il ne l’a jamais vu...

Mais dernièrement il céda aux objurgations des organisateurs de

_Pelléas et Mélisande_ et consentit à grand’peine à venir surveiller

les répétitions. Je l’ai rencontré hier. C’est un grand garçon de

trente ans, blond, aux épaules carrées, dont la figure très jeune--une

moustache d’adolescent et le teint rose--sérieuse et facilement

souriante, est toute de franchise et de sensibilité; seul le front est

creusé de rides: quand il parle, les lèvres ont des tressaillements

nerveux et, à la moindre animation, les tempes battent et on voit les

artères se gonfler. Il parle d’une voix douce et comme voilée (la

voix des grands fumeurs de pipe), en phrases très courtes, avec une

hésitation qu’on dirait maladive, comme s’il a vraiment peur des mots

ou qu’ils lui font mal.

«Je voudrais vous parler, ou plutôt vous faire parler un peu de votre

pièce,» lui dis-je.

Il rit aimablement et répondit par petits morceaux, laborieusement

sortis:

«Mon Dieu... je n’ai rien à en dire, c’est une pièce quelconque, ni

meilleure ni plus mauvaise, je suppose, que les autres... Vous savez,

un livre, une pièce, des vers, une fois écrits, cela n’intéresse

plus... Je ne comprends pas, je l’avoue, l’émotion vécue pas les

auteurs, dit-on, à la première représentation de leurs œuvres. Pour

moi, je vous assure que je verrais jouer _Pelléas et Mélisande_ comme

si cette pièce était de quelqu’un de ma connaissance, d’un ami, d’un

frère,--même pas, car pour un autre, je pourrais ressentir des craintes

ou des joies qui me resteront sûrement inconnues tant qu’il s’agira de

moi.»

C’est sur ce ton de simplicité charmante et de sincère détachement que

se continua longtemps la conversation de M. Maeterlinck. J’aurais tant

voulu répéter ici les opinions et les jugements du poète-philosophe

sur les choses et sur les hommes du présent et du passé! Quelle saveur

profonde, quel pittoresque inattendu dans ses moindres propos!... Mais

le cadre de cet article hâtif ne se prête pas à de tels développements.

Et puisque j’ai enfin réussi à tirer de l’auteur de l’_Intruse_, dans

une heure d’expansion, ce qu’il s’est toujours refusé jusqu’à présent

à livrer au public, c’est-à-dire des théories sur l’art dramatique--et

presque une préface de son théâtre--je m’empresse de les noter ici.

Donc, après s’être longuement fait tirer l’oreille, il dit:

«Il me semble que la pièce de théâtre doit être avant tout un _poème_;

mais comme des circonstances, fâcheuses en somme, le rattachent plus

étroitement que tout autre poème à ce que des conventions reçues pour

simplifier un peu la vie nous font accepter comme des réalités, il faut

bien que le poète _ruse_ par moments pour nous donner l’illusion que

ces conventions ont été respectées, et rappelle, çà et là, par quelque

signe connu, l’existence de cette vie ordinaire et accessoire, _la

seule que nous ayons l’habitude de voir_. Par exemple, ce qu’on appelle

_l’étude des caractères_, est-ce autre chose qu’une de ces concessions

du poète?

»A strictement parler, le caractère est une marque inférieure

d’humanité; souvent un signe simplement extérieur; plus il est tranché,

plus l’humanité est spéciale et restreinte. Souvent même ce n’est

qu’une situation, une attitude, un décor accidentel. Ainsi, enlevez,

par exemple, à Ophélie son nom, sa mort et ses chansons, comment

la distinguerai-je de la multitude des autres vierges? Donc, plus

l’humanité est vue de haut, plus s’efface le caractère. Tout homme,

dans la situation d’Œdipe roi, qu’il soit avare, prodigue, amoureux,

jaloux, envieux, etc., etc., agirait-il autrement qu’Œdipe?

»Ibsen, par endroits, ruse admirablement ainsi. Il construit des

personnages d’une vie très minutieuse, très nette et très particulière,

et _il a l’air_ d’attacher une grande importance à ces petits signes

d’humanité. Mais comme on voit qu’il s’en moque au fond! et qu’il

n’emploie ces minimes expédients que pour nous faire accepter et pour

faire profiter de la prétendue et conventionnelle réalité des êtres

accessoires le _troisième_ personnage qui se glisse toujours dans son

dialogue, le troisième personnage, l’_Inconnu_, qui vit seul d’une vie

inépuisablement profonde, et que tous les autres servent simplement à

retenir quelque temps dans un endroit déterminé. Et c’est ainsi qu’il

nous donne presque toujours l’impression de gens qui parleraient de la

pluie et du beau temps dans la chambre d’un mort.»

J’interrogeai:

«Comment jugez-vous, à ce point de vue, le théâtre antique?

--Les Grecs, eux, y allaient plus franchement, parce qu’ils avaient

moins que nous d’habitudes mauvaises. Ils s’attardaient peu au choc des

hommes entre eux et s’attachaient presque uniquement à étudier le choc

de l’homme contre l’angle de l’inconnu qui préoccupait spécialement

l’âme humaine en ce temps-là: le _destin_. Pourquoi ne pourrait-on pas

faire ce qu’ils ont fait, simplifier un peu le conflit des passions

entre elles et considérer surtout le choc étrange de l’âme contre les

innombrables angles d’inconnu qui nous inquiètent aujourd’hui? Car il

n’y a plus seulement le Destin: nous avons fait, depuis, de terribles

découvertes dans l’inconnu et le mystère, et ne pourrait-on pas dire

que le progrès de l’humanité c’est, en somme, l’augmentation de ce

_qu’on ne sait pas_?

» N’est-ce pas ce que fait Ibsen? On pourrait lui reprocher seulement

de n’avoir pas été assez sévère dans le choix de ces chocs; les Grecs

voulaient avant tout le choc de la _beauté pure_ (l’héroïsme, beauté

morale et physique) contre le Destin. Mais la beauté pure exige de

grands sacrifices et de grandes simplifications que nous n’osons pas

encore tenter. Nous sommes tellement imprégnés de la laideur de la vie

que la beauté ne nous semble plus ou pas encore la vie; et cependant,

même dans un drame en prose, il ne faudrait pas admettre une seule

phrase qui serait un prosaïsme dans un drame en vers, parce que le

prosaïsme, en soi, n’est pas une chose soi-disant basse, mais une

dérogation aux lois mêmes de la vie.

--Votre idéal de réalisation, à vous, comment l’expliqueriez-vous?

demandai-je.

--En somme, répondit-il, de sa voix peureuse toujours égale, en

attendant mieux, voici ce que je voudrais faire: mettre des gens en

scène dans des circonstances ordinaires et humainement possibles

(puisque l’on sera longtemps encore obligé de ruser), mais les y mettre

de façon que, par un imperceptible déplacement de l’angle de vision

habituel, apparaissent clairement leurs relations avec l’Inconnu.

»Tenez, un exemple pour préciser ceci:

»Je suppose que je veuille mettre à la scène cette petite légende

flamande que je vais vous raconter (ce serait, d’ailleurs, impossible

parce qu’elle nous paraît encore trop fabuleuse et que l’intervention

de Dieu y est trop visible, et nous avons de si mauvaises habitudes que

nous ne voulons admettre l’intervention du mystère que lorsqu’il nous

reste un moyen de la nier). Mais je prends cet exemple, parce qu’il est

simple et clair et me vient à l’esprit en ce moment.

»Un paysan et sa femme sont attablés un dimanche devant leur

maisonnette, prêts à manger un poulet rôti. Au loin, sur la route,

le paysan voit venir son vieux père, cache précipitamment le poulet

derrière lui, pour n’être pas obligé de le partager avec ce convive

inattendu. Le vieux s’assoit, cause quelque temps et puis s’éloigne

sans se douter de rien. Alors le paysan veut reprendre le poulet; mais

voilà que le poulet s’est changé en un crapaud énorme qui lui saute au

visage, et qu’on ne peut jamais plus arracher et qu’il est obligé de

nourrir toute sa vie pour qu’il ne lui dévore pas la figure.

»Voilà. L’anecdote est symbolique, comme, d’ailleurs, toutes les

anecdotes et tous les événements de la vie. Seulement, ici, et c’est

bien le cas de le dire, le symbole saute aux yeux. Qu’en peut-on faire?

Irai-je étudier l’avarice du fils, l’horreur de son acte, la complicité

de sa femme et la résignation du vieillard? Non! Ce qui m’intéressera

avant tout, c’est le rôle terrible que ce vieillard joue à son insu: il

a été, là, un moment, l’_instrument_ de Dieu; Dieu l’employait, comme

il nous emploie ainsi, à chaque instant; il ne le savait pas, et les

autres _croyaient_ ne pas le savoir; et, cependant, il doit y avoir un

moyen de montrer et de faire sentir qu’en ce moment le mystère était

sur le point d’intervenir...»

Loges et coulisses · 第 35 / 162 题