Dans huit jours juste, Mme Sarah Bernhardt s’embarquera au Havre pour
New-York et dira adieu à la France.
J’ai sonné plusieurs fois, ces jours-ci, à l’adorable sanctuaire du
boulevard Péreire: la grande artiste souffrait du larynx, à peine
pouvait-elle parler, et j’allais prendre de ses nouvelles. En attendant
que ses couturières, ses médecins, ses hommes d’affaires fussent
partis, je me promenais à travers ce fameux hall du rez-de-chaussée
qui ne ressemble à rien de ce qu’on peut voir ailleurs... Dans mes
incursions de reporter parmi les logis célèbres de Paris, je me suis
vite habitué au faux et froid apparat des salons officiels, à l’austère
ameublement de noyer de M. Renan, à la profusion un peu criarde de
chez Zola, aux richesses d’art du maître d’Auteuil, au confortable
gourmé des milieux académiques; j’ai vu, sans trop broncher, les
imposants et somptueux lambris de l’hôtel d’Uzès, le faste épais de
financiers archi-millionnaires, la coquetterie vaguement étriquée des
intérieurs de comédiennes en vue, les falbalas et les tape-à-l’œil de
nos peintres célèbres..., mais chaque fois que je suis entré dans cet
_atelier_ du boulevard Péreire, j’ai été troublé, dès les premiers pas,
d’une obscure impression que je ne trouve que là et dont l’agrément
est infini... C’est autant physique que cérébral, sans doute; ce
doit être en même temps, l’hypnotisme des objets et les parfums de
l’air qu’on y respire, l’art idéal de l’arrangement et la diversité
inattendue, inouïe des choses, le mystère des tapis sourds, les chants
discrets d’oiseaux cachés dans des frondaisons rares, la griserie des
chatoiements d’étoffes aussi bien que la caresse silencieuse des bêtes
familières,--et, par-dessus tout, quand on l’entend et qu’elle se
montre, la voix et l’être tout entier de la maîtresse de ces lieux...
Mais elle n’est pas encore là, et je recommence à regarder... Que
voit-on? Rien, d’abord: chaos délicieux de couleurs et de lumière,
harmonieuse et bizarre orgie d’orientalisme et de modernité. Puis,
l’œil s’apprivoisant, les objets se détachent. Sur les murs, tapissés
d’andrinople piqué de panaches gracieux, des armes étranges, des
chapeaux mexicains, des ombrelles de plumes, des trophées de lances,
de poignards, de sabres, de casse-têtes, de carquois et de flèches
surmontés de masques de guerre, horribles comme des visions de
cauchemar; puis des faïences anciennes, des glaces de Venise aux larges
cadres d’or pâli, des tableaux de Clairin: Sarah allongée, ondulante
sur un divan, perdue parmi les brocarts et les fourrures, son fils
Maurice et son grand lévrier blanc. Sur des selles, des chevalets
épars, sur les rebords de meubles bas pullulent des bouddhas et des
monstres japonais, des chinoiseries rares, des terres cuites, des
émaux, des laques, des ivoires, des miniatures, des bronzes anciens
et modernes; dans une châsse, une collection de souvenirs de valeur:
des vases d’or, des hanaps, des buires, des ciboires, des couronnes
d’or, admirablement ciselées, des filigranes d’or, et d’argent d’un
art accompli. Et puis, partout, des fleurs, des fleurs, des touffes
de lilas blanc et de muguets d’Espagne, des hottes de mimosas, des
bouquets de roses et de chrysanthèmes, entre des palmiers dont le
sommet touche au plafond de verre. A l’extrémité de la salle, se dresse
la grande cage construite d’abord pour _Tigrette_, un chat-tigre
rapporté de tournée, habitée ensuite par deux lionceaux, _Scarpia_ et
_Justinien_, élevés en liberté, et reconduits chez Bidel le jour où ils
manifestèrent l’intention de se nourrir eux-mêmes. A présent, la haute
cage aux barreaux serrés où bondirent les fauves est devenue volière;
des oiseaux dont le plumage chatoie volètent en chantant sur les
branches d’un arbre artificiel. Dans l’angle faisant face à la cage, du
côté droit de la cheminée aux landiers de fer forgé, s’étale le plus
magnifique, le plus sauvage, le plus troublant des lits de repos; c’est
un immense divan fait d’un amas de peaux de bêtes, de peaux d’ours
blanc, de castor, d’élan, de tigre, de jaguar, de buffle, de crocodile;
le mur de cette alcôve farouche est fait aussi de fourrures épaisses,
qui viennent mourir en des ondulations lascives au pied du lit, et
des coussins, une pile de coussins de soie aux tons pâles épars, sur
les fourrures; au-dessus, un dais de soie éteinte, brochée de fleurs
fanées, soutenu par deux hampes d’où s’échappent des têtes de dragons,
fait la lumière plus douce à celle qui repose... Et par terre, d’un
bout à l’autre du hall, des tapis d’Orient couverts, toujours, de peaux
de bêtes; on se heurte, à chaque pas, à des têtes de chacal et de hyène
et à des griffes de panthère.
Un domestique vint me tirer de mes réflexions.
«Monsieur! Madame vous attend.»
Je montai au cabinet de travail.
Elle sortait de son bain. Elle me le dit en s’excusant de m’avoir fait
attendre. Vêtue d’un ample peignoir de cachemire crème, elle me tendit
la main le sourire aux lèvres. Je l’interrogeais sur son départ et son
voyage.
--Tenez, voici le papier où vous trouverez tout cela noté. Moi, je
serais incapable de vous le dire. Il m’arrive souvent, dans ces
tournées, de prendre le train ou le bateau sans même m’informer où nous
allons... Qu’est-ce que cela peut me faire?
Je lus:
«Départ de Paris le 23 janvier: du Havre, le lendemain 24 janvier.
Arrivée à New-York 1er février. New-York du 1er février au 14 mars.
Washington du 16 mars au 21 mars; Philadelphie, du 23 mars au 28 mars;
Boston, du 30 mars au 4 avril; Montréal, du 6 au 11 avril; Détroit,
Indianapolis et Saint-Louis, du 13 au 18 avril; Denver du 20 au 22
avril; San Francisco du 24 avril au 1er mai. Départ de San Francisco
pour l’Australie le 2 mai. Séjour environ trois mois. Début: Melbourne,
1er juin; puis Sydney, Adélaïde, Brisbane, jusqu’à fin août. Retour à
San Francisco à partir du 28 septembre. Ensuite principales villes des
États-Unis; puis le Mexique et la Havane. Retour à New-York vers le 1er
mars 1892. Si, à cette époque, la situation financière de l’Amérique
du Sud s’est améliorée, on fera la République Argentine, l’Uruguay et
le Brésil en juin, juillet, août, septembre, octobre 1892. En janvier
1893, Londres. Enfin, la Russie et les capitales de l’Europe».
«Deux ans! dis-je. Vous partez pour deux ans! Cela ne vous
attriste-t-il pas un peu?
--Pas du tout! me répondit cette bohème de génie. Au contraire. Je vais
là comme j’irais au Bois de Boulogne ou à l’Odéon! J’adore voyager;
le départ m’enchante et le retour me remplit de joie. Il y a dans ce
mouvement, dans ces allées et venues, dans ces espaces dévorés, une
source d’émotions de très pure qualité, et très naturelles. D’abord, il
ne m’est jamais arrivé de m’ennuyer: et puis, je n’aurais pas le temps!
Songez que le plus longtemps que je séjourne dans une ville, c’est
quinze jours! Et que, durant ces deux ans, j’aurai fait la moitié du
tour du monde! Je connais déjà l’Amérique du Nord, c’est vrai, puisque
c’est la troisième tournée que j’y fais; mais nous allons en Australie,
que je n’ai jamais vue! Nous passons aux îles Sandwich, et nous jouons
à Honolulu, devant la reine Pomaré! C’est assez nouveau, cela!
--Mais... vos habitudes, vos aises, cet hôtel, ce hall, vos amis?...
--Je les retrouve tous en revenant! Et mon plaisir est doublé d’en
avoir été si longtemps privée! D’ailleurs, pour ne parler que du
confortable matériel, nous voyageons comme des princes; très souvent,
on frète un train rien que pour nous et nos bagages. Il y a là-bas tout
un énorme «car» qui s’appelle le «wagon-Sarah-Bernhardt». J’y ai une
chambre à coucher superbe, avec un lit à colonnes; une salle de bain,
une cuisine et un salon; il y a, en outre, une trentaine de lits,
comme dans les sleepings, pour le reste de la troupe. Vous voyez comme
c’est commode: le train étant à nous, nous le faisons arrêter quand
nous voulons; nous descendons quand le paysage nous plaît; on joue à
la balle dans la prairie, on tire au pistolet, on s’amuse. Et comme le
compartiment est immense (ce sont trois longs wagons reliés entre eux),
si l’on ne veut pas descendre, on relève les lits sur les parois et on
danse au piano. Vous voyez qu’on ne s’ennuie pas!
--Vous-même, comment passez-vous votre temps durant ces interminables
trajets de huit jours?
--Je joue aux échecs, aux dames, au nain jaune! Je n’aime pas beaucoup
les cartes, mais quelquefois je joue au bézigue chinois, parce que
c’est très long et que ça fait passer le temps. Je suis une très
mauvaise joueuse, je n’aime pas à perdre. Cela me met dans des rages
folles; c’est d’un amour-propre ridicule, c’est bête, mais c’est comme
ça, je ne peux pas souffrir qu’on me gagne!
--Les paysages américains, quelles impressions en avez-vous?
--Je ne les aime pas. C’est grand, c’est trop grand: des montagnes dont
on ne voit pas la cime, des steppes qui se perdent dans des horizons
infinis, une végétation monstrueuse, des ciels dix fois plus hauts que
les nôtres, tout cela vous a des airs pas naturels, ultra-naturels.
De sorte que quand je reviens, Paris me fait l’effet d’un petit bijou
joli, mignon, mignon, dans un écrin de poupée...
--Et le public?
--Le public ne peut me paraître que charmant: il m’adore. Dans
les grandes villes d’Amérique tous les gens d’une certaine classe
comprennent le français, et comme le prix des places est naturellement
fort élevé, il y a beaucoup de ceux-là qui viennent m’entendre. A
certains endroits, même, j’ai de véritables salles de «première» où on
souligne des effets de mots, des intentions très fines de langue.
--Mais ceux qui ne comprennent pas le français?
--Il y a les livrets qu’on se procure avant la représentation et qui
renferment le texte français avec la traduction en regard. Cela produit
même un effet assez curieux: quand on arrive au bas d’une page, mille
feuillets se tournent ensemble; on dirait, dans la salle, le bruit
d’une averse qui durerait une seconde.
Je m’amusais infiniment à ces détails, et à la façon dont mon
interlocutrice me les racontait. Je l’aurais bien interrogée jusqu’à
demain; mais il était tard, et je devenais indiscret. Je posai vite ces
quelques dernières questions:
--Quels sont les artistes qui vous accompagnent?
--Ils sont vingt-deux: les principaux sont, pour les hommes: Rebel,
Darmon, Duquesnes, Fleury, Piron, Angelo, et un autre artiste dont
l’engagement se discute encore; pour les femmes: Mmes Méa, Gilbert,
Seylor, Semonson, Fournier.
--Votre répertoire?
--C’est mon répertoire courant: _Théodora_, la _Tosca_, _Cléopâtre_,
etc., etc.
--Vos bagages?
--Quatre-vingts caisses environ.
--Quatre-vingts?...»
Elle rit de mon ahurissement.
«Bien sûr! J’ai au moins quarante-cinq malles de costumes de théâtre;
j’en ai une pour les souliers qui en contient près de deux cent
cinquante paires; j’en ai une pour le linge, une autre pour les
fleurs, une autre pour la parfumerie; restent les costumes de ville,
les chapeaux, les accessoires, que sais-je! Vraiment, je ne sais pas
comment ma femme de chambre peut s’y reconnaître...
--Je suis indiscret peut-être en vous demandant quels sont vos intérêts?
--Pas du tout; ce n’est pas un mystère. J’ai trois mille francs par
représentation, plus un tiers sur la recette, ce qui me fait une
moyenne de 6.000 francs par représentation. Ah! j’oubliais 1.000 francs
par semaine pour frais d’hôtel, etc...»
Je me levai pour partir. Un grand danois tacheté blanc et noir vint
s’allonger près de sa maîtresse.
Je demandai:
«Vous l’emportez avec vous?
Elle caressait le chien, qui s’étirait:
--Oh! oui, ma Myrta! et avec elle Chouette et Tosco. Je les aime tant!
et elles me le rendent si bien, ces excellentes bêtes...
--Vous devriez bien,--insinuai-je,--m’emmener avec elles...»
Elle releva sa taille de princesse chimérique, et, fixant sur moi ses
yeux d’un bleu changeant, ses yeux qui charmeraient les bêtes de
l’_Apocalypse_, elle répondit:
«Pourquoi pas? Si vous voulez. Qu’est-ce que vous serez?
--Porte-bouquets. N’en aurai-je pas ma charge?»