Gabrielle Réju est née dans l’un des quartiers les plus purement
parisiens de la capitale, 14, rue de la Douane, quartier de commerce
et d’industrie, qui n’est pas encore le faubourg et qui n’est pas le
boulevard. Son enfance s’est donc passée entre la porte Saint-Martin et
la place du Château-d’Eau, là où défilent tous les cortèges populaires,
là où se groupent toutes les émeutes, malgré la caserne d’en face.
[1] En collaboration avec Paul Porel, directeur du Vaudeville.
Quand elle vint au monde, sa mère tenait le buffet du foyer de
l’Ambigu, et son père était contrôleur du théâtre. Ce père avait même
autrefois joué un peu la comédie et le drame et dirigé le théâtre
d’Arras. Sitôt qu’elle sut marcher, l’enfant passa donc les soirées
près de sa mère, à l’Ambigu. Quand elle avait sommeil, on la couchait
dans un coin sur des couvertures, et on venait la voir dormir là, son
petit museau pâle encadré de l’auréole ébouriffée de ses cheveux noirs.
Si elle se réveillait, elle allait dans la salle, s’asseyait au balcon,
et buvait avec délices la terreur des mélodrames.
Qui pourrait dire l’influence qu’eurent sur sa vie et sur sa carrière,
ces premières années d’enfance? Pour elle, ce temps est présent à sa
mémoire comme s’il était d’hier. Quand elle ne joue pas elle-même
au Vaudeville, elle aime à aller revoir ce foyer Empire avec ses
colonnes plates collées au mur, ces colonnes rondes de faux marbre
rouge, ce petit balcon de fer pour trois personnes, qui communique
avec les troisièmes galeries, ce lustre dont on baissait les lumières
pendant chaque acte, et qui devenait alors triste, si triste! ce
buffet d’acajou à la tablette de marbre gris, avec sa corbeille
d’oranges, quelques boîtes de sucres d’orge, des pastilles au citron,
cinq ou six madeleines et ces deux ou trois éternelles bouteilles et
demi-bouteilles de champagne auxquelles on ne touchait jamais... Elle
revoit, comme sur une plaque photographique bien conservée, ce qu’elle
regardait par les vitres poisseuses du foyer: tout près, la marquise de
verre, puis le terre-plein de l’Ambigu, les arbres, le boulevard, les
becs de gaz, les petites lanternes allumées sur les voitures à bras des
marchandes d’oranges, et, au fond, la place du Château-d’Eau.
Et la salle! le velours rouge des fauteuils, le grand lustre imposant,
le rideau surtout, le rideau avec le mystère de ce qui va être tout
à l’heure, de ce qui va l’épouvanter, la charmer ou l’attendrir.
Et, devant sa mémoire fidèle, passent les silhouettes qui lui
paraissaient épiques des comédiens d’alors: les troisièmes rôles
sinistres, Castellano, Omer et son regard d’aigle; les jeunes premières
touchantes, et toujours en larmes: Jane Essler, Adèle Page, Dica Petit;
les beaux jeunes premiers: Paul Clèves, Bondois, Paul Deshayes; les
grands premiers rôles: Frédérick Lemaître, Mélingue, Lacressonnière,
Marie-Laurent! Et c’était: _la Bouquetière des Innocents_, _la
Poissarde_, _la Tour de Londres_, _Marie de Mancini_, _le Juif errant_,
etc., etc.
Le jour d’une nouvelle pièce, pendant les entr’actes, elle racontait
Faction à sa mère, et elle s’essayait à imiter les artistes qu’elle
venait de voir haleter et sangloter sur la scène. Ce qui la frappait
le plus, c’était la mimique essoufflée des jeunes premières dans les
instants dramatiques, et, tout en faisant bouffer son corsage d’enfant,
elle demandait en imitant les halètements de la poitrine de Jane Essler
soulevée comme une vague:
«Mère, est-ce que je respire comme elle?»
Elle se faisait des traînes avec des serviettes dont elle balayait
majestueusement les planches du foyer, et, de son mouchoir, elle
s’épongeait précipitamment les yeux en se détournant un peu, comme les
artistes de drame qui ne doivent avoir l’air de pleurer que pour la
salle.
Le plus ancien souvenir qui soit resté dans sa mémoire d’enfant, c’est
celui de la loge d’Adèle Page, où sa mère l’avait conduite un soir...
Mais elle n’y vit qu’une chose: la psyché! Ses yeux ne pouvaient s’en
détacher, ce fut longtemps dans son imagination puérile, le comble du
luxe et de l’élégance, et, plus tard, à travers la vie, la vision de la
psyché ne la quitta jamais; son rêve se réalisa un jour, et ce fut une
fête! Elle se souvient aussi que ce soir-là, l’artiste mit son manteau
de cour tout de velours et de pierreries sur ses petites épaules, et
sur sa tête, son diadème royal!
Avant qu’elle n’eût tout à fait cinq ans, son père mourut. Voilà
donc la mère et l’enfant réduites à leurs propres forces. On la mit
à l’école. Trois ou quatre années se passent ainsi. Mme Réju obtint
un service de bureau à l’Hippodrome, et Gabrielle fut confiée à
une amie. Chaque jour avant de partir, sa mère lui remet un franc
pour son dîner du soir, qu’elle va prendre à un bouillon voisin,
faubourg Saint-Martin, où la gérante a soin d’elle. On lui avait
bien recommandé: «Surtout prends garde aux voitures! pour traverser,
n’accepte jamais que l’aide d’un monsieur décoré.» Or, en ce temps-là,
les messieurs décorés étaient plus rares qu’aujourd’hui, et souvent
elle se voyait forcée de se contenter d’un monsieur qui «avait des
gants». Elle était très fière de sortir ainsi, seule, et d’aller au
restaurant comme une grande personne. Là, elle désobéissait à sa mère.
Celle-ci lui recommandait bien de ne pas manger de salade; mais les
autres plats étaient servis tout prêts, et ne laissaient aucune place
à l’initiative. La salade, au contraire, on la préparait soi-même.
«C’était plus âgé!» Et, comme à cet âge on n’a que l’envie de vieillir
bien vite, elle commandait une salade pour affirmer son indépendance
et prouver ses capacités. Sur ses vingt sous, elle en conservait un
qui lui servait à acheter une orange. Non pas une orange d’un sou qui
lui eût donné l’air trop petite fille, mais une grosse orange, un peu
gâtée, qu’on lui donnait pour le même prix, et qu’elle allait ensuite
étaler sur le rebord du balcon de l’Ambigu, où elle assistait, avant de
rentrer, à un acte de _la Bouquetière des Innocents_ ou du _Crime de
Faverne_.
On demeurait alors rue de Lancry. En revenant de dîner, elle devait
passer devant la terrasse du café de l’Ambigu. Elle se préparait de
loin à ce passage. Elle connaissait naturellement tous les artistes, et
elle savait qu’on la regardait. Aussi, toute fière d’un châle rouge à
carreaux de sept francs cinquante qu’elle trouvait plus beau que tous
les manteaux de fourrure, elle prenait sa tournure la plus désinvolte,
se cambrait la taille aux approches de la terrasse, et adressait à
la galerie le plus gracieux et à la fois le plus cérémonieux de ses
sourires!
La nature précoce et complexe de la petite Gabrielle faisait
l’admiration de tous les amis de sa famille. Sa mère raconte un fait
qui montre d’une façon saisissante la vivacité de son intelligence
et sa sensibilité. La famille était liée avec le propriétaire du
café de l’Ambigu. L’homme dominateur, tyrannique, brutal, battait
outrageusement sa femme. Et Gabrielle quand elle voyait le mari froncer
le sourcil, faire un signe de tête à son épouse, celle-ci monter
l’escalier qui conduisait à l’entresol, et l’homme la suivre, savait
qu’une scène terrible allait se passer. Elle restait là, tremblant de
tous ses membres. Un jour qu’elle avait assisté à ces préliminaires et
que des cris et des bruits de meubles brisés arrivaient de l’entresol
dans le café, un client, étonné d’un tel vacarme demanda à l’enfant ce
qui se passait là-haut... Et elle aussitôt de répondre: «Monsieur, on
répète, on répète!» cachant ainsi de son mensonge improvisé la honte de
ces brutalités et donnant de la vraisemblance au tapage infernal et aux
cris qui bouleversaient la maison.
Entre les heures de classe, et le jeudi toute la journée, l’enfant
aidait sa mère à fabriquer des éventails pour la maison Meyer, rue
Meslay, des éventails à palmes où elle se montrait très habile. La
façon de ces éventails se payait 2 fr. 25 ou 2 fr. 50 la douzaine.
Mais les deux femmes étaient fières: elles ne voulaient pas qu’on sût
qu’elles travaillaient de leurs mains. Et elles donnaient cinq sous par
douzaine à une voisine qui les portait pour elles chez ce fabricant!
«C’étaient nous les femmes du monde dignes et fières qui travaillent en
cachette!» dit plaisamment Réjane en racontant ces détails.
On changea de quartier et on alla habiter la rue Notre-Dame-de-Lorette
au nº 17. Ce simple déménagement aura, comme on va le voir, une
importance énorme pour l’avenir de l’enfant. Restant dans le voisinage
de l’Ambigu où les artistes la connaissaient et l’aimaient déjà, et
l’âge arrivant, avec la vocation qui se dessinait, elle débuterait
à coup sûr un beau jour dans ce théâtre de drame populaire, et,
vraisemblablement, y demeurerait. Au lieu de cela, elle entrera dans la
carrière par le Conservatoire, elle y étudiera les traditions--pour ne
pas les suivre--y deviendra l’élève préférée de Regnier et l’écoutera
toujours avec obéissance et vénération,--comme le montrera la suite de
cette histoire.
Dans la maison qu’habitaient Madame Réju et sa fille et sur le même
palier, se trouvait une dame avec qui, peu à peu, elles se lièrent.
Quand arriva la guerre, la dame quitta Paris en priant Madame Réju de
vouloir bien, en son absence, surveiller son appartement qui donnait
sur la rue. Et c’est de sa fenêtre qu’un beau matin l’enfant assista
à la fusillade entre Versaillais et Communards. Les Versaillais
avaient tourné la barricade de Notre-Dame-de-Lorette, envahi la rue
Saint-Georges et, par le derrière des maisons, étaient arrivés à la
rue Notre-Dame-de-Lorette d’où ils pouvaient à l’aise canarder les
insurgés. L’enfant conserva de cette journée une vision terrible.
Curieuse, elle alla jusqu’aux fenêtres matelassées derrière lesquelles
tiraient les Versaillais, et elle entendit siffler sous son nez les
balles des Communards répondant à celles de la troupe. Et elle vit, le
soir, passer devant ses yeux les corps d’un capitaine et d’un jeune
sergent, que, le matin, elle avait aperçus luttant dans l’ardeur de la
bataille. Première vision de la mort pour ses yeux d’enfant, premier
souvenir historique de sa vie.
La guerre terminée et la Commune vaincue, Gabrielle Réju retourna en
classe à la pension Boulet, rue Pigalle. Ayant grandi, elle se rendit
compte qu’elle n’avait jusque-là rien appris, et se mit à étudier
avec conscience. Naturellement, elle avait conquis la maîtresse de
pension, qui, voulant lui donner une preuve d’intérêt, la poussa à
obtenir ses brevets. Elle lui faisait entrevoir que, son premier
diplôme conquis, et en attendant le brevet supérieur, elle la prendrait
comme sous-maîtresse à 40 francs par mois d’appointements, plus «le
déjeuner». Mme Réju s’enthousiasma de cette idée, et résolut de
l’accepter pour sa fille. Mais celle-ci avait déjà son rêve qu’elle
dorlotait avec amour au fond de sa cervelle enfantine. Provisoirement,
elle accepta de faire la classe aux toutes petites, car elle adorait
les enfants. Malheureusement, si elle apprenait bien ses leçons, elle
négligeait la couture et la broderie. Et, un jour, qu’une petite vint
lui demander de lui enseigner «le point de marque» elle fut bien
embarrassée, mais pas longtemps: «Comment! tu ne sais pas encore faire
le point de marque, à ton âge?» s’indigna-t-elle. Et la petiote de
répondre en zézayant: «Non, mademoiselle.» Alors, avisant une enfant
plus grande qui marquait avec entrain, elle lui dit négligemment:
«Allons, toi, montre à la petite paresseuse comment on fait le point de
marque! Moi, je n’ai pas le temps!»
Quelquefois, le dimanche, on allait en soirée chez une amie de sa
mère, où se réunissaient des artistes comme Félicien David, Joseph
Kelm, l’auteur de _Fallait pas qu’il y aille_, l’architecte Frantz
Jourdain, et d’autres encore qui constituaient une sorte de cercle
artiste, quelque chose comme un _Chat Noir_ mondain, où étaient fort
goûtées ses qualités de spontanéité, d’esprit, de naturel et de gaieté.
Elle chantait des chansonnettes du temps, pleines de sous-entendus
croustillants, qu’elle soulignait, sans y rien comprendre, d’œillades
et de sourires à mourir de rire!
Son goût pour le théâtre s’augmentait de ses succès d’enfant. Elle
roulait ses projets dans sa tête! Elle voulait décidément être
«actrice». Elle voulait, comme celles qu’elle avait vues, faire pleurer
des salles entières et acclamer son héroïsme de mère ou de fiancée
persécutée.
La querelle commença entre la mère et la fille, éternelle et vaine
querelle qui finit toujours par la victoire de celle qui veut. En
attendant, c’était la lutte journalière. Mme Réju poussait aux diplômes:
«Quand une carrière honorable s’offre à vous, répétait-elle (pense
donc! 40 francs et le déjeuner!), on n’a pas le droit de faire de sa
mère, une mère d’actrice!...»
Oh! ce mot dédaigneux de «mère d’actrice», Réjane après vingt-cinq
ans passés, l’a encore sur le cœur. Et, de temps en temps, sa seule
vengeance c’est de le répéter à son auteur à présent subjuguée par les
triomphes de la petite rebelle.
Un soir, en revenant de la rive gauche avec sa mère, Gabrielle Réju
aperçoit à la porte des artistes du Théâtre-Français, un rassemblement.
Les deux femmes s’approchent et s’informent: c’était la représentation
d’adieux de Regnier; des admirateurs l’attendaient à la sortie pour lui
faire une ovation. La petite veut demeurer «pour voir M. Regnier!» Elle
ne l’avait jamais entendu jouer, mais son nom était venu jusqu’à elle
comme celui d’un grand artiste, probe et honnête, celui du maître rêvé.
Elle vit bientôt s’avancer entre les deux rangs de curieux accompagné
d’une dame à cheveux blancs, un petit vieillard rasé et vénérable, qui
monta en voiture, l’air modeste et confus. Puis la vision disparut,
mais jamais ne s’effaça de sa mémoire...
Une année se passa encore en luttes continuelles. Une amie de Mme
Réju, Angelo, artiste charmante et bonne, qui continua plus tard à
s’intéresser à l’enfant, apprend que celle-ci veut devenir artiste, et
l’opposition de sa mère. Elle cherche un moyen d’apaiser le conflit.
Elle dit qu’il faudra la marier jeune, et s’offre à lui constituer
une dot de 10.000 francs. Mais Réjane refuse de penser à ces choses
lointaines. Et elle continue à lutter.
Finalement, la résistance maternelle fut vaincue.
Mais comment procéderait-on?
La dame du palier était revenue à Paris, après la guerre. Mise au
courant de la volonté irrésistible de l’enfant, elle donne le conseil
de la faire entrer au Conservatoire. Elle connaît justement le fils
de Jules Simon, alors ministre de l’Instruction publique et des
Beaux-Arts. Par cet intermédiaire inattendu, voilà la jeune Gabrielle
en rapports avec ce même Charles Simon, qui, vingt-huit ans après,
écrira pour elle avec son ami Pierre Berton, la _Zaza_, dont elle fait
un triomphe. Charles Simon est intimement lié avec la famille Regnier.
La petite ira donc voir le vieux maître. Regnier la reçoit avec
affabilité, mais tente de la dissuader. En vain! L’enfant résiste avec
tant de fermeté, montre une résolution si ardente qu’il consent à la
prendre, comme auditrice, pendant deux mois.
«Mais si, ce temps écoulé, je m’aperçois que vos efforts sont inutiles
et que vous n’avez pas d’avenir, promettez-moi de me croire et de
m’obéir?... Me donnez-vous votre parole?»
La petite hésita... Donner sa parole, pour elle, était déjà chose
grave. Elle se fait préciser les conditions du contrat:
«Alors, insiste-t-elle, si dans deux mois vous me dites de ne pas
continuer, je ne devrai jamais, jamais, faire de théâtre?
--Jamais!» affirma le vieux comédien.
Mais elle, sure d’avance, convaincue de la réussite, promit.
Et, comme elle grasseyait horriblement, elle se mit, en attendant, sur
le conseil de Regnier, à faire durant des heures les _te de, te de,
rrre, rrre_, de la méthode. Si bien qu’au bout de trois mois Regnier
put lui dire, en l’entendant parler:
«C’est parfait. Vous grasseyez beaucoup plus qu’avant!...»
N’importe, elle entra. Regnier écrivit à Charles Simon cette lettre que
Réjane conserve comme la prunelle de ses yeux:
Château de Sol-Juif,
Canton de Saint-Pierre-lès-Nemours
(Seine-et-Marne)
Je ne puis, mon cher Charles, que vous répéter ce que j’ai déjà
dit à Mlle Réju: que je la prendrai comme élève à la rentrée
des classes, à moins qu’il ne s’élève entre cette époque et ma
promesse un de ces obstacles dont tout le bon vouloir du monde
ne peut triompher, et que rien, absolument rien ne me fait
prévoir.
Est-ce assez net, et êtes-vous content?
Vous me le direz la semaine prochaine. Je serai de retour à
Paris dimanche soir.
A vous,
REGNIER.
A la rentrée, elle passe l’examen d’admission dans le rôle d’Henriette,
des _Femmes savantes_, et on l’admet.
La voilà donc embarquée et pour toujours, sur sa galère glorieuse.
Elle suit assidûment le cours de Regnier. Au Conservatoire, elle se
trouve avec Jeanne Samary, Maria Legault, Marie Kolb, MM. Achard,
Truffier, Marais, Dermez, Villain, Davrigny, Kéraval, Albert Carré!
Comme elle entend travailler sérieusement elle ne se contente pas des
leçons de l’école, et le pauvre ménage se saigne aux quatre veines
pour prendre une dizaine de cachets à 10 francs pour des leçons
particulières que donnait Regnier dans son appartement de la rue
d’Aumale. Quand elle eut épuisé ses dix premiers cachets, elle en prit
dix autres. Mais, un jour Regnier lui dit:
«Tu as tes cachets?
--Oui.
--Donne-les-moi.»
Et il les déchira, en ajoutant:
«Quand on a affaire à un tempérament d’artiste tel que le tien, on ne
fait pas payer ses leçons.»
Ce fut là la sanction du vieux maître à la convention conclue entre
lui et son élève lors de leur première entrevue: au lieu de l’empêcher
de continuer, il entendait la mener lui-même gratuitement jusqu’au
bout de ses études. Au mois de janvier 1873 (il y avait donc deux mois
qu’elle suivait les cours du Conservatoire), on fit passer à tous les
nouveaux élèves un examen d’élimination. Comme on était forcé d’en
recevoir beaucoup en octobre grâce aux innombrables recommandations
qui assaillaient les professeurs et le jury, on employait ce système
d’épuration à la rentrée de janvier. Gabrielle Réju subit l’examen
comme tout le monde. C’est dans le rôle d’Agnès qu’on la jugea, un
de ces rôles d’ingénue pas du tout faits pour elle. Elle portait une
petite robe courte serrée à la taille par une ceinture à boucle de
nacre. Elle n’était pas d’une beauté frappante. Et même sa grâce et le
charme malicieux de la physionomie n’étaient encore qu’en formation:
elle se trouvait à l’âge ingrat des fillettes. A côté d’elle, au
contraire, concourait une superbe fille, Julia Rochefort, qui conquit
le jury, et dont la figure, n’ayant rien de scénique, devint--chose
curieuse--impossible à la scène quelques années après. Toujours est-il
qu’Édouard Thierry, alors directeur de la Comédie-Française, et qui
faisait partie du jury, se pencha à l’oreille de Regnier et lui dit sur
un ton un peu dégoûté:
«Est-ce que nous la gardons, celle-là?
--Oui, répondit Regnier, elle est de ma classe, et j’y tiens.»
L’année scolaire s’écoule. Arrive la période des concours. Mais il
fallait passer l’examen préalable. Regnier avait choisi pour elle:
_l’Intrigue épistolaire_. Édouard Thierry ne la reconnut pas, et il dit
à Regnier:
«Elle est charmante, cette enfant! C’est l’espoir du concours!»
Alors le professeur se penchant à son tour à l’oreille du directeur de
la Comédie-Française comme celui-ci avait fait huit mois auparavant,
lui dit sur le même ton, sans enthousiasme:
«Alors, nous la gardons, celle-là?»
C’est dans cette même scène de _l’Intrigue épistolaire_ qu’elle obtint
sa première récompense, un premier accessit, en août 1873.
Il faut entendre raconter à Réjane l’histoire de la toilette de son
premier concours!
Regnier s’y intéressait beaucoup. Il lui avait demandé:
«Comment seras-tu habillée?
--Très bien. C’est ma mère qui se charge de tout faire elle-même.
--A-t-elle du goût, ta mère?
--Beaucoup.»
«Seulement, je ne lui disais pas que nous avions dépensé dix francs
juste en tout! Je revois ma petite robe courte, en tarlatane blanche,
avec des bretelles en tarlatane aussi. L’étoffe coûtait neuf sous
le mètre. On l’avait mouillée pour l’assouplir. Quelles chaussures
portais-je? Je ne sais plus. Sans doute d’anciennes bottines en
lasting recouvertes à neuf. Quant à mes gants, c’est Mme Regnier qui me
les avait offerts. Regnier me dit: «Je veux tout de même voir, avant,
comment tu seras habillée. J’irai chez toi à neuf heures. Mais comme
je désire recevoir une impression d’ensemble, tu ouvriras la porte
d’un seul coup, en disant: «Me voilà!» En effet, Regnier arriva à neuf
heures. Il s’assit seul dans notre petit salon, et de derrière la
porte je lui demandai s’il était prêt: «J’y suis, ma Minette, tu peux
entrer.» J’entrai en coup de vent, radieuse dans ma tarlatane. Le brave
homme eut bien garde de rien critiquer, et se contenta de me dire: «Tu
es charmante, ma Minette, charmante!» On débattit la question de savoir
si je mettrais ou non un médaillon autour du cou. J’en avais un en fer
forgé, mon seul bijou. Finalement on se résolut à me le mettre parce
que cela m’engraissait! Je plantai naturellement du jasmin dans mes
cheveux, car ma mère adorait cette fleur qui remplaçait pour elle tous
les piquets de plumes et tous les rubans du monde!»
Cette année-là, Mlle Legault avait obtenu son premier prix de comédie,
et était engagée à la Comédie-Française. Son départ du Conservatoire
laissait vacante une bourse de douze cents francs. Les économies du
petit ménage Réju à la fin absorbées, et le dur problème de la vie
se posant devant l’année d’études qui restait à accomplir, Regnier
promit de tenter d’obtenir la bourse pour son élève préférée. Et comme
il devait s’écouler deux mois jusqu’à la rentrée des classes, il
s’agissait de l’obtenir tout de suite pour profiter de ces deux mois
de subvention. Deux cents francs, une fortune! Les professeurs n’ont
pas le droit de faire connaître eux-mêmes à leurs élèves les faveurs
dont elles sont l’objet: c’est l’administration qui se réserve ce soin.
Mais la jeune Gabrielle insista tant pour «savoir» le jour même, que
Regnier le lui promit: «Seulement, je ne pourrai pas te parler! lui
dit-il. Tu te tiendras sous la porte cochère, après le concours. Si
c’est oui, je me gratterai le nez.» Elle attendit donc accompagnée
de sa mère, avec quelle impatience! la sortie des membres du jury.
Soudain, ils apparurent. Ce fut d’abord Legouvé, qui se pressa le nez
avec insistance, ce fut ensuite Beauplan qui fit le même jeu de scène,
puis Ambroise Thomas qui se frottait éperdument les narines... Elle
ne comprenait rien à cette procession de nez en démangeaison, ne
pouvant pas croire que toutes ces démonstrations étaient pour elle et
sa bourse! Enfin Regnier parut à son tour, et, en souriant, se gratta
légèrement le nez du bout de son index! La joie de Gabrielle fut sans
bornes. A son âge et pour les natures ardentes comme la sienne, toutes
les réussites sont d’immenses bonheurs.
Dans son feuilleton qui suivit le concours, M. Sarcey écrivait:
Le soir même du concours, je dînais avec un des auteurs
dramatiques les plus en vogue de ce temps.
«Je vous attendais, me dit-il. Il me faut pour une pièce qu’on
va bientôt jouer une petite fille qui ait de l’esprit et du
mordant; me rapportez-vous du Conservatoire?
--Dame! tout de même. C’est une enfant de quinze ans; elle
a une de ces petites frimousses spirituelles qui sentent
leur Parisienne d’une lieue. Elle se nomme d’un bien vilain
nom qu’elle changera pour entrer au théâtre: Réju, élève
de Regnier, et le diable au corps. Si celle-là ne fait pas
son chemin je serai bien attrapé. Si j’étais directeur, je
l’engagerais tout de suite. Mais comme je suis critique,
je l’engagerai tout simplement à achever ses études. A son
âge on doit avoir de hautes ambitions; le meilleur moyen
de primer dans un théâtre de genre, c’est d’avoir visé la
Comédie-Française.
--Vous parlez comme un livre!» me répondit Meilhac.
Tiens? son nom vient de m’échapper. Mais je ne m’en dédis pas:
tout ce qu’il y a d’ingénues-comiques en disponibilité va
tomber chez lui pour demander son rôle; et je rirais bien dans
ma vieille barbe. Elle est charmante, cette jolie et piquante
jeune fille, et je suis bien aise qu’on lui ait, malgré sa
grande jeunesse, donné un premier accessit.
En ce temps-là, Réjane donnait des leçons à son tour! Pour l’aider
à vivre, on lui avait trouvé deux sœurs, jeunes filles bordelaises
douées d’un fort accent gascon. Il s’agissait de rectifier cet accent
pour leur apprendre le _Passant_. Elles disaient «le Passaing» et
«Voulez-vous un peu de brioche, té?» A neuf heures, tous les jours,
et par tous les temps, elle se rendait au domicile des deux sœurs
et faisait de son mieux... Un matin, en passant devant une église,
elle vit un rassemblement, des quantités de fleurs, tout un apparat.
Les gens de l’omnibus s’enquirent, et un homme qui venait de lire le
journal dit: «C’est une actrice qu’on enterre, c’est Desclée...» Réjane
se leva, comme pour descendre de la voiture, mais elle réfléchit qu’on
l’attendait pour sa leçon, qu’elle en avait besoin, et elle se rassit
en faisant un long signe de croix... C’est ainsi qu’elle adressa son
dernier adieu à la grande artiste de qui elle devait par la suite
procéder. A cette époque, Réjane avait vu Desclée trois ou quatre fois,
dans _Froufrou_, dans _la Princesse Georges_, dans _le Demi-Monde_,
dans la _Femme de Claude_. Et elle s’était dit, en la voyant: «C’est
ça, le théâtre!»
Au cours de cette dernière année de Conservatoire, Réjane connut une
des plus grandes joies de sa vie. Un matin Regnier lui fait dire,
pendant une leçon à la classe, _la Fille d’Honneur_, une poésie qu’elle
avait entendue rabâcher cent fois à Mlle Baretta, et qu’elle savait
ainsi par cœur. Réjane tremblait, car ses deux élèves bordelaises
assistaient au cours comme auditrices, et le professeur, très
sévère, arrêtait les élèves à chaque seconde et les faisait répéter
jusqu’à l’inflexion juste. Mais il la laissa aller jusqu’au bout,
sans l’interrompre une seule fois. Elle, ne comprenant rien à cette
bienveillance inaccoutumée, se demandait: «Mon Dieu! que va-t-il dire à
la fin?...» Lui, tranquillement, sur le ton qu’on emploie pour annoncer
une chose fatale, contre laquelle il n’y a pas à lutter, prononça
ces simples mots: «C’est très bien, ma petite, descends, tu seras
une grande artiste...» Ah! l’artiste, depuis lors, eut l’occasion de
signer bien des engagements splendides, elle goûta la joie de bien des
triomphes, reçut les félicitations des souverains dans leurs palais,
mais jamais les émotions ressenties depuis n’eurent la qualité et
l’intensité de celle-là!
Talbot était encore directeur du petit théâtre de la Tour-d’Auvergne.
Il attirait là, le dimanche, les jeunes élèves du Conservatoire
pour un cachet de cinq francs. Naturellement Réjane y accompagnait
ses camarades dès sa première année d’études. Elle avait même joué
_les Deux Timides_ avec Albert Carré, dont l’accent lourd et un peu
pâteux faisait la joie des autres, et qui jouait vraiment très mal.
Il tenait dans cette pièce le rôle du père de Réjane. «Au beau milieu
de l’action--c’est Réjane qui raconte,--je le vois encore, assis
devant une table, il cherche son mouchoir, le porte à son nez, et
s’arrête d’écrire la lettre qu’il venait de commencer. Il saignait
du nez! Il n’hésite pas, il se lève, quitte la scène et me plante
là, tranquillement. Notez que c’était la première fois que je me
trouvais devant un public. Qu’est-ce que je vais devenir, seule, là,
sur ce plancher, sans réplique? Faut-il que je m’en aille? Faut-il
que je reste? Va-t-il revenir? Mme Doche se trouvait justement dans
l’avant-scène. Éperdue, je la regarde, comme la femme qui a créé _la
Dame aux Camélias_, et mes yeux suppliants lui demandent un miracle.
Elle me fait signe comme elle peut, et voyez si c’est commode quand
on est assis dans une loge--me fait signe de m’asseoir! Par miracle,
en effet, je comprends. Je comprends et je m’assieds... Mais une fois
là, que vais-je faire? Les mêmes problèmes s’agitent dans ma cervelle.
J’entends du vacarme dans la coulisse. Des gens me crient: «Mais
sortez donc!» Comme c’est facile de sortir quand on n’a pas de mot de
sortie! D’ailleurs d’autres voix m’arrivent: «Il ne saigne plus. Il va
rentrer.» J’attends toujours.
»Décidément que vais-je faire devant cette table? J’aperçois la plume
et le papier. J’ai une inspiration du ciel. Je saisis la plume de l’air
le plus naturel du monde, et je me mets à achever la lettre commencée
par Carré, au milieu des applaudissements de la salle qui a tout
compris. Le «saigneur» revient enfin et la pièce peut finir.»
On allait aussi quelquefois le dimanche jouer dans la banlieue de
Paris. On poussait jusqu’à Versailles, Mantes ou Chartres. Et c’est un
jour, à Chartres, qu’on jouait _les Paysans Lorrains_, que le nom de
«Réjane» parut pour la première fois sur une affiche. Jusque-là elle
s’appelait Réju. Et tout le monde se mit d’accord pour lui conseiller
de changer de nom, depuis Alexandre Dumas jusqu’à ses camarades. On
avait cherché à conserver quelque chose du nom, et on hésitait entre
Régille, Réjalle, Réjolle, quand un matin, à la classe, elle trouva
soudain: «Tiens, Réjane, pourquoi pas Réjane?»
Ballande donnait en ce temps-là à la Porte-Saint-Martin, des
matinées-conférences. Comme Talbot, il recourait aux jeunes élèves du
Conservatoire, mais, au lieu de cinq francs, il les payait dix francs.
Aussi ces représentations étaient-elles recherchées. Réjane y joua un
jour dans _le Dépit amoureux_, qu’on donnait en cinq actes, le rôle
travesti d’Ascanio, rôle obscur et même incompréhensible qu’on supprime
d’ordinaire. Mais elle y fut mal notée: Ballande lui avait fait répéter
les saluts, avec un chapeau melon qu’elle mettait sous son bras après
les grands gestes à plumeau en usage au XVIIe siècle. Ce chapeau melon
était très bombé; aussi la jour de la représentation quand elle eut à
faire les mêmes gestes et qu’elle essaya de serrer son chapeau plat
sous son bras, il était déjà loin derrière elle.
Une deuxième tentative faite par Ballande fut moins heureuse encore,
Réjane tenait un rôle dans _les Ménechmes_. Elle attendait dans le
foyer. Tout à coup on lui crie: «C’est à vous!» Elle se met à courir,
enfile un escalier, le descend, et se trouve sur... le trottoir de la
rue de Bondy! Elle s’était trompée de chemin! Quand elle remonta, après
cinq minutes de recherches, vous devinez comment elle fut reçue.
Le concours de 1874 arriva.
Ses camarades, son professeur, se disaient sûrs de son premier prix.
Elle avait choisi, ou plutôt Regnier avait choisi pour elle une scène
de Roxelane, des _Trois Sultanes_. Mme Angelo, toujours prête à lui
rendre service, s’était chargée de l’habiller. «Tu n’auras pas une robe
de mille francs, lui dit-elle, car on te sait pauvre, et il ne faut pas
qu’on te prenne pour ce que tu n’es pas!» Néanmoins elle lui commanda
sa toilette chez Laferrière. C’était encore une robe de tarlatane
blanche, comme l’année précédente. Mais de quelle façon! Elle mit
naturellement du jasmin dans ses cheveux et constata qu’elle en avait
créé la mode, car presque toutes ses camarades s’étaient fleuries de
jasmin, comme elle avait fait à son premier concours.
La scène des _Trois Sultanes_ n’avait pas beaucoup réussi, et elle se
sentait grand’peur. Par bonheur, elle devait donner la réplique à son
camarade Davrigny dans _la Jeunesse_, d’Emile Augier. Dans la pièce,
les deux jeunes gens se rencontrent à la fontaine. Le jeune homme
dit: «Cyprienne!» Elle répond simplement: «Ah! mon Dieu!» Mais ses
yeux s’emplissent de larmes, sa gorge se serre, et l’accent qu’elle
met dans cette exclamation est tel, que la salle entière éclate en
applaudissements. Ce début la remonta, et, rassurée, elle joua la
scène avec un succès d’émotion considérable. De sorte que, poussée
jusqu’à présent vers les soubrettes et les coquettes gaies, elle eut ce
jour-là, et par hasard, la révélation de son don dramatique.
On ne lui décerna pourtant qu’un second prix, qu’elle partagea avec
Jeanne Samary.
Son professeur Regnier n’avait pas eu la patience d’attendre la fin du
concours. Il l’entendit jouer sa scène et s’en alla en disant: «C’est
le premier prix, sûr! Et tu viendras me l’annoncer chez moi, tout
à l’heure.» Regnier l’attendait, en effet, en haut de son escalier.
Aussitôt qu’il l’aperçut, il lui cria:
«Eh bien?
--Je ne l’ai pas, monsieur! Le second seulement.»
Et le vieux maître, tout pâle, frémissant de colère, lâcha:
«Ah! les malfaiteurs!...»
La Presse du lendemain est encore bien instructive à consulter.
Sarcey a suivi Réjane. Il la retrouve avec son second prix et il dit:
J’avoue que, pour ma part, j’aurais volontiers attribué à Mlle
Réjane un premier prix. Il me semble qu’elle l’avait mérité.
Mais le jury se décide souvent par des motifs extrinsèques et
secrets, où il ne nous est pas permis de pénétrer. Un premier
prix donne droit d’entrée à la Comédie-Française, et le jury ne
croyait point que Mlle Réjane avec sa petite figure éveillée,
convînt au vaste cadre de la maison de Molière. Voilà qui est
bien; mais le second prix, qu’on lui a décerné, autorise le
directeur de l’Odéon à la prendre dans sa troupe, et cette
perspective seule aurait dû suffire pour détourner le jury de
son idée... Que fera Mlle Réjane à l’Odéon? Elle montrera ses
jambes dans _la Jeunesse de Louis XIV_ que l’on va reprendre
au début de la saison. Voilà un beau venez-y voir! Il faut
qu’elle aille ou au Vaudeville ou au Gymnase. C’est là qu’elle
se formera, c’est là qu’elle apprendra son métier, qu’on jugera
de ce qu’elle est capable de faire, qu’elle se préparera à la
Comédie-Française si elle y doit jamais entrer...
... Qu’elle a d’esprit dans le regard et dans le sourire avec
ses petits yeux perçants et malins, avec sa petite mine en
avant, elle vous a un air si futé qu’on se sent égayé rien qu’à
la voir.
Sa bienvenue au jour, lui rit dans tous les yeux.
Et il répète encore:
Je serai bien surpris si elle ne fait pas son chemin.
Voilà Réjane hors de l’école. Sa vraie carrière va commencer.
Où ira-t-elle?
Avant la fin du Conservatoire, M. Duquesnel, alors directeur de
l’Odéon, lui avait proposé d’y aller jouer _la Jeunesse de Louis
XIV_, et le regretté M. Carvalho lui ouvrait le Vaudeville. Mais
elle refusa, désireuse de finir ses études régulières. Le Gymnase la
guettait également. Elle se décida pour le Vaudeville et signa, avec
les nouveaux directeurs, un engagement conditionnel. Si l’Odéon, comme
c’était son droit, ne la réclamait pas, elle débuterait au boulevard.
A l’Odéon, on lui offrait 150 francs par mois, au Vaudeville c’était
4.000 francs par an et les costumes. Elle souhaitait donc ardemment
que l’Odéon l’oubliât. Il paraissait l’oublier, en effet. L’ouverture
d’octobre arriva. Sa situation n’était toujours pas réglée. Elle
alla au Ministère des Beaux-Arts. Elle retrouva là le secrétaire du
Ministre, qui l’avait vivement complimentée lors du concours. Elle
lui exposa son cas et ses angoisses, et obtint une lettre du Ministre
qui la dégageait de l’Odéon. Il ne restait d’ailleurs plus que deux
jours de délai pour qu’elle fût légalement libérée. Mais, prévenu sans
doute, M. Duquesnel, avant l’expiration de ce délai, envoya à Réjane un
bulletin de répétition pour _la Jeunesse de Louis XIV_. La débutante,
qui aimait déjà les choses bien faites, se rendit à l’Odéon et fut
reçue par le directeur qui lui dit:
«Eh bien! nous répétons demain à une heure.
--Il n’y a qu’un obstacle à cela, répondit Réjane, c’est que j’ai
demain à la même heure, une répétition au Vaudeville...» Ce n’était
pas vrai, mais, nous venons de le dire, elle aimait les choses bien
faites... Explication. M. Duquesnel avait entre les mains une lettre du
directeur des Beaux-Arts, l’autorisant à réclamer le second prix pour
l’Odéon. «C’est que j’ai aussi une lettre qui me dégage, objecta-t-elle
tranquillement; elle n’est pas du directeur des Beaux-Arts, c’est vrai,
mais elle est du Ministre... Voyez plutôt...» Et elle sortit sa lettre,
qu’elle lui montra de loin, sans lui permettre de la toucher...
Ce fut toute une affaire. M. Duquesnel se plaignit, et on lui accorda
des compensations pour le dédommager.
«De sorte que, dit Réjane lorsqu’elle raconte cette anecdote, si
l’Odéon aujourd’hui a des fauteuils en velours, c’est à moi qu’il le
doit!»
* * *
Ici se place un chapitre charmant de la jeunesse de Réjane: ce sont
ses rapports avec son grand professeur Regnier. Elle a conservé
soigneusement les lettres qu’il lui a écrites, et nous avons pu
retrouver, grâce à l’obligeance de Mme Alexandre Dumas, quelques-unes
des lettres de Réjane. On verra, d’un côté, quelle confiance, quelle
naïveté et quelle reconnaissance; de l’autre, quelle sagesse, quelle
intelligence, quelle bonté, quelle noblesse d’âme.
L’anniversaire de Regnier tombait le 1er avril. Tous les ans, sans
jamais l’oublier, Réjane écrivait le 31 mars à son professeur, et lui
envoyait son petit souvenir. Regnier répondait:
1er avril 1875.
Est-ce que tu dois me faire des cadeaux, mon enfant! En ai-je
besoin pour être assuré de ton affection? Suis donc mieux
mes conseils, chère fillette, garde ton argent, et ne songe
à me donner jamais que ton amitié. C’est le seul présent que
je veuille de toi et le seul aussi, je t’en préviens, que
j’accepterai à l’avenir.
Tu désires pouvoir encore fêter longtemps l’anniversaire de
ma naissance, je le désire aussi pour toi, tu n’aurais jamais
de meilleur ami, de meilleur conseiller, et personne, sauf ta
mère, qui s’intéresse davantage à ton bonheur.
Je te remercie néanmoins, et t’embrasse de tout mon cœur.
Ton vieux ami,
REGNIER.
Réjane était allée en voyage, l’été. A son retour, elle écrivait:
Lundi, 23 août 1875.
Mon bon Maître,
Je suis de retour de la mer depuis quelques jours, j’espère
avoir retrouvé à Scheveningen la santé qui depuis quelques mois
semblait me faire défaut. J’ai suivi vos conseils et suis allée
visiter La Haye, Rotterdam, Amsterdam, et enfin Anvers; que de
chefs-d’œuvre, et comme j’aurais été heureuse de vous voir à
ce moment-là, pour vous communiquer mes impressions; jamais je
n’oublierai tout ce que j’ai vu, et il me tarde d’être près de
vous pour causer de toutes ces merveilles.
M. Coquelin est venu nous lire _Madame Lili_ avec sa verve et
son esprit habituels; mais je suis bien embarrassée sans vous,
mon bon Maître, et pourtant je vous sais si fatigué que je
n’ose pas vous demander de me sacrifier quelques heures d’un
repos dont vous avez tant besoin.
Nous répétons tous les jours environ de une heure à trois
heures; si vous avez un instant, je compte sur votre bonté
habituelle pour ne pas oublier votre bien dévouée et bien
reconnaissante élève.
Merci à l’avance et pardon, mon bon Maître, pour tout mon
bavardage.