Le magnolia.
Il y avait à peine un quart d'heure que Juan Cabral était dans le
jacal, lorsque tout à coup une voix joyeuse s'écria au dehors:
--Ah! Je savais bien, moi, qu'il ne nous avait pas abandonnés et qu'il
reviendrait.
Au même instant, un beau et fier jeune homme de dix-sept ans à peine,
aux traits mâles et énergiques, et tenant un fusil à la main, pénétra
dans la hutte.
--Juan, je t'attendais, dit-il.
--Me voici, Miguel, répondit simplement le jeune homme.
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre et se tinrent embrassés.
--Oui, dit Carmen de sa voix douce et mélodieuse, il est revenu, mon
frère de lait, et la première chose qu'il a faite a été de me sauver la
vie.
--Te sauver la vie, chère sœur! dit Miguel en pâlissant.
--Rien de moins. N'as-tu pas vu un jaguar mort à quelques pas d'ici?
--En effet, j'avais entendu un coup de feu, et je me dirigeais en toute
hâte du côté où avait résonné la détonation, lorsque je me suis trouvé
face à face avec ce jaguar, une magnifique bête!
--Eh bien, mon frère, cette magnifique bête m'aurait parfaitement
dévorée, car je m'étais évanouie de frayeur en l'apercevant, si Juan
n'était pas arrivé à l'improviste.
--Merci, Juanito, dit le jeune homme en pressant affectueusement la
main de son frère de lait. Ah! Pourquoi n'étais-je pas là? Mais je ne
le regrette point, puisque tu y étais, toi, frère. Tu étais allée,
n'est-ce pas, ajouta-t-il en s'adressant à sa sœur, prier sur la tombe
de notre père? Il ne pouvait rien t'arriver, ma Carmen chérie, son âme
veillait sur toi.
Lorsque les trois jeunes gens eurent repris un peu de sang-froid,
Juan Cabral s'informa de ce qui s'était passé depuis que, sur l'ordre
du général, il avait quitté la caravane pour se rendre à la mission.
Miguel ne fit aucune difficulté pour tout lui dire: l'histoire était
courte, mais navrante.
Deux jours après le départ du jeune homme, la caravane s'était égarée
au milieu de ces plaines immenses et sans routes tracées qui forment
la plus grande partie du désert. Les Mexicains errèrent quelques
jours à l'aventure sans pouvoir retrouver leur chemin. Pendant ces
longues courses, faites au hasard, le général, séparé un instant de
ses compagnons, avait pénétré, sans trop savoir comment, au fond d'un
vallon étroit, entouré de toutes parts de hautes collines, et que le
hasard seul pouvait faire découvrir. Ce vallon était traversé par un
maigre ruisseau qui tombait en cascade du sommet d'une montagne assez
élevée. Soudain, le général eut un éblouissement. Il était enveloppé
d'or; il y avait de l'or partout, amoncelé sous les pieds de son
cheval, dans le lit du ruisseau. Le général se trouvait au milieu d'un
de ces riches «placeres» comme les déserts mexicains en renferment tant
dans leurs profondeurs inconnues.
Le général tressaillit à la vue de ces immenses richesses. Il lui
serait donc permis de reconstituer un jour la fortune perdue de ses
enfants. Il examina soigneusement les lieux, afin de les reconnaître,
ramassa quelques lingots d'or, puis il sortit du vallon et rejoignit
ses compagnons, que sa longue absence commençait à inquiéter.
Deux jours plus tard, au coucher du soleil, un voyageur se présenta au
campement du général: ce voyageur était un coureur de bois mexicain,
un «gambucino» ou chercheur d'or; il disait se nommer Pedro Omnès. Le
général accueillit ce chasseur d'une façon cordiale, et lui demanda
s'il pouvait le conduire à la mission de Sainte-Marie; ainsi se nommait
l'endroit où il se rendait. Pedro Omnès ne fit aucune difficulté,
moyennant rétribution, de servir de guide à la caravane. Le lendemain,
on se mit en route.
Cet homme avait su inspirer une si grande confiance au général, qu'au
bout de deux ou trois jours il ne fit aucune difficulté pour montrer
à Pedro Omnès les lingots qu'il avait ramassés et lui révéler la
découverte qu'il avait faite d'un riche placer. Cette confiance, qu'il
avait témoignée un peu à la légère à un homme qu'il ne connaissait qu'à
peine, devait coûter cher au général.
Pedro Omnès était un bandit de la pire espèce. La révélation qui lui
avait été si imprudemment faite par le général éveilla sa cupidité,
et lui suggéra l'idée de s'emparer, n'importe à quel prix, du placer.
Malheureusement, la révélation n'était pas complète; le général n'avait
pas dit au bandit, probablement parce que cela ne lui était pas venu à
la pensée, le gisement du placer. C'était ce gisement qu'à tout prix le
bandit voulait connaître. Mais ce fut vainement qu'il remit le général
sur ce sujet; celui-ci, soit qu'il commençât à se méfier du chasseur,
soit pour toute autre cause, s'obstina à détourner la conversation et à
ne plus revenir sur ce sujet. Pedro Omnès en fut pour ses peines et ne
put rien découvrir. Mais il ne se rebuta pas et il changea de batterie.
Le chasseur mûrit son projet avec cette ténacité féline qui caractérise
les Indiens; puis, lorsque sa résolution fut définitivement prise, il
la mit à exécution sans hésiter, sans crainte comme sans remords. Il
savait qu'une tribu d'Indiens pillards campait à peu de distance de
la route suivie par la caravane. Rien ne lui était plus facile que de
s'entendre avec ces misérables.
Un soir, lorsque tous les Mexicains furent endormis, que les
sentinelles elles-mêmes, accablées de fatigue, eurent cédé au sommeil,
le misérable s'évada et se rendit au camp des Apaches. Ces Indiens
étaient des Apaches. Il fut reçu avec des cris de joie parmi ces
sauvages, et bientôt tout fut convenu entre lui et eux. La nuit même,
un peu avant le coucher du soleil, les Mexicains furent assaillis
à l'improviste par une nuée d'Indiens qui se ruèrent en hurlant
contre leurs retranchements. Avant même que les blancs, surpris à
l'improviste, eussent eu le temps de se mettre en défense, le camp
était envahi, et les Mexicains se défendaient opiniâtrement dans un
combat corps à corps qui devait leur devenir fatal. Le premier coup de
feu tiré par les Apaches frappa la malheureuse épouse du général, qui
tomba en s'écriant avec désespoir:
--Sauve nos enfants!
Le général, blessé lui-même et ne voulant pas abandonner le corps de
sa femme aux insultes des sauvages, luttait avec ce courage et cet
acharnement que seul peut donner le désespoir. Alors il se passa un
fait étrange: Miguel et Carmen, ces deux pauvres enfants qu'une mort
affreuse menaçait, semblèrent oublier le danger suspendu sur leurs
têtes pour ne songer qu'à leur mère. Ils se jetèrent au plus épais de
la mêlée, saisirent le cadavre sanglant de celle qui les avait tant
aimés et qui maintenant était au ciel, l'enlevèrent par un effort
suprême dans leurs bras débiles, et, rendus forts par l'amour filial
qui chez eux dominait tout, ils arrachèrent le cadavre, l'emportèrent
dans leurs bras, et, avec des difficultés inouïes, ils réussirent à
le cacher si bien dans les buissons qu'il eût été impossible de le
retrouver à tout autre qu'à eux.
--Reste ici, dit Miguel; veille sur notre mère; moi je vais sauver
notre père ou mourir avec lui.
Le jeune homme s'élança alors et retourna au combat.
Dieu le protégea sans doute et eut pitié de son dévouement filial, car
lorsqu'après avoir pillé le camp et tué ses derniers défenseurs, les
Indiens consentirent enfin à s'éloigner, Miguel retrouva son père sous
un monceau de cadavres, couvert de blessures, mais vivant encore.
La plume est impuissante à exprimer les prodiges de dévouement que
l'amour filial inspira au malheureux enfant du général. Mais, hélas! Ce
dévouement devait être inutile: l'heure suprême du vieux soldat avait
sonné. Dieu, dans sa toute-puissance, avait fixé l'heure de sa mort.
Le général sentait sa fin approcher. II ordonna à ses enfants de se
placer près de lui, et, s'adressant à son fils, qui sanglotait à, son
chevet:
--Je vais mourir, dit-il. Il dépend de toi, Miguel, de me rendre douce
et paisible cette dernière heure que Dieu consent à me laisser passer
sur la terre.
--Parlez, mon père, dit le jeune homme, quoi que vous me demandiez, je
vous obéirai.
--Tu es bien jeune, mon fils, reprit le général; Dieu permet que tu
restes seul dans le désert, abandonné, sans secours, sans protection.
Tu es maintenant, Miguel, chef de notre famille; je te confie ta sœur;
sois pour elle non pas un frère, mais un père.
--Je vous le jure! s'écria le jeune homme en sanglotant.
--Maintenant, écoute, reprit le moribond, dont la voix s'affaiblissait
de plus en plus; prends ce papier. Et il tira de sa poitrine un plan du
placer qu'il avait dessiné de souvenir. Ne t'écarte pas de l'endroit
où nous sommes, quel que soit le temps que tu doives y rester. Juan
Cabral, votre frère de lait, mes enfants, que j'ai envoyé à la mission
de Sainte-Marie, ne vous voyant pas arriver, viendra à votre recherche,
et il vous trouvera. Pendant ce temps, Miguel, tu chasseras pour
nourrir ta sœur; tu chercheras le placer. Là est la fortune de ta sœur
et la tienne. Surtout, ne dis ton secret à personne; ma confiance a
causé notre perte. Maintenant, mes enfants, recevez ma bénédiction; je
sens la mort qui me presse. Dieu m'appelle vers lui; au revoir... Au
ciel!
Après avoir prononcé ces paroles d'une voix étouffée le général se
laissa retomber en arrière, sans chercher à se retenir. Il exhala un
profond soupir et ferma les yeux.
Il était mort.
Miguel obéit ponctuellement aux ordres de son père. Ce jeune homme,
dont la vie avait été si heureuse jusqu'alors, accomplit des miracles
de volonté, de force et d'intelligence pour remplir la mission qu'il
avait acceptée, et il fut réellement pour sa sœur un père tendre et
dévoué.
Ce ne fut qu'avec regret que don Miguel consentit à s'éloigner de la
tombe où, par ses soins, son père et sa mère avaient été enterrés.
Son arrivée à la mission causa une joie immense au padre Sebastian.
Deux ou trois fois, Matasiete, qui n'avait pas renoncé, bien loin de
là, à découvrir le secret du placer, avait essayé d'enlever doña Carmen
pour s'en faire un otage, afin d'obliger don Miguel à lui révéler en
quel endroit se trouvait le gisement d'or, et, connaissant l'amitié de
Juan Cabral pour le jeune homme, à plusieurs reprises il avait voulu
l'assassiner. Mais toutes ses tentatives avaient avorté, grâce à la
surveillance incessante que le padre Sebastian exerçait sur ses enfants
adoptifs.
J'avais moi-même, sans y songer, et pour ainsi dire à l'improviste,
fait avorter la dernière tentative de ce misérable.
Le padre Sebastian achevait son récit au moment où nous arrivions à la
mission de Sainte-Marie. Le digne moine était triste; il avait le cœur
serré; il semblait avoir le pressentiment d'un malheur.
J'essayais vainement de relever son courage; je m'épuisais en
consolations banales, sans réussir à le convaincre.
Nous apercevions les premières maisons de la mission, lorsque tout à
coup les peones qui accompagnaient le père Sebastian s'élancèrent en
avant, en poussant des cris de détresse.
D'abord confondus par cette fuite subite, bientôt tout nous fut
expliqué: la mission brûlait; les flammes s'élevaient à une grande
hauteur au-dessus de ses bâtiments.
Je pressai mon cheval et je partis en avant. Déjà des secours étaient
organisés; les Indiens luttaient avec toute l'énergie du désespoir
contre l'incendie. Une petite troupe d'hommes déterminés combattait
vaillamment et avec une incroyable énergie contre une vingtaine de
cavaliers, aux traits sinistres et repoussants, les auteurs sans
doute de l'incendie, et à la tête desquels se trouvait Matasiete,
l'homme auquel le padre Sebastian avait, deux heures auparavant, si
généreusement accordé la vie.
Étroitement garrotté et couché en travers sur le devant de la selle de
ce misérable, il y avait un jeune homme: ce jeune homme, c'était don
Miguel.
Le bandit, tout en faisant caracoler son cheval au milieu de la foule,
insultait par ses sarcasmes les peones qui se pressaient autour de lui
et essayaient de lui arracher sa victime.
Tout à coup une jeune fille, ou plutôt une enfant, pale, échevelée, et
brandissant de sa main débile une hache trop pesante pour son bras, se
jeta résolument à la tête du cheval du bandit.
--Mon frère! Rends-moi mon frère! s'écria la malheureuse jeune fille
d'une voix stridente.
--Ton frère, s'écria-t-il avec mépris; ton frère, viens le prendre! Il
est à moi, maintenant; nul ne l'arrachera de mes mains.
En même temps que la jeune fille, un homme s'était élancé: cet homme,
c'était Juan Cabral.
Le bandit eut un ricanement de tigre et leva son fusil, dont il s'était
fait une massue.
Je ne sais ce qui se passa en moi en ce moment terrible, mais, sans
même réfléchir ou songer à ce que je faisais, machinalement j'épaulai
mon rifle et je lâchai la détente.
Le coup partit. Le bandit proféra une dernière malédiction et roula sur
le sol.
Il n'était que blessé, cependant; mais, avant qu'il pût se relever
et que le padre Sebastian eût le temps d'intervenir, déjà cinquante
bras s'étaient tendus vers le misérable, et, moins d'une minute après,
il se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie, pendu à la
maîtresse branche d'un superbe magnolia planté au milieu de la place de
la Mission.
Don Miguel, délivré de ses liens, était, avec sa sœur, agenouillé près
de Juan Cabral, dont le padre Sebastian soutenait la tête et qui gisait
sur le sol, le crâne fendu.
Je passai trois mois à la mission de Sainte-Marie. Ces jours paisibles
sont les meilleurs de toute mon existence; le souvenir en restera
toujours gravé dans ma mémoire.
Quatre ans plus tard, je rencontrai à Mexico don Miguel de Figueroa.
Sa sœur avait épousé Juan Cabral. Tous trois venaient se fixer à
Mexico, après la mort du padre Sebastian, qui s'était éteint dans leurs
bras.
Grâce au placer découvert par le général, la famille de Figueroa était
plus riche qu'elle n'avait jamais été; mais ses héritiers avaient
renoncé à la politique; ils avaient l'intention de quitter l'Amérique
et de se fixer en Espagne.
Plus tard, peut-être dirai-je ce qui leur advint après avoir exécuté
cette résolution.
Quant à présent, je m'arrête: ce récit est trop long déjà, et j'en
aurais trop à raconter; et, comme disent les écrivains espagnols:
Pardonnez les fautes de l'auteur, et surtout son manque de mémoire.
Il tâchera d'être plus heureux une autre fois.