J'ai mené, pendant toute ma jeunesse, une existence des plus
accidentées, panachée comme à plaisir des péripéties les plus
excentriques, les plus burlesques et les plus terribles, péripéties
qui ont accompagné mes courses aventureuses avec la rapidité d'un
_steeple-chase_.
Maintenant, je marche à grands pas vers la vieillesse.
Je ne sais pas ce que le hasard me réserve encore et comment
s'écouleront mes derniers jours, mais je doute fort que la seconde
partie de ma vie réponde à la première et qu'elle soit, comme celle-ci,
émaillée de cette foule d'incidents extraordinaires et d'événements
incroyables qui m'ont formé de si charmants souvenirs et m'aident
à oublier le présent, en me réfugiant dans le passé, sans songer à
l'avenir.
Vers le milieu de 1854, je revins à Paris, avec l'intention de m'y
fixer définitivement; j'éprouvais le besoin de me reposer enfin de tant
de courses hasardeuses à travers le monde.
Né à Paris en 1818, je l'avais quitté pour la première fois en 1827,
pour me lancer à corps perdu dans l'inconnu, en qualité de mousse.
Mes pérégrinations, interrompues une première fois en 1849, avaient
recommencé en 1852.
Pendant vingt-cinq ans, j'avais à plusieurs reprises parcouru le monde,
du nord au sud et de l'est à l'ouest, et assisté, comme acteur ou
spectateur, à une foule d'événements plus émouvants et plus singuliers
les uns que les autres.
J'avais fait la pêche au hareng, la pêche à la morue, la pêche à la
baleine; j'avais été abandonné sur des îlots perdus, pour tuer des
phoques et des morses; j'avais été fait prisonnier des Patagons à la
baie de Barbara; j'avais combattu contre Rosas à Montevideo; assisté
à je ne sais plus combien de révolutions au Pérou, au Chili et au
Mexique; erré dans les grandes savanes américaines, en compagnie des
Comanches, des Mandans et des Dakotas, qui m'avaient adopté; pêché les
perles aux îles Pomotou et à la Nouvelle-Zélande; été «tayo» (ami)
avec les Taïtiens et les Nouveaux-Zélandais; servi sous les ordres de
Schamyl, au Caucase.
Bref! J'avais, cent fois peut-être, risqué d'être gelé, rôti, mangé,
torturé, pendu ou fusillé.
Comme on le voit, mon existence avait été bien remplie: j'avais essayé
de tout.
A mon retour à Paris, en 1854, je fis mentalement mon examen de
conscience, et je reconnus qu'il ne me restait plus qu'une sottise à
faire: me marier!
Je me hâtai donc de compléter ma collection de folies en épousant, deux
mois après mon retour, une femme charmante que sa mauvaise étoile jeta
malheureusement sur mon passage, au moment où j'y pensais le moins et
elle aussi, et que je crains beaucoup, bien que je l'aime autant qu'aux
premiers jours de notre union, de n'avoir pas rendue aussi heureuse
qu'elle le mérite.
Quelques jours après notre mariage, ma femme me prenant en laisse, car
je n'y serais jamais allé de mon plein gré, m'obligea à faire avec elle
une visite à sa mère, Mme G... D..., l'éminente cantatrice dont la
réputation fut universelle et qui d'ici à bien longtemps ne sera pas
remplacée.
Mme D..., femme essentiellement intelligente et spirituelle, était très
curieuse de me connaître. Aujourd'hui je passe pour un loup; à cette
époque-là je passais pour un sauvage: je crois que je suis un peu l'un
et l'autre.
Mme D... fut charmante pour moi.
Naturellement, on faisait beaucoup de musique chez elle. Sa seconde
fille, Marie, qui depuis a épousé M. W..., le célèbre compositeur, s'en
donnait à cœur joie avec ses jeunes compagnes, commençant sur le piano
cinquante morceaux sans en terminer un seul, chantant des lambeaux de
grands airs et faisant des imitations parfaitement réussies de toutes
les cantatrices alors en renom.
J'étais chez Mme D... depuis onze heures du matin.
Ce soi-disant concert avait commencé avant mon arrivée: à six heures on
l'interrompit pour dîner.
Dès qu'on fut levé de table, il recommença; à dix heures du soir,
j'étais plus qu'à demi-enragé, à cause de l'obligation dans laquelle je
m'étais trouvé de me contenir durant la journée tout entière.
Je m'étais réfugié dans un angle de la cheminée où je marronnais tout
seul; je ne sais quoi, entre mes dents, lorsque Mme D... s'approcha
de moi et me dit doucement, avec ce sourire à la fois séduisant et
railleur qu'elle seule possédait:
--Vous aimez la musique, n'est-ce pas, M. Aimard?
A cette interpellation à laquelle j'étais si loin de m'attendre, je
bondis, et, la regardant en fronçant le sourcil, je lui dis avec cette
brutalité qui me caractérise:
--Je l'exècre, au contraire!
--Ah! fît Mme D... de sa voix la plus sardonique, en me tournant le
dos avec un léger haussement d'épaules: c'est encore un sens qui vous
manque.
Le mot encore me semblait de trop.
--Ma foi, madame, lui répondis-je avec rudesse, il y a musique et
musique, et celle que j'ai entendue aujourd'hui me rappelle le dernier
concert auquel j'ai assisté à Tonga-Tabou, moins la chair fraîche.
A cette incroyable sortie, Mme D... me regarda avec une surprise telle
qu'elle ne trouva rien à me répondre.
Je profitai de son ébahissement pour prendre mon chapeau et m'échapper
avec ma femme, qui riait comme une folle, selon son habitude, chaque
fois que je dis une sottise--ce qui arrive souvent.
Je ne sais pas si Mme D... m'a pardonné; quant à moi, je lui ai si bien
gardé rancune, que je ne l'ai jamais revue depuis.
Quel était donc ce fameux concert de Tonga-Tabou, auquel j'avais fait
allusion d'une façon si brutale?
C'est ce que je vais dire au lecteur.
L'île de Tonga-Tabou est une des perles de ce chapelet d'oasis que Dieu
semble s'être plu à égrener dans l'Océan Pacifique.
La végétation y est d'une puissance extraordinaire, le paysage d'une
beauté exceptionnelle; les hommes, grands, forts, bien bâtis, tatoués
des pieds à la tête, ont un caractère de férocité telle qu'ils
pourraient rendre des points à tous les tigres du Bengale.
Quant aux femmes, elles sont petites, mais admirablement
proportionnées; et si elles n'avaient pas la malheureuse habitude de se
tatouer aussi, de se placer le soleil et la lune dans des endroits peu
convenables, elles seraient réellement belles.
A l'époque où se passe l'anecdote que je raconte, je commandais une
petite goélette de quatre-vingt-dix tonneaux; j'avais un équipage monté
de dix Kanaks et de moi.
Ma goélette se nommait la Sauteuse, nom qui lui convenait parfaitement.
J'allais avec elle échanger des perles, du corail et de la nacre
dans toutes les îles de l'Archipel dangereux, puis, mon chargement
fait, je me dirigeais vers Sidney, où je le vendais avec un bénéfice
considérable.
Je faisais depuis dix-huit mois déjà ce commerce lucratif.
J'étais, je dois le dire, un sujet de continuel d'étonnement pour tous
les Européens avec lesquels le hasard ou mes affaires me mettaient en
rapport.
Chaque fois que je revenais à Sidney, le premier mot de bienvenue que
je recevais était celui-ci:
--Comment! Mon cher, votre équipage ne vous a pas encore mangé?
Et l'on me serrait la main en riant.
La vérité était que mes Kanaks, braves soldats et excellents
garçons, du reste, étaient tous plus ou moins entachés du défaut
d'anthropophagie.
Mais comme j'avais entendu dire par plusieurs Nouveaux-Zélandais,
à la baie des Iles, que les Européens n'étaient pas bons à manger
parce qu'ils étaient _trop salés_, je me fiais sur cette circonstance
fort avantageuse pour moi et ne m'inquiétais guère de ce qui pouvait
m'arriver.
Un matin, au lever du soleil, un de mes Kanaks, qui me servait de
second, m'éveilla brusquement en me criant aux oreilles:
--_Aramaï! Aramaï!_ capitaine! (Viens, viens, capitaine!)
Mon premier mouvement fut de donner un énorme coup de poing au Kanak,
puis je lui demandai pour quel motif il se permettait de me secouer si
rudement.
Le pauvre diable me répondit, tout en se frottant la mâchoire, que je
lui avais fort endommagée, que l'on apercevait, à deux milles sous le
vent à nous, une pirogue indienne qui semblait être en perdition, tant
ses mouvements paraissaient extraordinaires.
Je me hâtai de monter sur le pont.
En un instant, je reconnus l'exactitude du rapport de mon Kanak.
J'aperçus une énorme pirogue de guerre, dont l'avant était presque
brisé et qui semblait en effet aller au hasard, tant elle changeait
rapidement de direction au gré de la lame.
Du reste, personne ne paraissait à bord.
Après quelques secondes d'hésitation je laissai «arriver» sur la
pirogue, en usant de précautions extrêmes.
Je connaissais les Indiens et craignais quelque piège.
Quand je fus assez près de la pirogue pour en entrevoir l'intérieur, je
l'examinai attentivement.
Plusieurs hommes étaient couchés pêle-mêle dans le fond; aucun ne
donnait signe de vie.
Un spectacle affreux s'offrit à mes yeux.
Une vingtaine de Kanaks, revêtus de leur costume de guerre et
littéralement couverts d'horribles blessures, formaient un monceau
au milieu de l'embarcation; tous étaient déjà morts et presque en
putréfaction.
A l'arrière, quatre homme étaient étendus.
Après avoir jeté un regard sur la masse informe dont j'ai parlé, je me
dirigeai vers eux.
Un était mort; les trois autres respiraient encore, mais si faiblement
que la vie semblait devoir les quitter au premier souffle.
Mes Kanaks chuchotaient entre eux.
De temps en temps, ils laissaient échapper des exclamations de surprise
et de terreur.
Mon premier soin fut d'entrouvrir, avec la lame de mon poignard, les
mâchoires serrées des blessés et de leur faire boire un peu d'eau et
de rhum mélangés.
Ce remède si simple suffit pour les rappeler à la vie: les Kanaks ne
sont rien moins que des petites maîtresses.
Je fis boire une seconde fois les blessés; puis, leurs estafilades
pansées tant bien que mal, je les transportai à mon bord, et
j'abandonnai la pirogue, dont je fis enlever les objets plus ou moins
précieux.
Il était temps que j'arrivasse au secours des pauvres diables.
Vingt minutes plus tard, la pirogue tourna sur elle-même et sombra à
pic.
Les trois hommes que j'avais si miraculeusement sauvés devaient, selon
toute apparence, être dans leur pays des personnages importants.
Cela était facile à reconnaître à leurs tatouages formés de dessins
compliqués, exécutés avec une rare perfection, et dont ils étaient
complètement recouverts depuis le haut du front jusqu'à la plante des
pieds.
L'un surtout, grand gaillard de six pieds deux pouces, taillé en
athlète, âgé de trente ans au plus, et dont les traits, malgré les
dessins qui les défiguraient, étaient fort beaux, et qui avait dans
l'œil et la physionomie une expression d'indicible hauteur et de
majesté suprême.
Du reste, je fus bientôt renseigné à cet égard par le respect exagéré
que lui témoignaient mes Kanaks.
Ce guerrier était le Rangatira--roi--le plus puissant de l'île de
Tonga-Tabou; il se nommait Akou-to-mé-ah.
Le second, presque son égal en puissance, était chef d'une tribu alliée
de celle d'Akou-to-mé-ah; son nom était Tobash-Illow.
Celui-ci était un homme d'une cinquantaine d'année, aux traits durs, à
la taille ordinaire et aux membres trapus; il devait être d'une vigueur
et d'une agilité extraordinaires.
Le troisième était un tout jeune homme: vingt-deux ou vingt-trois ans
au plus.
Ses traits fort beaux, sa physionomie douce et sympathique, son regard
fier, en faisaient un type remarquable.
Son tatouage, moins complet que celui des deux autres chefs, montrait
que sa puissance et sa renommée n'étaient pas aussi grandes.
Au bout de huit jours, les trois blessés étaient presque en
convalescence.
Les Kanaks possèdent des remèdes à eux qui produisent des miracles, et
laissent bien loin derrière eux toute la pharmacopée pédantesque des
facultés de médecine de la vieille Europe.
Dès qu'il fut à peu près rétabli, Akou-to-mé-ah ne fit aucune
difficulté pour répondre à mes question, et voici ce qu'il me raconta:
Dans une île éloignée de cinquante lieues environ de Tonga-Tabou,
il y avait un jeune chef qui, à plusieurs reprises, était venu à
l'improviste faire des descentes sur le territoire d'Akou-to-mé-ah, ne
se retirant qu'après avoir emmené les femmes et les enfants qu'il avait
pu surprendre.
Le grand-chef ne supportait qu'avec impatience ces agressions
répétées, et il résolut d'y mettre un terme.
Quinze pirogues de guerre, montées chacune par vingt-cinq guerriers
et commandées par lui, Akou-to-mé-ah, et son allié Tobash-Illow,
quittèrent un matin Tonga-Tabou et se dirigèrent en bon ordre vers
l'Ile dont leur ennemi était le chef.
L'expédition fut heureuse; le débarquement s'opéra sans encombre.
Les ennemis, surpris à l'improviste, éprouvèrent une défaite qui put
passer pour un désastre.
Quarante prisonniers, au nombre desquels se trouvait le chef de l'île
lui-même, furent embarqués sur les pirogues d'Akou-to-mé-ah.
Puis l'expédition reprit le chemin de Tonga-Tabou.
J'ai oublié de dire que les indigènes de Tonga-Tabou, de même que ceux
des Iles-Marquises, de la Nouvelle-Calédonie et de tant d'autres îles
de l'Archipel dangereux, sont anthropophages.
Les prisonniers étaient destinés à faire les frais de l'horrible festin
que le grand-chef de Tonga-Tabou avait l'intention d'offrir à ses
sujets, en réjouissance de la victoire qu'il venait de remporter.
Depuis vingt-quatre heures environ, les vainqueurs avaient repris la
mer, quand, vers le soir, une heure avant le coucher du soleil, la
flotte des Kanaks fut assaillie par une effroyable tempête et englobée
dans un de ces cyclones qui ravagent si souvent ces parages.
Pendant trois jours entiers, la tempête sévit avec une incroyable
fureur.
Bien qu'assez éloigné de la zone où elle régnait, j'avais à bord de ma
goélette, senti les derniers effort de l'ouragan, et couru grand risque
de me perdre, corps et biens.
Lorsque le vent fut tombé et le calme rétabli, toutes les pirogues
kanaques, dispersées et entraînées bien loin de la route, avaient
disparu.
Une seule, celle montée par Akou-to-mé-ah et Tobash-Illow, avait réussi
tant bien que mal, à demi-brisée et complètement désemparée, à résister
aux efforts de la tempête.
Quant aux autres pirogues, jamais on n'en entendit plus parler.
Sans doute elles avaient sombré pendant le cyclone.
La pirogue royale était montée par quarante hommes, au nombre desquels
se trouvaient douze prisonniers.
La situation des malheureux Kanaks était des plus critiques.
Ils se trouvaient perdus sur la mer, dans un canot à moitié brisé, sans
voiles, sans pagaies, et, ce qui était plus affreux encore, sans vivres
et sans eau potable.
Ils ne comptaient que sur une traversée de trente-six heures.
Le peu de vivres et d'eau qu'ils avaient embarqué avait été emporté par
les lames; il ne leur restait plus rien.
Alors il se passa quelque chose d'horrible à bord de cette malheureuse
embarcation.
Les prisonniers furent tués les uns après les autres, et leur chair
palpitante fut dévorée par ces cannibales.
Ces effroyables vivres durèrent plusieurs jours; puis, enfin, de tous
les prisonniers, il ne resta plus que le jeune chef de l'île.
Les Kanaks voulurent l'égorger.
Akou-to-mé-ah s'y opposa; non pas que son cœur fût ému de pitié pour
l'infortuné jeune homme, mais parce qu'il le regardait comme un trophée
dont il ne voulait pas se dessaisir, et qu'il voulait le ramener vivant
à Tonga-Tabou.
Les Kanaks s'insurgèrent; on se battit.
Plusieurs furent tués dans la mêlée; ils servirent de pâture aux
survivants.
Les choses continuèrent jusqu'à ce qu'enfin, une heure avant que je
n'aperçusse la pirogue, une lutte suprême se fût engagée entre les
trois chefs et ceux des Kanaks qui vivaient encore.
On sait quel en fut le résultat, et comment je réussis à sauver les
trois blessés.
Malgré les témoignages d'amitié dont m'accablait Akou-to-mé-ah, je me
trouvais assez embarrassé.
Je ne me souciais pas, moi seul Européen, de m'aventurer sur la terre
des Tonga-Tabou, dont la réputation sinistre me faisait frissonner
malgré moi.
Cependant j'avais mis le cap sur l'île.
Mon intention était, dès que je ne serais plus qu'à deux ou trois
encablures de terre, de prier mes trois passagers, maintenant
parfaitement bien portants, de sauter par dessus la lisse de ma
goélette et de gagner l'île à la nage.
Je n'avais trouvé que ce moyen de me débarrasser d'eux sans risquer de
leur servir de beefsteak.
Mais Akou-to-mé-ah ne l'entendait pas ainsi; le digne chef s'était
réellement pris d'une belle passion pour moi.
Chez toutes les natures primitives, les sentiments bons ou mauvais sont
poussés à l'extrême.
Un matin, le chef se présenta à moi, accompagné d'un de mes Kanaks.
--Tu es mon frère, me dit-il, mon _tayo_; cet homme va te marquer, pour
que mes enfants te reconnaissent; laisse-moi faire, et ne crains rien.
--Sacrebleu! répondis-je; je crains tout, au contraire!
Le chef n'avais lu Racine, que je parodiais si joliment; il ne fit que
rire de ma réponse, me prit le bras gauche, et se tournant vers le
Kanak qui se tenait près de lui:
--Va, dit-il.
J'étais trop longtemps en Amérique et surtout en Océanie, pour ne pas
être au fait des mœurs indiennes; je me doutais de ce qui allait se
passer.
Ma crainte, je ne sais comment, fit aussitôt place à une insouciance et
à une curiosité extrêmes; bref, je me laissai faire.
A plusieurs reprises, mes amis m'ont demandé, sans que j'ai jamais
voulu leur répondre, pourquoi j'avais un point noir marqué à la
naissance du pouce de la main gauche, une tête de mort, deux os en
croix et trois points en triangle au poignet du même bras, puis un peu
plus haut une espèce de fer à cheval frangé de points noirs.
Ces divers signes me furent tatoués par ordre d'Akou-to-mé-ah, aidé du
Kanak qu'il avait requis à cet effet.
Pendant tout le temps que dura l'opération, qui me fit beaucoup
souffrir, le chef me tint le bras.
Quand le tatouage fut terminé, le chef frotta son nez contre le mien,
et me dit avec un accent joyeux:
--Là, maintenant, tu n'es plus un visage pâle; tu es mon tayo.
Et voilà comment je fus tatoué.
Trois jours après, la goélette se trouva en vue de Tonga-Tabou.
Je me préparais à débarquer, quand le grand chef s'avança vers moi,
et, avant que je pusse dire un mot, me posa la main sur l'épaule en me
montrant mon tatouage:
--Tayo, me dit-il; toi, c'est moi; tu es un chef de ma nation.
Et, me quittant aussitôt, il prit la direction de la goélette.
Je le laissai faire.
Deux heures plus tard, la _Sauteuse_ disparaissait au milieu des
palétuviers et mouillait bord à terre, où, dans une petite baie de
l'aspect le plus ravissant, l'on voyait s'étager, sur les flancs
verdoyants d'une colline qui fermait l'horizon de ce côté, une foule de
cases fort gentiment construites, et distribuées de la façon la plus
pittoresque.
Le rivage était couvert d'au moins mille à quinze cents individus,
hommes, femmes, enfants, tous armés, riant criant, gesticulant, comme
une légion de démons.
Bien que je fisse bonne contenance, je n'étais, je l'avoue, que très
peu rassuré, et je maudissais intérieurement cette incurable curiosité
qui me pousse toujours à me jeter la tête la première dans les guêpiers
qui se présentent devant moi.
Akou-to-mé-ah souriait de son plus charmant sourire.
Il fit un signe.
Mes Kanaks établirent immédiatement une planche du bord à terre.
Définitivement, le chef avait pris le commandement de ma goélette, et
je n'étais plus que passager à mon bord; mes matelots lui obéissaient
avec un empressement qui me semblait de très mauvais augure pour mes
relations ultérieures avec eux.
Lorsque la communication fut établie entre le rivage et le bâtiment,
le chef prononça quelques mots que je n'entendis pas, mais qui furent
parfaitement compris par mes Kanaks.
Ils se ruèrent immédiatement sur le jeune chef prisonnier et, en
quelques secondes, le malheureux se trouva ficelé comme une carotte de
tabac.
Je me sentis pâlir.
Mais, sans rien témoigner de la crainte que j'éprouvais, je glissai les
mains dans les poches de mon pantalon, où j'avais eu la précaution de
placer une paire de pistolets à deux coups.
Malheureusement, les revolvers n'étaient pas encore inventés à cette
époque. Mais, en sentant mes pistolets, je me rassurai quelque peu; je
tenais la vie de quatre hommes.
Ce n'était pas beaucoup, mais c'était assez pour ne pas mourir sans
vengeance.
Au moment où j'essayais tout doucement d'armer mes garnitures de poche,
pour ne pas être pris à l'improviste, le grand chef se tourna vers moi,
et toujours souriant:
--Viens, tayo, me convia-t-il.
Cette invitation ressemblait parfaitement à un ordre; mais comme il
n'y avait pas moyen de l'éluder, je fis de mon côté un sourire que
je tâchai de rendre le plus gracieux possible, mais qui ne fut très
probablement qu'une horrible grimace, et j'obéis.
En ce moment Tobash-Illow vint silencieusement se placer auprès de moi,
si bien que je me trouvai marcher entre lui et mon tayo.
--Bon, murmurai-je à part moi; mon compte est réglé: me voilà comme
Jésus entre les deux larrons; malheureusement, le bon n'y est pas.
--Sacredieu! ajoutai-je mentalement, une fois à terre, nous allons rire.
A peine achevai-je cette réflexion assez peu rassurante, que je me
trouvai sur le rivage.
La foule s'avança vers nous en poussant de véritables hurlements de
bêtes fauves, lesquels prétendaient être des cris de joie.
Akou-to-mé-ah s'arrêta, me prit par le bras gauche, qu'il éleva en
l'air, et le montrant à la multitude ébahie:
--«Ameneg Tayo Tabou!» cria-t-il d'un ton de commandement.
C'est-à-dire en français: Celui-ci est mon ami; il est sacré!
Ces paroles à peine prononcées, toute la foule s'écroula comme un seul
homme, la face contre terre.
Ceci fut exécuté avec une telle rapidité de changement à vue et de
façon si grotesque, que je ne pus m'empêcher de rire.
Je renfonçai mes pistolets dans mes poches, et frisai ma moustache d'un
air superbe.
Mon _tayo_ avait dit vrai: j'étais un autre lui-même.
A compter de ce moment, ce ne fut plus du respect que l'on me témoigna,
mais de la vénération.
D'autant plus que le grand chef s'était hâté de raconter à qui avait
voulu l'entendre, et cela avec une franchise que l'on rencontre
rarement chez les hommes dits civilisés, quel immense service je lui
avais rendu et de quelle manière je lui avais sauvé la vie.
Le chef ne se borna pas envers moi à ces stériles témoignages d'amitié.
Il donna ses ordres en conséquence, et bientôt des monceaux de nacre,
de perles, de corail et de tripangues affluèrent à mon bord de toutes
les parties de l'île, si bien qu'au bout de trois jours non seulement
mon chargement était complet mais encore le pont de ma goélette, le
poste de mes matelots et ma chambre elle-même étaient encombrés de
toutes sortes et de la meilleure qualité.
Le quatrième jour au matin, je me rendis à la case royale.
Akou-to-mé-ah me reçut comme à son ordinaire, c'est-à-dire qu'il
m'embrassa et me fit asseoir près de lui.
Je lui annonçai alors que je me proposais de mettre à la voile le
jour même; et, comme il ne voulait accepter aucun paiement pour les
marchandises et les vivres qu'il m'avait fournis, je lui offris un
assez beau fusil de chasse à deux coups, qu'il avait souvent manié
pendant qu'il était à bord, et qu'il semblait désirer.
--Tayo, me dit-il, je reçois ce fusil en souvenir d'un frère; ce
présent me comble de joie; mais tu me rendras plus heureux encore si tu
consens à retarder ton départ jusqu'à demain matin. Il y a ce soir une
grande fête en réjouissance de la victoire que j'ai remportée sur mes
ennemis. Cette fête ne serait pas complète si mon tayo n'y assistait
pas.
Tout refus était impossible; j'acceptai donc.
--Va, ajouta-t-il, retourne à ton bord; quand il en sera temps, je te
ferai prévenir.
En effet, un peu avant le coucher du soleil, un Kanak vint m'avertir
que le chef m'attendait.
Près de la case royale se trouvait un immense «moraï» qui, pour la
circonstance, avait été clos d'une haie.
C'était là que devait avoir lieu la fête.
Les principaux chefs de l'île et les guerriers les plus renommés se
tenaient, selon la coutume kanaque, accroupis sur leurs talons autour
d'un grand feu, fumant silencieusement, tandis que quelques guerriers
inférieurs armés de lances contenaient la foule qui se pressait autour
du «moraï».
Une centaine d'individus, munis des instruments les plus bizarres,
s'étaient placés à une certaine distance du feu.
C'étaient des musiciens.
Dès que je parus, Akou-to-mé-ah fit un geste de la main, et aussitôt
commença la plus horrible cacophonie que j'aie jamais entendue; les
oreilles m'en saignent encore rien que d'y penser.
Les uns frappaient à coups redoublés sur des espèces de tambours faits
d'une marmite sur l'ouverture de laquelle était tendue une peau.
D'autres secouaient avec fureur des courges attachées au bout d'un
bâton et remplies de petites pierres.
Quelques-uns soufflaient à outrance dans des tibias humains.
Plusieurs soufflaient à s'époumoner dans des espèces de flûtes en
roseaux.
Un certain nombre froissaient avec acharnement entre leurs mains des
roseaux fendus en plusieurs parties.
Il y en avait enfin qui agitaient désespérément des façons de crécelles.
Ceux qui n'avaient pas d'instruments étaient les plus terribles: ils
hurlaient sur tous les tons de la gamme humaine.
Mais ce n'était pas tout: une effroyable surprise m'était réservée.
Au milieu de cet horrible charivari, un grand vieillard, calme,
impassible, tournait sans désemparer la manivelle d'un orgue de
Barbarie, et jouait: «Partant pour la Syrie».
Les autres soi-disant musiciens avaient la prétention de l'accompagner.
Comment cet orgue était-il venu s'échouer dans ces parages? Voilà ce
que je n'ai jamais pu comprendre.
Cette harmonie ultra-excentrique produisait un effet prodigieux sur les
auditeurs, dont les traits étaient épanouis avec béatitude.
Je m'assis auprès de mon _tayo_.
--Hein? me dit-il.
--Fichtre! répondis-je.
Je ne trouvai rien de mieux pour exprimer mon admiration.
Cependant le concert continuait.
On apporta le «popoy», espèce de bouillie faite avec des bananes
pourries, etc., etc., dont les Kanaks raffolent.
Chacun prenant sa main pour cuillère, commença à puiser dans le plat.
Hélas! Mon Dieu! Je fis comme les autres.
Et la musique allait toujours.
Et le grand vieillard impassible partait toujours pour la Syrie.
A un moment donné, le chef porta à sa bouche un sifflet de guerre, et
en tira un son strident.
Presque aussitôt parurent quatre guerriers conduisant au milieu d'eux
le jeune chef prisonnier.
Celui-ci était calme.
Il avait la mine hautaine, et un sourire railleur errait sur ses lèvres.
Akou-to-mé-ah fit un signe.
Les bras du prisonnier furent saisis, on l'obligea à s'agenouiller, et
un guerrier l'assomma d'un coup de casse-tête sur le front.
Les deux yeux de la victime furent immédiatement arrachés et offerts
au grand chef, qui les goba comme des œufs.
Puis on commença à dépecer le cadavre.
Et la musique allait toujours.
Et le grand vieillard partait de plus en plus pour la Syrie.
Il est vrai que, quand il avait fini, il recommençait.
Les morceaux les plus délicats de la victime furent apportés aux
principaux chefs de la nation, qui les jetèrent sur des charbons
ardents, où ils se mirent à grésiller.
Puis, ces chairs palpitantes et presque crues furent dévorées avec les
témoignages de la plus grande joie.
Les morceaux appartenant aux catégories inférieures furent partagés
parmi le peuple.
Alors l'enthousiasme ne connut plus de bornes.
Et, tandis que l'épouvantable musique continuait, que le grand
vieillard repartait de plus belle pour la Syrie, tout en dévorant un
lambeau de chair saignante, la danse commença.
Rien ne saurait rendre la frénésie grotesque et terrible à la fois de
cette danse, les gestes forcenés des danseurs et les cris féroces dont
ils entremêlaient leurs pas.
J'étais à moitié fou!
Je me croyais en proie à quelque cauchemar atroce.
Deux fois mon «tayo» m'avait présenté des bouchées de chair humaine,
que je n'avais réussi qu'à grand-peine à éloigner de ma bouche.
Enfin, ma surexcitation devint telle, que je bondis sur moi-même, et,
renversant d'un coup de poing l'horripilant vieillard qui n'avait cessé
de moudre le départ pour la Syrie, je m'élançai à travers la mêlée.
Et je ne sais plus ce que je devins.
Un rayon de soleil qui pénétra dans ma cabine me retrouva endormi dans
mon cadre.
Comment avais-je réussi à gagner mon bord? Je ne l'ai jamais su.
Une heure plus tard, j'étais sous voiles, et je m'éloignais pour
toujours de mon «tayo».
Que le diable ait son âme!
Voilà quel effroyable concert m'avait rappelé la musique de ma
belle-sœur.