Monsieur Milher

Nous sommes forcés d'interrompre un instant notre récit, afin de faire

connaître au lecteur quelle était la raison qui amenait dans le golfe

de Californie le brick de commerce l'_Épervier_, commandé par le

capitaine Legoff, et comment il lui fallait braver des dangers sans

nombre dans des parages d'ordinaire si tranquilles.

Disons-le tout de suite, car, à la description du navire, le lecteur

intelligent l'a sans doute deviné: l'_Épervier_ justifiait sous tous

les rapports le nom qu'il portait.

C'était un véritable navire de proie, faisant un commerce passablement

interlope, et s'occupant, bien entendu avec toute la loyauté requise,

plutôt de contrebande que d'autre chose.

Or, à l'époque où se place notre récit, et à cause de l'impulsion

donnée à l'émigration européenne par la découverte de l'or en

Californie, le Mexique et toutes les républiques espagnoles du littoral

se trouvaient non seulement exposés, mais encore menacés dans leur

existence par les incursions des expéditions filibustières qui

s'abattaient comme des vols de vautours sur ces rivages presque sans

défense.

Le Mexique se débattait en ce moment même contre la plus terrible

expédition dont jusqu'alors les filibustiers l'eussent rendu victime;

nous parlerons de la tentative du comte du Raousset-Boulbon, le plus

audacieux coup de main des temps modernes.

En effet, à la tête de deux cent cinquante hommes résolus, le comte

de Raousset avait débarqué à Guaymas, avait conquis deux provinces

entières de la confédération mexicaine,--le Sinaloa et la Sonora,--et

ses succès prodigieux, augmentés par l'affermissement apparent de son

pouvoir, créaient de graves embarras au gouvernement mexicain.

Aussi, celui-ci était-il pour un instant sorti de son inertie et de sa

somnolence habituelles. Il avait formidablement armé ses côtes, qu'il

protégeait en sus par des croiseurs ayant l'ordre de poursuivre et

de couler sans pitié tous les bâtiments d'apparence filibustière, et

surtout ceux qui portaient le pavillon français.

Ceci dit, nous reprenons.

Un soir du mois de mars 1852, c'est-à-dire deux ans avant l'époque

où commence notre histoire, le capitaine Legoff, arrivé le jour même

à Mazatlán, se dirigeait du côté du port pour rentrer à son brick,

lorsqu'il fut arrêté par des cris de détresse que poussaient un

vieillard et une jeune fille, gravement insultés par trois ou quatre

officiers mexicains.

Poussé par sa générosité naturelle, il vola bravement à leur secours

et tomba résolument à coup de canne sur les agresseurs, qui prirent la

fuite.

Après avoir ainsi délivré le vieillard, Loïck allait se retirer,

lorsque celui-ci, qui dans le jeune capitaine avait reconnu un

compatriote, le pria de l'aider à transporter chez lui sa fille, que la

frayeur et l'émotion avaient fait évanouir.

Loïck accepta avec empressement, el il ne regagna son bord qu'après

avoir vu se refermer sur les personnes qu'il avait protégées la porte

de leur maison.

Le vieillard, reconnaissant du service que le capitaine lui avait

rendu, lui apprit qu'il était Français, qu'il se nommait Milher et

ajouta qu'il espérait bientôt recevoir sa visite.

Loïck Legoff n'eut garde d'oublier l'invitation qui lui avait été

faite, d'autant plus que, par une singulière coïncidence, le chargement

de son navire se trouvait être consigné à ce même M. Milher.

Aussi, le lendemain malin, se présenta-t-il à la porte du négociant.

On comprend facilement que des relations nouées ainsi ne pouvaient,

entre compatriotes, manquer de devenir intimes.

Loïck était au bout de peu de temps un des commensaux les plus assidus

de la maison, dans laquelle il avait fini par passer ses journées

presque tout entières. Le noble caractère du capitaine avait de prime

abord séduit le négociant, qui ne tarda pas à lui témoigner la plus

grande bienveillance.

De son côté, Loïck n'avait pu voir la jeune fille de M. Milher sans en

tomber éperdument amoureux.

C'était en effet la plus enchanteresse créature que l'on pût rêver,

que cette enfant de seize ans à peine, réunissant dans sa personne les

grâces mutines de la Française et la nonchalante langueur des femmes du

Nord; capricieux et bizarre assemblage de deux beautés si différentes,

et qui, pourtant réunies, ont un attrait indéfinissable et irrésistible.

Frédérique ou Frédérica, selon un dénominatif familier à la langue

allemande, tenait de sa mère, qui était Prussienne, une peau d'une

blancheur et d'une finesse remarquables, sur laquelle tranchaient

admirablement les réseaux bleuâtres de ses veines.

Son teint était d'une blancheur éclatante. Elle avait, comme son père,

de grands yeux bleus pensifs ornés de longs cils et couronnés de

sourcils noirs comme l'ébène.

Ses cheveux étaient de la même nuance mate, et leurs épais bandeaux

encadraient son gracieux visage, d'un ovale parfait; son nez légèrement

courbé, sa bouche mignonne aux lèvres roses, laissant voir en

s'entr'ouvrant le chapelet de perles de ses dents, tout cela réuni lui

formait la plus saisissante beauté qui se puisse imaginer.

Et puis, comme tous les enfants de son âge, elle était folle, rieuse,

fantasque, bizarre, capricieuse.

Douée d'une sensibilité exquise, elle avait un tact parfait et

par-dessus toute une âme aimante.

M. Milher avait trop d'expérience de la vie pour ne pas s'être aperçu,

dès le premier moment, de l'impression profonde que la jeune fille

avait produite sur Loïck Legoff; mais renfermant ses observations au

fond de son cœur, il suivait silencieusement les péripéties de cet

amour, qu'il voyait grandir; et, loin d'y mettre obstacle, il semblait

au contraire le protéger tacitement.

Frédérique, elle aussi, avait deviné l'amour de Loïck.

La jeune fille la plus naïve et la plus pure possède à cet égard une

espèce de prescience inexpliquée qui l'avertit par intuition et ne la

trompe jamais.

Le cœur de la jeune fille avait doucement battu de plaisir à l'hommage

timide et respectueux du capitaine, et peu à peu, à son insu, sans

qu'elle-même devinât comment cela était arrivé, elle se surprit à

l'aimer, elle aussi.

Loïck avait prolongé le plus possible son séjour à Mazatlán, trouvant

chaque jour un prétexte plus ou moins plausible pour retarder son

départ.

Cependant le moment arriva où il fallut prendre congé de M. Milher et

de sa fille. Doué de sentiments trop délicats pour chercher à séduire

une enfant qui, dans sa naïve franchise, semblait pour ainsi dire

s'abandonner sans défense à sa passion naissante; trop amoureux pour

avoir le courage de s'éloigner de celle qu'il aimait sans chercher à

connaître son sort et à savoir si tout espoir d'être heureux un jour

lui était ôté, il résolut de faire auprès de M. Milher une démarche

décisive, dût cette démarche briser son cœur et le rendre malheureux à

jamais.

C'était là que l'attendait le veillard.

M. Milher, arrivé jeune en Amérique, s'était d'abord établi dans

une colonie allemande fondée, depuis quelques années déjà, sur le

territoire de Sinaloa par des émigrants prussiens pour la plupart.

Bien reçu par ces colons, en sa qualité d'Européen, bien qu'ils eussent

accepté la naturalisation mexicaine, M. Milher avait épousé une jeune

fille dont le père occupait le rang de capitaine dans l'armée de la

République.

Né à Strasbourg, M. Milher, Français par conséquent, ne s'était que

difficilement entendu avec ses nouveaux parents et amis, qui étaient

tous Prussiens.

Aussi avait-il saisi avec empressement l'occasion qui lui était offerte

d'un établissement avantageux.

Mais le temps avait marché. M. Milher avait soixante ans. Il voyait

avec effroi le moment où il lui faudrait quitter la terre en

abandonnant sans protecteur sa fille chérie dans un pays étranger.

L'horizon politique se rembrunissait de plus en plus, et s'il

succombait à ses infirmités ou à une maladie subite, que deviendrait,

si loin de son pays et des parents de son père, cette frêle et

innocente enfant livrée sans défense à des collatéraux avides, qui

s'abattraient comme une nuée d'oiseaux de proie sur l'immense fortune

qu'il laisserait après lui?

Il connaissait à fond le caractère rapace, fourbe et vil des Prussiens,

et il savait que pour dépouiller l'orpheline, rien n'arrêterait la

barbarie de ceux dont elle pourrait, par sa présence, contrarier

l'ardente avarice, l'immense cupidité. Aussi, M. Milher avait-il étudié

avec soin son jeune compatriote, que, dans sa sollicitude paternelle,

il souhaitait de donner pour époux à sa fille.

Persuadé qu'il l'avait bien jugé et que c'était l'homme qu'il

cherchait, certain que celui-ci rendrait sa fille heureuse, il reçut

avec un sourire d'encouragement la demande que le capitaine lui adressa

d'une voix tremblante et étranglée par l'émotion.

Loïck n'osait croire à tant de bonheur, et il crut faire un rêve

lorsque le vieillard lui répondit, en lui serrant la main amicalement,

qu'il lui accordait sa demande.

Frédérique, appelée par son père, confirma ses paroles avec un doux

sourire et un regard enchanteur.

Seulement, le mariage ne pouvait immédiatement se conclure. Il fallait

d'abord que le capitaine réglât les affaires qu'il avait avec des

négociants de différents pays pour le compte desquels il naviguait. De

son côté, M. Milher, voulant quitter le commerce avant le mariage de

sa fille, avait à liquider les intérêts de sa maison, ce qui devait

entraîner des longueurs.

Il fut donc convenu que Loïck partirait immédiatement, que, pendant son

voyage, M. Milher réaliserait sa fortune. De cette façon, le mariage

aurait lieu dans un an ou dix-huit mois au plus tard.

Ceci convenu, le digne négociant confia à son futur gendre, pour la

placer sur la Banque de France, une somme de neuf cent mille piastres,

que depuis longtemps il avait mise de côté pour sa fille.

Loïck, au comble de ses vœux, embrassa tendrement le vieillard; puis il

se tourna vers Frédérique, sur le front de laquelle il déposa un chaste

baiser.

--Partez, Loïck, lui dit-elle avec un accent qui le charma; vous avez

ma foi et le consentement de mon père. Quoiqu'il arrive, je ne serai

jamais à un autre qu'à vous.

Deux heures plus tard, le capitaine mit à la voile, se dirigeant sur

Marseille.

Mais bientôt la tempête, qui depuis longtemps grondait au Mexique, se

déchaîna avec fracas.

Les expéditions filibustières avaient commencé.

La terreur régnait sur tout le littoral mexicain dans le Pacifique.

Cette terrible nouvelle fut un coup de foudre pour Loïck: il pensa

devenir fou.

Lorsque, après avoir réglé toutes ses affaires, il revenait en France,

il apprit qu'une expédition était sur le point de mettre à la voile

pour le Mexique.

Que faire? Que devenir? Toutes ses espérances étaient évanouies, ses

projets déçus. Comment rejoindre celle qu'il aimait et sans laquelle il

sentait qu'il ne pouvait vivre?

Un instant le courage lui avait manqué.

Mais, luttant avec énergie contre le découragement, qui grandissait

pour ainsi dire avec l'adversité, il parvint à surmonter sa douleur et

résolut de faire les plus grands efforts pour avoir des nouvelles des

êtres qui lui étaient si chers.

Les directeurs des expéditions filibustières, installés à San

Francisco, cherchaient des navires pour transporter les vivres et les

munitions qu'ils envoyaient incessamment à leurs audacieux soldats.

Loïck fit noliser son brick et partit pour Guaymas; là, à quelques

centaines de lieues à peine de celle qu'il aimait, il se reprit à

espérer.

L'hiver s'écoula dans des allées et venues continuelles, sans que rien

vint apporter quelque soulagement à la douleur du jeune homme.

Le hasard, sur lequel il avait compté, s'obstinait à ne pas lui offrir

les moyens de voir celle qu'il aimait.

Du reste, une entrevue était fort difficile. Ce n'était qu'avec les

plus minutieuses précautions que le capitaine s'approchait des côtes.

Le plus souvent, il ne le faisait que la nuit. Le brick mettait sur le

mat, faisait des signaux auxquels on répondait de terre. Des pirogues,

montées par des contrebandiers, accostaient le navire au milieu des

ténèbres, embarquaient les marchandises qui leur étaient destinées,

puis elles partaient.

Le brick orientait ses voiles, mettait le cap au large, retournait à

San Francisco, et c'était encore une nouvelle occasion qu'il fallait

attendre.

Combien de jours, combien de semaines, combien de mois se passèrent

ainsi dans une attente fébrile!

Nul n'a pu compter encore le nombre de siècles renfermés dans une

minute pour celui qui souffre et qui attend.

Et pourtant, Loïck ne désespérait pas.

Il formait les projets les plus insensés pour s'unir à Frédérique,

projets auxquels leur impossibilité flagrante le forçait à renoncer

pour en former d'autres, plus insensés encore.

Un soir que, la tête basse et le front pensif, il se promenait sur la

plage de San Francisco, en regardant machinalement les navires qui, au

coucher du soleil, donnaient dans la passe, un coureur indien qui le

suivait depuis quelques instants et l'examinait avec soin l'arrêta par

son habit au moment où il faisait signe à une embarcation de venir le

prendre.

Il voulait retourner à bord et y passer la nuit.

Un capitaine filibustier nommé Walker avait traité avec lui, le jour

auparavant, pour le passage à bord de l'_Épervier_ de deux cents hommes

qui voulaient tenter un débarquement à la Nouvelle Grenade.

En se sentant retenir par son habit, le capitaine se retourna vivement.

--Que veux-tu? demanda-t-il en espagnol, langue qu'il parlait très

purement, en s'adressant au coureur indien.

Sans répondre, le coureur brisa un bâton qu'il tenait à la main. Ce

bâton était creux; il en retira un papier roulé qu'il présenta à Loïck.

Celui-ci s'en saisit avec un battement de cœur indicible, et jetant un

regard scrutateur sur l'homme qui se tenait silencieux et froid devant

lui, il déroula le billet d'une main que l'émotion faisait trembler.

Ce billet ne contenait que ces mots:

«Mon père est mort subitement. Le frère de ma mère, le

général-major Timpfler, m'a fait conduire à Macapula par des

gens qui lui sont dévoués, afin de ne pas me laisser à Sinaloa,

dont il a été gouverneur, sachant bien que dans cette ville,

dès que ma présence aurait été connue, j'aurais trouvé des

protecteurs, et qu'il m'aurait été possible d'échapper à ses

persécutions.... Loïck, viens.....viens.....je souffre, je

meurs!

«FRÉDÉRIQUE.»

A peine eut-il lu cette étrange missive, que le capitaine, oubliant

Walker, le marché important qu'il avait fait avec lui et les intérêts

graves que son départ précipité pouvait compromettre, jeta quelques

piastres à l'Indien, toujours immobile, s'élança d'un bond dans son

canot et se fit conduire à bord de l'_Épervier_.

En posant le pied sur le pont de son brick, il commanda l'appareillage.

Au moment où l'on dérapait, une pirogue aborda le navire.

Dans cette pirogue se trouvait un homme. C'était le coureur indien qui

avait apporté la lettre.

--La réponse? dit cet homme en sautant sur le pont.

Loïck déchira une feuille de son carnet, y écrivit un mot, plia cette

feuille, la cacheta et la remit au coureur avec une poignée d'or.

--Sois fidèle! lui dit-il.

--Mash-ah ah n'est pas un Youri, répondit l'Indien d'une voix

gutturale, avec un geste superbe. C'est un chef Comanche. La gazelle

aux yeux d'or aura dans huit soleils le _collier_--lettre--de mon

frère pâle, ou le chef sera mort. Que le visage pâle garde son or,

ajouta-t-il en le laissant rouler sur le pont; un sourire de la gazelle

paiera le chef.

Après s'être légèrement incliné devant le capitaine, il saisit les

tire-veilles, se laissa glisser dans sa pirogue, déborda et regagna la

terre en pagayant.

Cinq minutes plus tard, le brick l'_Épervier_ sortait, toutes voiles

dehors, du port de San Francisco, et mettait le cap sur la pointe de

San Lucas, où commence le golfe de Californie.

Il était huit heures du soir; une brume épaisse enveloppa le navire,

qui ne tarda pas à disparaître, poussé par une forte brise de S.-S.-O.

Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine · 第 26 / 38 题