Le brick l'Épervier

L'aube commençait à nuancer les nuages de ses teintes nacrées; les

étoiles s'éteignaient une à une dans les sombres profondeurs du

ciel, et, à l'extrême ligne bleue de l'horizon, un reflet d'un rouge

vif, précurseur du lever du soleil, annonçait que le jour n'allait

pas tarder à paraître et à illuminer la nature de sa vivifiante et

majestueuse splendeur.

En ce moment, un léger brick sortit peu à peu de l'épais nuage de brume

qui le cachait et apparut, louvoyant au plus près du vent, longeant

péniblement, à cause d'une brise carabinée du S.-S.-O., la côte si

dangereuse et si accidentée qui forme l'estuaire du golfe de Californie.

Ce brick était un joli navire de quatre cent cinquante tonneaux au

plus, aux allures fringantes et hardies, à la coque fine et élancée et

à la haute mâture coquettement penchée vers l'arrière.

Son gréement, bien _peigné_ et goudronné avec soin; ses vergues,

brassées avec symétrie, et plus que tout cela les gueules béantes de

six petites caronades de vingt-quatre qui sortaient tribord et bâbord

des embrasures de ses sabords, et la longue pièce de trente-six, à

pivot, braquée sur son gaillard d'avant, montraient que, s'il n'avait

pas à la pomme de son grand mât la flamme des bâtiments de guerre,

il n'en était pas moins résolu, le cas échéant, à lutter contre les

croiseurs suspects qui pullulaient alors dans l'océan Pacifique et qui

se hasarderaient à entraver sa marche.

A l'instant où commence notre récit, à part le timonier, placé à la

roue du gouvernail, et un homme enveloppé dans un épais caban, qui se

promenait de long en large sur l'arrière en fumant sa pipe, le pont du

brick semblait désert. Pourtant, en regardant plus attentivement, on

eût aperçu, couchés pêle-mêle et dormant sur l'avant du navire, une

vingtaine d'individus composant la bordée de quart, et que le plus

léger signal suffirait pour réveiller.

--Eh bien! dit le promeneur en s'arrêtant près de l'habitacle et

s'adressant au matelot du gouvernail, je crois que le vent _adonne_,

hein?

--Oui, maître Pécou, répondit le timonier; il vient d'adonner de deux

quarts.

L'individu qui répondait au gracieux nom de Pécou étant un de nos

principaux personnages, nous demandons au lecteur la permission de

tracer en quelques lignes son portrait.

Maître Pécou était un homme d'une cinquantaine d'années, d'une taille

presque aussi large que haute, ne ressemblant pas mal à une futaille

à laquelle on aurait donné des pieds, et pourtant doué d'une force et

d'une agilité peu communes.

Son nez violet, ses lèvres épaisses et sa face enluminée, encadrée

de gros favoris rouges, lui donnaient une physionomie joviale, que

deux petits yeux gris enfoncés sous l'orbite, pleins de feu et de

résolution, rendaient ironique et railleuse.

Voilà pour le physique.

Au moral, c'était un brave et digne homme, franc et loyal, excellent

marin, et n'aimant que deux choses, ou plutôt deux êtres au monde: son

capitaine, qu'il avait élevé, et, ainsi qu'il le disait souvent, auquel

il avait le premier administré du tabac pour lui apprendre à faire sa

première épissure; et son navire, qu'il avait vu construire, sur lequel

il était monté dès qu'on l'avait lancé, et qu'il n'avait plus quitté

depuis.

Maître Pécou n'avait jamais vu, ou, pour être plus vrai, n'avait jamais

connu ni son père ni sa mère; aussi, s'était-il fait une famille de son

brick et de son capitaine.

Toutes ses facultés aimantes s'étaient si complètement concentrées sur

eux, que ce qu'il éprouvait pour l'un comme pour l'autre dépassait

toutes les limites d'une affection ordinaire, et avait atteint les

proportions gigantesques d'un véritable fanatisme.

Du reste, si le digne contremaître aimait son capitaine, nous devons

convenir que celui-ci le lui rendait amplement.

Loïck Legoff, fils d'honnêtes pêcheurs de Douarnenez, avait perdu ses

parents à l'âge de huit ans, au milieu d'un grain qui avait fait

chavirer leur barque à une encablure tout au plus du rivage. Il avait

été sauvé miraculeusement, au moment où il allait périr, par Jean-Louis

Pécou, qui l'avait saisi aux cheveux et porté évanoui à la côte.

Le brave matelot s'était senti pris de compassion pour cette pauvre

petite créature qu'une épouvantable catastrophe faisait subitement

orpheline. Avec cette simplicité si pleine de grandeur qui caractérise

les marins, sans réfléchir à la position précaire dans laquelle il

se trouvait lui-même, il emmena l'enfant dans sa misérable cabane et

résolut de l'élever.

Sa bonne action lui porta bonheur, ce qui arrive quelquefois, quoi

qu'en disent les pessimistes. Loïck comprit en grandissant les énormes

sacrifices et les rudes privations que son bienfaiteur s'imposait

pour lui, et comme c'était une nature d'élite, douée des meilleures

qualités du cœur et de l'intelligence, il se promit intérieurement de

récompenser son père adoptif de son abnégation et de son dévouement.

Le jeune homme, devenu beau et fort avec l'âge, redoubla de zèle et

d'application, afin d'apprendre son rude métier de marin.

Avec un caractère aussi ferme et aussi énergique que celui de Loïck,

vouloir et pouvoir étaient un. Aussi, tout arriva-t-il comme il l'avait

décidé.

A vingt-cinq ans, il passait avec éclat son examen de capitaine au long

cours, et il se faisait recevoir à l'unanimité.

A trente ans, il faisait, du produit de ses économies, construire à

Saint-Malo un brick sur lequel maître Pécou, rayonnant d'orgueil et de

bonheur, s'embarquait sous ses ordres en qualité de second.

Depuis trois ans déjà, les deux hommes couraient joyeusement la mer

sur leur navire, le jour où nous les trouvons, par une belle matinée

du mois de mai 1854, sur le point de doubler le cap Saint-Lucas, pour

entrer dans le golfe de Californie.

--Dites donc, lieutenant, sans vous commander, reprit le timonier, où

donc que nous allons comme ça?

--Est-ce que tu tiens beaucoup à le savoir? dit maître Pécou avec un

feint intérêt.

--Dam, lieutenant! fit l'autre en tournant sa chique dans sa bouche et

en lançant à trois pas de lui un jet de salive noirâtre, j'avoue que

cela me flatterait.

--Vrai? Eh bien, mon gars! répondit le lieutenant avec un rire

narquois, si par hasard on te le demande, tu répondras que tu n'en sais

rien. De cette façon, tu seras certain de ne pas te tromper.

Puis il ajouta:

--Pique huit, garçon; voilà le soleil qui se lève, et nous allons

appeler au quart.

Sans répondre, le timonier saisit la corde attachée au battant de la

cloche et frappa quatre coups doubles.

A ce signal, les hommes couchés sur le gaillard d'avant se levèrent en

tumulte et se précipitèrent dans l'entrepont en criant à tue-tête:

--Debout au quart, tribordais, debout! Debout! Debout! As-tu entendu,

les tribordais! Debout! Debout! Debout!

Et comme réellement le soleil se levait, ainsi que l'avait dit maître

Pécou, celui-ci fit monter un homme en vigie sur les barres du petit

perroquet et reprit sa promenade.

--Hum! grommelait-il à part lui; où nous allons? Il serait bien

aimable, lui, s'il me le disait. Est-ce que je le sais, moi? Nous

étions bien tranquilles à San Francisco, lorsqu'il y a cinq jours

Loïck reçoit un chiffon de papier d'un coureur indien qui venait de je

ne sais où. Voilà mon Loïck qui rougit, qui pâlit et qui vient tout

courant me trouver à mon auberge, en m'ordonnant de réunir l'équipage

et de me rendre à bord; puis il arrive comme un coup de vent, et sans

dire ni bonjour ni bonsoir, nous dérapons. Hum! Tout ça n'est pas

clair! Attrape à laver le pont! commanda-t-il à haute voix.

Immédiatement l'équipage se mit à faire la toilette du navire.

Maître Pécou, de plus en plus plongé dans ses réflexions, n'attachait

qu'une médiocre importance à ce qui se passait autour de lui.

Tout à coup, il sentit qu'on lui frappait amicalement sur l'épaule.

--Bonjour, père, lui dit une voix joyeuse. Maître Pécou se retourna le

visage épanoui.

--Bonjour, garçon! répondit-il; as-tu bien dormi?

--Très bien, merci, père, fit le capitaine Legoff, car c'était lui. Eh

bien! Qu'avons-nous de nouveau?

A cette question, si simple en apparence, le lieutenant se redressa,

porta la main à son chapeau, et répondit avec déférence:

--Capitaine, il n'y a rien de nouveau à bord depuis cette nuit.

Pour tout ce qui regardait le service, maître Pécou, malgré les

observations de son fils adoptif, avait toujours conservé le ton et les

manières respectueuses d'un subordonné devant son supérieur.

Loïck, voyant que c'était un parti pris par le vieux marin, avait fini

par n'y plus faire attention, et il le laissait libre de lui parler à

sa guise.

--Ah ça! capitaine, nous approchons de la passe: est-ce que vous avez

l'intention de donner dans le golfe?

--Juste.

--Alors, nous allons nous faire couler.

--Pas si bêtes!

--Hum! Comment ferons-nous?

--Navire! cria la vigie.

--Voilà ce que j'attendais, dit le capitaine.

--Pour virer de bord? demanda maître Pécou.

--Au contraire, pour passer sans coup férir.

--Je ne comprends pas.

--Laisse-moi faire, et tu comprendras bientôt.

Et s'adressant à la vigie:

--Dans quelle direction, le navire? cria-t-il.

--Par la hanche de bâbord, capitaine. Il sort d'une crique et court sur

nous.

--Très bien, répondit Legoff. Vois-tu, continua-t-il en s'adressant

à maître Pécou, ce navire nous donne la chasse: nous allons l'amuser

toute la journée, et, tout en louvoyant bord sur bord, nous doublerons

la batterie du cap San Lucas sans crainte, et surtout sans avaries.

Et cela, pour deux raisons: d'abord, parce que les soldats mexicains,

certains que nous ne pouvons pas échapper à leur croiseur, ne se

donneront pas la peine de tirer sur nous; ensuite que, même s'ils

tiraient, ils sont tellement maladroits qu'ils ne nous atteindraient

pas.

Et laissant son lieutenant ébahi de ce singulier raisonnement, auquel

il ne comprenait goutte, le capitaine Legoff saisit une longue-vue,

monta sur le banc de quart et commença à suivre attentivement tous les

mouvements du navire signalé.

Plusieurs heures se passèrent sans amener aucun changement notable.

A bord du brick, les matelots étaient armés et rangés auprès des

manœuvres courantes, prêts à obéir au premier commandement. Mais

les deux navires, presque aussi fins voiliers l'un que l'autre, se

suivaient, sans que la distance diminuât sensiblement entre eux.

Il était évident cependant que le capitaine Legoff n'avait pas

l'intention de s'éloigner hors de vue du croiseur, car son navire était

loin de porter toute la voile qu'il aurait pu larguer.

Le brick se rapprochait du cap San Lucas, que le capitaine, pour des

raisons connues de lui seul, voulait ranger presque à portée de canon.

Obligé de côtoyer un récif dont le gisement ne lui était pas bien

connu, Loïck avait fait carguer les perroquets et les basses voiles,

ne conservant que ses huniers, son grand foc et sa brigantine, et

s'avançait la sonde à la main.

Le croiseur, au contraire, s'était littéralement couvert de toile, et,

se rapprochant de plus en plus, prenait les imposantes proportions

d'une corvette de premier rang.

On distinguait parfaitement sa coque noire, coupée dans toute sa

longueur par une bande blanche percée de quinze sabords, qui laissaient

passer les bouches de ses canons à la Paixhans.

Tout à coup un léger nuage de fumée s'éleva de l'avant de la corvette;

un coup de canon retentit sourdement et le pavillon mexicain flotta à

sa corne d'artimon.

--Ah, ah! dit le capitaine Legoff en ricanant et en mâchant

machinalement le bout de cigare qu'il tenait entre ses lèvres; elle

se décide donc enfin à nous dire qui elle est! Allons, lieutenant,

politesse pour politesse; montrons-lui nos couleurs; que diable! Elles

en valent bien la peine.

Deux secondes plus tard, un large pavillon tricolore se déployait

majestueusement à l'arrière de L'_Épervier_. Tel était le nom du brick.

A l'apparition des couleurs françaises, un hurrah de colère fut poussé

à bord de la corvette mexicaine, hurrah auquel répondirent par des

cris et des hurlements féroces une foule d'individus rassemblés à

l'extrémité du cap, et qui, de là, suivaient les péripéties de la

course engagée entre les deux navires.

Déjà le soleil décroissait à l'horizon. Contre les prévisions de

maître Pécou, le brick, habilement manœuvré par son capitaine en

personne, avait sans coup férir doublé le cap et se rapprochait de la

baie de San José.

La brise, qui tout le jour avait été assez fraîche, se calmait aux

premières heures du soir; il fallait en finir, et cela d'autant plus,

que la corvette mexicaine, confiante dans sa force et presque arrivée à

portée de canon, n'allait pas tarder à ouvrir le feu contre le navire

français.

Le capitaine Legoff se pencha vers maître Pécou, auquel il dit quelques

mots bas à l'oreille.

--Eh, eh! répondit le lieutenant avec un gros rire, c'est une idée

cela. Pour lors, nous allons nous amuser.

Prenant alors la longue-vue, il remonta sur le banc de quart, tandis

que le capitaine se dirigea vers la pièce à pivot, dans laquelle il

fit mettre un boulet et une grappe de raisin. Puis il prit en main le

cordon de la batterie et fit un signe au lieutenant, qui, du banc de

quart, épiait ses mouvements.

--Attention! s'écria-t-il; des hommes aux bras partout!

Il y eut une minute d'attente suprême.

--Sommes-nous parés? demanda le capitaine.

--Oui, répondit le lieutenant.

--Allez, reprit le capitaine.

--Pare à virer! commanda maître Pécou. La barre dessous! File l'écoute,

de foc, change derrière, change devant, borde les huniers et les

perroquets, armure et borde les basses voiles.

Les matelots se précipitèrent sur les manœuvres, et après quelques

secondes d'hésitation, le navire, obéissant à l'impulsion nouvelle qui

lui était donnée, tourna gracieusement sur lui-même.

A l'instant où le brick faisait son abattée et présentait son avant

par le travers de la corvette, le capitaine Legoff se pencha vivement

sur la pièce de canon auprès de laquelle il était resté, la pointa

rapidement et fit feu.

Les Mexicains confondus de cette agression subite de la part d'un

ennemi si faible en apparence, ripostèrent avec furie, et un ouragan de

fer et de plomb vint s'abattre avec un fracas horrible sur le pont et

dans la mâture du navire français, qu'il enveloppa de fumée.

Le Capitaine Legoff ne se donna pas la peine de répondre.

--Oriente au plus près, commanda-t-il. Hâle les boulines! C'est assez

nous amuser, garçon.

Et le brick continua sa route.

Lorsque la fumée se fut dissipée, on aperçut la corvette mexicaine.

Elle était dans un pitoyable état.

Le coup de canon tiré par le capitaine français lui avait coupé son

beaupré au ras de la poulaine, ce qui avait entraîné la chute du mât de

misaine.

La pauvre corvette, ainsi désemparée et mise dans l'impossibilité

de poursuivre plus longtemps son audacieux adversaire, s'occupait

tristement à réparer les avaries majeures qu'elle venait d'éprouver.

A bord de l'_Épervier_, on n'avait eu que deux hommes tués, dont un

coupé en deux, et cinq légèrement blessés. Quant aux avaries, elles

étaient insignifiantes: quelques manœuvres coupées, voilà tout.

--Maintenant, dit le capitaine à maître Pécou, dès que nous serons en

vue de Macapula, nous mettrons sur le mât; tu pareras la chaloupe, et

tu m'avertiras.

--Comment, ne put s'empêcher de demander le lieutenant, est-ce que vous

voulez descendre à terre?

--Pardieu, reprit Loïck, je ne viens ici que pour cela. Seulement,

ajouta-t-il, tu embarqueras les dix matelots les plus résolus dans la

chaloupe, avec haches, sabres, fusils et revolvers. Pendant que je

serai à terre, tu tireras des bordées en vue de la côte. J'emporterai

des fusées pour faire des signaux; mais si au point du jour je n'étais

pas de retour à bord, tu remettrais immédiatement le cap sur San

Francisco, et cela, tu m'entends, sans m'attendre sous aucun prétexte,

parce qu'alors ce serait que mon expédition aurait manqué et que je

serais prisonnier des Mexicains. Tu m'as compris, n'est-ce pas?

Le lieutenant s'inclina sans répondre.

Le capitaine descendit dans sa chambre.

La corvette mexicaine n'apparaissait plus que vaguement dans le

lointain, ses contours se fondant peu à peu dans les plis de l'horizon

que les ombres du soir commençaient à envahir.

--Méfie-toi-z'en murmura maître Pécou dès qu'il fut seul,

méfie-toi-z'en, garçon que je te laisserai aller comme ça tout seul te

faire casser la figure à terre par ces gueux de sauvages.

Et sans plus tarder, il s'occupa activement des préparatifs de

l'expédition projetée.

Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine · 第 24 / 38 题