IX

Comment l'Oiseau-Noir ne tint pas le serment qu'il avait fait à

l'abbé Paul-Michel.

Alors que l'incendie était le plus ardent, que les magasins et les

ateliers brûlaient, que le désordre se mettait parmi les défenseurs

de l'habitation et que les peones, affolés de terreur, couraient en

désordre de tous les côtés, en poussant des clameurs lamentables,

sans essayer de résister aux Peaux-Rouges, qui escaladaient les

retranchements et envahissaient la cour, dans une chambre du principal

corps de logis de la maison, une trentaine de femmes étaient réunies,

pâles, tremblantes, effarées.

Parmi ces femmes se trouvaient doña Juana de Bartas et sa fille Flora.

Toutes, sentant instinctivement la mort venir, s'attendant à chaque

instant à être impitoyablement massacrées par les féroces vainqueurs

de leurs frères et de leurs maris, se tenaient agenouillées les mains

jointes, pressées comme les brebis épouvantées contre leur pasteur,

autour du missionnaire qui, debout, un crucifix de la main gauche, la

main droite levée vers le ciel, le front pâle et les yeux brillant

d'une résignation, sublime, les exhortait à élever leur âme vers Dieu,

à implorer son secours et à mourir en chrétiennes.

Plusieurs de ces femmes tenaient pressées contre leur sein de frêles

créatures qu'elles allaitaient encore, qu'elles couvraient de baisers

et qu'elles tendaient vers le prêtre, en le suppliant avec désespoir de

les sauver.

A un certain moment des cris féroces s'élevèrent au dehors; plusieurs

coups de feu retentirent, et l'on entendit les pas pressés d'une foule

qui se rapprochait.

Le moment suprême était arrivé.

Tout à coup ces femmes se levèrent, éperdues, en poussant un cri de

désespoir et s'enfuirent, effarées, par toutes les issues.

La porte venait de s'ouvrir et, sur le seuil, apparaissaient les

Sioux-Bisons, menaçants, terribles, furieux.

En moins de quelques secondes, sauf trois personnes qui n'avaient point

fait un mouvement, un geste pour fuir, la chambre était vide. Toutes

les autres femmes s'étaient enfuies.

Ces trois personnes étaient: le missionnaire, doña Juana et sa fille.

--O mon père! Mon père! s'écria doña Juana avec désespoir, nous sommes

perdus.

--Fuyez, fuyez, señor padre, dit en même temps Flora, ou sans cela les

païens vous tueront.

--Ayez confiance en Dieu, mes enfants, dit le

missionnaire d'une voix calme; si je ne puis vous sauver, au moins

mourrai-je avec vous!

Les Sioux-Bisons étaient demeurés un instant immobiles sur le seuil de

la porte, saisis peut-être malgré eux, d'admiration à la vue du tableau

touchant qui s'offrait subitement à leurs yeux.

Mais cet instant d'arrêt n'eut que la durée d'un éclair; ils se

précipitèrent tous ensemble dans la chambre, s'élançant vers les deux

femmes.

Alors il se passa un fait étrange, incroyable, inouï.

Par un mouvement rapide comme la pensée, le missionnaire s'était

brusquement placé devant les deux femmes agenouillées et à

demi-évanouies sur le sol; puis, d'un pas ferme, calme, assuré, les

regards pleins d'éclairs, le front rayonnant d'une sainte auréole, il

avait marché résolument au devant des Peaux-Rouges en leur présentant

le crucifix, comme s'il eût à la main l'épée foudroyante de l'ange

exterminateur.

Au fur et à mesure qu'il approchait, les barbares, comme fascinés,

reculaient lentement, pas à pas, les yeux obstinément fixés sur le

crucifix.

Cette scène muette, sublime par sa simplicité même, avait quelque

chose d'admirable et de saisissant qui rappelait les anciens jours du

christianisme, lorsque les martyrs tombaient dans le cirque en priant

pour leurs bourreaux.

Les Sioux-Bisons atteignirent ainsi, toujours en reculant, le seuil de

la porte.

Déjà le missionnaire sentait l'espoir rentrer dans son cœur: il

remerciait mentalement Dieu du secours qu'il lui avait donné, lorsque

tout à coup il se fit une réaction terrible parmi les Peaux-Rouges.

Leurs rangs pressés s'écartèrent brusquement à droite et à gauche, et

un homme, la ceinture garnie de scalps sanglants, brandissant au-dessus

de sa tête une hache dégoutante de sang, bondit dans la chambre

comme un tigre altéré de carnage, en poussant un hurlement furieux

ressemblant à un rugissement de bête fauve.

Cet homme était l'Oiseau-Noir.

--Ah! s'écria-t-il avec un rire de démon en apercevant les deux femmes,

mes jeunes hommes m'ont conservé la plus précieuse part de butin; je

les remercie. Ces femmes sont l'épouse et la fille du chef blanc.

Qu'elles soient mes prisonnières. La Tête-Blanche épuisera ses trésors

et nous livrera toute son eau de feu, afin que nous lui rendions celles

qu'il aime plus que sa vie.

Après avoir prononcé des paroles avec cette emphase théâtrale

particulière aux Indiens, le sachem marcha résolument vers les deux

femmes, et posant sa main sanglante sur l'épaule nue et frissonnante de

doña Juana:

--Que ma sœur me suive, dit-il; elle est la prisonnière d'un chef.

A cet attouchement horrible, doña Juana poussa un cri inarticulé,

essaya de prononcer quelques mots, mais son émotion fut trop vive: elle

se renversa évanouie en arrière et tomba sur le sol.

Flora s'élança subitement devant sa mère et, joignant les mains avec

ferveur, elle s'écria avec désespoir en tombant à ses genoux:

--O chef, chef! Ne tuez pas ma mère!

Un sourire d'une expression hideuse crispa les lèvres minces et serrées

du chef.

--Ah! s'écria-t-il avec fureur, si je n'ai pas la louve, je sacrifierai

son enfant à ma haine.

--Tuez-moi... tuez-moi... mais épargnez ma mère! répétait la pauvre

enfant avec une expression touchante.

--Eh bien, soit! s'écria le farouche sachem en brandissant sa hache

autour de sa tête. Vous mourrez toutes deux!

Tout à coup, par un mouvement instinctif, spontané, rapide comme

l'éclair, le missionnaire, qui jusque-là avait essayé vainement

d'intervenir, quoiqu'il fût sans armes, se précipita sur le chef, lui

arracha son tomahawk, et, le renversant du même coup, il lui appuya le

genou lourdement sur la poitrine et lui serra la gorge.

Le sachem, saisi à l'improviste, fut terrassé malgré sa vigueur

prodigieuse et réduit à l'impuissance avant même d'avoir conscience de

ce qui lui arrivait.

--Padre, padre, ne le tuez pas! s'écria Flora d'une voix désolée.

--Ne le tuez pas, padre! ajouta doña Juana, qui reprenait connaissance.

Le cœur de bronze du farouche Indien tressaillit malgré lui dans sa

poitrine lorsqu'il entendit ces deux femmes envers lesquelles il

s'était montré impitoyable, et qui, elles, imploraient pour lui.

Cependant l'Oiseau-Noir demeura impassible en apparence. Pas un muscle

de son visage ne tressaillit; et, regardant fièrement en face le

missionnaire:

--Tue-moi, homme sombre, lui dit-il, puisque le génie du mal t'a donné

la force de me vaincre!

Le missionnaire sourit avec mélancolie, et, hochant doucement la tête:

--Je ne tuerai pas, dit-il de sa voix sympathique et harmonieuse; le

Dieu que je sers et que tu méconnais me défend de verser ton sang.

Jure-moi sur le grand esprit, sur le totem de ta nation, que ces femmes

seront respectées, traitées avec égard jusqu'à ce qu'elles puissent

être échangées; jure-moi de plus que j'aurai le droit de les suivre

afin de les protéger, et que nul ne pourra me séparer d'elles.

Il y eut une pause de quelques secondes.

--Et si je fais cela? demanda enfin le sachem.

--Alors, répondit avec simplicité le missionnaire, j'ôterai le genou

qui pèse sur ta poitrine, je t'aiderai à te relever, et je te rendrai

tes armes.

--Eh bien! Soit. Voyons si tu auras le courage de faire ce que tu dis.

Je jure sur le grand esprit et sur le totem de ma nation d'exécuter

fidèlement les conditions que tu m'imposes.

A peine avait-il prononcé ces paroles, que le missionnaire s'était

redressé, lui tendait la main, l'aidait à se relever, et lui rendait

son tomahawk.

Le sachem saisit vivement son arme, poussa un rugissement de joie, et

la brandit à plusieurs reprises autour de la tête du missionnaire,

qui, le corps fièrement cambré en arrière, le regardait en souriant et

lui montrait le crucifix qu'il tenait à la main avec une expression de

douceur, de piété et d'admirable résignation.

--C'est bien, fit le chef en abaissant son tomahawk; mon frère, le chef

de la prière, est un grand brave, dit-il en s'inclinant devant lui.

Quel est donc le génie puissant qui lui donne la force de sourire ainsi

dans le péril?

--Mon Dieu, qui peut tout, répondit doucement le missionnaire.

--Même te sauver? fit le sachem avec un ricanement féroce.

--Oui, s'il le veut; et toi-même, il n'y a qu'un instant, en as été la

preuve vivante. C'est mon Dieu qui a amolli ton cœur et fait entrer la

pitié dans ton âme.

--Ooah! fit l'Indien avec embarras; le visage pâle parle bien: il a

deux langues. C'est bon, le sachem tiendra ses promesses. Que mon frère

me suive, ainsi que ces deux femmes pâles.

Doña Juana et sa fille s'étaient déjà rangées aux côtés du missionnaire.

--Venez et espérez, leur dit-il; Dieu veille sur vous!

En ce moment un grand mouvement s'opéra parmi les Peaux-Rouges; ils

semblaient inquiets et parlaient entre eux avec volubilité.

Sans doute quelque chose de très important se passait au dehors.

Un instant le missionnaire espéra.

Mais tout à coup, sur un geste du sachem, les Sioux-Bisons

s'élancèrent, enlevèrent brusquement les deux femmes et lui-même, et,

en moins de temps que nous n'en mettons à le raconter, tous trois

se trouvèrent placés sur des chevaux, devant des guerriers indiens

déjà en selle, enveloppés par un groupe nombreux de cavaliers; puis

l'Oiseau-Noir poussa un cri strident, et toute la troupe s'élança à

fond de train hors de l'habitation, écartant, brisant, renversant et

foulant aux pieds tout ce qui s'opposait à son passage.

Les Sioux-Bisons, surpris par l'attaque imprévue du Cœur-Bouillant,

fuyaient vaincus et frémissants, contraints de renoncer à l'immense

butin dont ils avaient été si près de s'emparer.

Plusieurs heures s'écoulèrent; les chevaux dévoraient l'espace; le

désert s'étendait de tous côtés, profond, désolé, insondable.

Un peu avant le lever du soleil, à un cri strident poussé par le chef,

les Indiens firent halte.

Ils se trouvaient alors sur le bord d'une large rivière, dont les eaux

jaunâtres et limoneuses roulaient lentement avec de mystérieux murmures.

A leur droite s'élevait une colline assez haute, aux flancs escarpés,

dont le sommet était couronné d'arbres gigantesques aux épaisses

ramures.

Ce fut au pied même de la colline que les Indiens s'arrêtèrent et

établirent leur camp.

Les chevaux, surmenés depuis plusieurs heures, ne se soutenaient plus

qu'avec peine; plusieurs même étaient tombés déjà. Les guerriers

eux-mêmes se sentaient accablés de fatigue.

Malgré la proximité où ils se trouvaient encore de l'ennemi, le sachem

avait été contraint de commander la halte, car la rivière s'étendait

comme une infranchissable barrière devant ces cavaliers épuisés.

Quant aux prisonnières, si cette course vertigineuse avait duré une

heure encore, elles seraient mortes.

Elles se laissèrent tomber sur l'herbe, pâles, affaissées,

inconscientes, presque sans souffle; elles ne vivaient plus que comme

dans un horrible cauchemar.

Le missionnaire, lui, comme toutes les natures généreuses qui puisent

leur force dans leur cœur, était, malgré son apparente faiblesse, aussi

calme et aussi résolu que si rien ne s'était passé.

Il ramassa quelques brassées de feuilles sèches, les couvrit d'une

couverture de cheval, étendit sur ce lit improvisé les deux pauvres

femmes, qui ne s'aperçurent même pas des soins qu'on leur prodiguait,

jeta sur elles une peau de bison, qu'il enleva à un Indien sans que

celui-ci essayât de s'y opposer; puis, lorsqu'il se fut assuré que les

deux frêles créatures pouvaient reposer sans être exposées à la rosée,

il s'agenouilla auprès d'elles et se mit en prières.

La nuit était glaciale; les Indiens, malgré le danger auquel ils

s'exposaient, avaient été contraints d'allumer des feux pour réchauffer

leurs membres engourdis par le froid.

Cinq des principaux chefs de la tribu, les seuls qui eussent échappé

à la défaite et parmi lesquels se trouvait l'Oiseau-Noir, étaient

accroupis, sombres et silencieux, fumant tristement leur calumet autour

d'un de ces feux.

L'échec subi par l'Oiseau-Noir était terrible; bien que pendant sa

fuite précipitée plusieurs guerriers l'eussent rejoint, que, d'instant

en instant, il en arrivât d'autres encore, cependant les pertes qu'il

avait subies étaient énormes.

De six cents guerriers d'élite dont se composait sa tribu, plus de deux

cents étaient restés couchés morts sur les glacis et dans la cours de

l'habitation.

Aussi sa douleur était-elle grande, sa fureur au comble.

Les guerriers qui arrivaient incessamment augmentaient encore, par

les récits exagérés qu'ils lui faisaient, l'anxiété terrible qui lui

serrait le cœur.

Au moment où le soleil se levait, un groupe de cavaliers arriva à fond

de train.

Ces guerriers étaient, disaient-ils, serrés de près par des forces

considérables. Tout espoir d'échapper aux blancs et à leurs alliés les

Apaches était impossible désormais.

Alors une grande fermentation commença à régner dans le camp.

Le pouvoir d'un sachem indien, quoique très étendu, est cependant

toujours précaire. Il n'est fort que dans la victoire.

L'Oiseau-Noir fut bientôt en butte aux reproches les plus sanglants et

même les plus injustes. Cette expédition, que ses guerriers eux-mêmes

l'avaient excité à tenter, ils en faisaient maintenant retomber la

responsabilité sur lui seul, et lui reprochaient avec amertume de

l'avoir faite.

Soudain une pensée étrange traversa leurs esprits surexcités par la

honte et par la colère. Animés sourdement par quelques-uns de leurs

prêtres ou sorciers, ils s'imaginèrent que s'ils avaient été vaincus,

c'était à cause des maléfices qui avaient changé l'esprit de leur chef

et l'avaient empêché de tuer, comme il devait le faire, la femme et la

fille de leur ennemi.

Cette accusation portée contre leur chef obtint d'autant plus de

créance dans l'esprit des guerriers, que les sorciers, profitant

habilement et exploitant à leur profit leur crédulité superstitieuse

pour se venger du missionnaire, qu'ils considéraient comme leur ennemi

le plus redoutable, les menaçaient des plus horribles malheurs s'ils

ne réparaient pas à l'instant la faute commise par l'Oiseau-Noir;

en sacrifiant au génie du mal les trois malheureuses et innocentes

victimes.

La mort des prisonniers fut donc résolue.

Le danger était grand, le temps pressait.

Pour détourner les malheurs suspendus sur leurs têtes, il n'y avait pas

un instant à perdre.

Malgré lui, et frémissant de honte et de colère, le sachem fut

contraint d'ordonner les apprêts de leur supplice.

Le missionnaire avait tout entendu. Il éveilla doucement doña Juana et

la jeune fille.

Les quelques instants de sommeil qui leur avaient été accordés, en leur

rendant une partie de leurs forces, avaient rétabli l'équilibre dans

leur esprit, bourrelé par tant d'émotions diverses.

--Mes sœurs, leur dit tristement le missionnaire de sa voix douce et

que l'émotion faisait légèrement trembler, notre dernière heure est

venue. Votre mort est résolue ainsi que la mienne. Avant une heure,

vous serez dans le sein de Dieu. Joignez vos voix à la mienne; prions

ensemble pour les bourreaux qui se préparent à vous faire périr dans

les plus affreuses tortures.

Les deux femmes se redressèrent aussitôt, pâles, mais calmes et presque

souriantes.

La certitude de la mort, en dirigeant complètement leurs pensées vers

Dieu, avait chassé toute crainte de leur esprit et leur avait donné

un indomptable courage. Leur organisation nerveuse, essentiellement

impressionnable, surexcitée à l'excès, avait rempli leur âme de cette

foi et de cette abnégation qui toujours a fait les martyrs et qui dans

toutes les circonstances critiques, donne une si grande supériorité

à la femme sur l'homme. La femme, si faible, si craintive dans les

situations communes de la vie, devient d'une énergie indomptable dans

les circonstances décisives.

Cependant trois poteaux avaient été plantés en terre, d'immenses

bûchers de bois mort amoncelés autour de ces poteaux. Tout était prêt

pour le supplice.

L'Oiseau-Noir demeurait à l'écart, sombre et triste. Sa parole avait

été méconnue: il se sentait déshonoré. Mais impuissant à s'opposer à ce

qu'on voulait faire, il se bornait à n'y point prendre part.

Deux sorciers, revêtus de costumes symboliques et peints d'une façon

bizarre, s'approchèrent des trois prisonniers qui, les genoux dans

l'herbe, priaient avec ferveur.

--Que les femmes pâles me suivent, dit l'un d'eux; l'heure de leur mort

est arrivée.

--Malheureux! s'écria le missionnaire en se levant et se posant

résolument devant eux, oserez-vous bien porter une main criminelle sur

deux femmes faibles et innocentes?

--J'entends un oiseau moqueur, dit un des sorciers. Le chef de la

prière bavarde comme une vieille femme. Qu'il garde son courage pour

entonner son chant de mort. Si les deux femmes blanches ne veulent pas

marcher, nous les porterons au poteau de torture.

Doña Juana lança un regard de mépris à l'Indien, et se tournant vers le

missionnaire en s'inclinant devant lui, ainsi que sa fille:

--Bénissez-nous, mon père, dit-elle.

Le missionnaire étendit les deux mains sur ces têtes respectueusement

inclinées, leva ses yeux pleins de larmes vers le ciel, et, d'une voix

profonde:

--Que la bénédiction du Seigneur soit sur vous, mes sœurs! dit-il.

Les deux femmes se retournèrent alors vers les sorciers.

--Nous sommes prêtes, dirent-elles d'une voix ferme.

--Marchons! répondirent-ils.

Elles s'avancèrent alors vers le lieu du supplice, appuyées sur les

bras du missionnaire, qui marchait entre elles deux; les mains jointes,

les yeux levés vers le ciel, elles priaient avec ferveur et semblaient

déjà ne plus appartenir à la terre.

Tous trois furent alors attachés au poteau.

--Courage, mes sœurs! Pensez à Dieu! dit le missionnaire. Qu'est-ce que

quelques secondes de souffrance comparées à l'éternité de bonheur qui

vous attend?

--Nous sommes fortes, mon père, répondirent les deux femmes comme en

extase.

Les Peaux-Rouges étaient groupés, sombres, silencieux, pensifs, autour

des poteaux où leurs prêtres achevaient d'attacher les victimes, ils

semblaient n'assister qu'avec une secrète horreur à ce supplice que la

crainte seule et leur crédulité superstitieuse les avaient poussés à

ordonner.

--Va, chien! dit un des sorciers d'une voix railleuse, appelle ton Dieu

maintenant; dis-lui qu'il te délivre!

--Pauvre insensé! répondit avec pitié le missionnaire; peut-être es-tu

en ce moment plus près de la mort que je ne le suis moi-même!

--Nous allons voir, reprit avec mépris l'Indien en s'armant d'un tison

ardent et se baissant pour mettre le feu au bûcher.

Au même instant, comme si les paroles du missionnaire eussent dû

s'accomplir à la lettre, deux coups de feu éclatèrent tout à coup, et

les sorciers roulèrent foudroyés sur le sol.

Les Sioux-Bisons poussèrent un cri d'effroi et de surprise: mais, avant

qu'ils pussent s'y opposer, un cavalier s'était rué au milieu d'eux

avec un rapidité vertigineuse, s'était élancé vers les prisonniers,

avait sauté à terre, coupé les liens qui attachaient les deux femmes

et le missionnaire, et, se faisant un rempart du corps de son cheval,

il s'était résolument placé devant ceux qu'il venait ainsi défendre au

péril de sa vie.

Ce cavalier était Cardenio!

X

Comment le missionnaire changea, par un seul mot, en une grande joie la

douleur qui, depuis si longtemps, accablait don Melchior de Bartas.

L'émotion causée par l'apparition subite et imprévue de Cardenio ne

tarda pas à faire place à une colère terrible, lorsque les Indiens

reconnurent que l'homme qui s'était fait aussi audacieusement leur

agresseur, non seulement était seul, mais encore qu'il était presque un

enfant.

Cette colère se changea en rage quand ils virent les cadavres de

leurs deux sorciers les plus renommés étendus, sanglants, les traits

horriblement crispés par une dernière convulsion, gisant sur le sol

entre eux et leur ennemi.

Ils poussèrent une clameur furieuse et firent un mouvement comme pour

s'élancer, tous à la fois, sur l'audacieux jeune homme qui, toujours

immobile derrière son rempart improvisé, les regardait d'un air

railleur, en souriant avec mépris, le fusil épaulé, le doigt sur la

détente.

Tout à coup les Indiens hésitèrent.

Avaient-ils donc peur?

Qui aurait su le dire? Eux-mêmes ne se rendaient pas compte de

l'émotion qu'ils éprouvaient.

Le clair regard de Cardenio, obstinément fixé sur eux, la gueule

béante de cette arme dirigée contre leurs poitrines, la certitude dans

laquelle ils étaient qu'au plus léger mouvement le coup éclaterait

sans qu'il leur fût possible de savoir qui d'entre eux serait frappé,

tout cela réuni les remplissait d'un sentiment étrange, d'un effroi

singulier.

--Je demande à vous faire des propositions, dit alors Cardenio d'une

voix haute et ferme.

L'Oiseau-Noir, qui jusqu'alors, ainsi que nous l'avons dit, s'était

tenu en dehors de tout ce qui s'était passé, voyant que les deux

principaux instigateurs de l'espèce de révolte qui avait eu lieu contre

lui étaient morts, crut l'occasion favorable pour ressaisir le pouvoir

qui lui avait presque échappé.

Il s'approcha lentement, passa devant le front de ses guerriers,

s'avança jusqu'à dix pas du jeune homme, et posant en terre la crosse

de son fusil:

--Que demande le jeune visage pâle? dit-il froidement.

--Justice, repartit laconiquement Cardenio.

--Les oreilles d'un chef sont ouvertes; que le jeune guerrier des

visages pâles s'explique; l'Oiseau-Noir comprendra.

Cardenio n'avait en rien modifié sa position première; son fusil

demeurait toujours dirigé vers ses ennemis.

--Les guerriers Sioux-Bisons ont-ils été changés en des daims timides?

Ne sont-ils plus des hommes forts et courageux, qu'ils font la guerre

aux femmes sans défense et qu'ils les attachent lâchement au poteau de

torture?

A ces mots, un frémissement de colère courut dans les rangs des

Indiens. L'Oiseau-Noir fit un geste; le calme se rétablit.

--Toutes les nations Peaux-Rouges, reprit le fier jeune homme, ont

toujours eu la coutume de respecter les femmes et de ne jamais les

considérer en ennemies. Pourquoi attacher au poteau de torture des

créatures faibles, sans courage, qui ne sauront que pleurer et se

plaindre à chaque égratignure, qui seront mortes avant même d'avoir

été frappées? Ceci est indigne de guerriers braves et valeureux comme

prétendent l'être les guerriers Sioux-Bisons. Je veux faire une

proposition à mes frères.

--Quelle est cette proposition? demanda l'Oiseau-Noir.

--La voici. Les guerriers Peaux-Rouges rendront immédiatement la

liberté aux deux femmes blanches; ils les laisseront retourner

paisiblement dans leur demeure, sous la protection du chef de la

prière, qui, sans être prisonnier des Sioux-Bisons, a consenti

cependant à accompagner jusqu'ici les deux prisonnières.

--En supposant que les guerriers de ma tribu consentent à rendre la

liberté à ces femmes, que donnera le jeune aigle aux guerriers? Ils

ne peuvent retourner ainsi dans leur village; les quelques scalps qui

pendent à leur ceinture sont loin de compenser la mort des nombreux

guerriers qu'ils ont perdus. Pas un seul chef renommé n'est tombé sous

leurs coups. L'Oiseau-Noir attend la réponse du jeune aigle. Qu'il

parle, mais qu'il parle vite; la patience des Peaux-Rouges est courte;

le sang de leurs frères crie vengeance.

--Cette vengeance, je vous l'apporte, guerriers, dit d'une voix ferme

le courageux jeune homme. Rendez la liberté à ces deux femmes, faites

ce que je vous demande, et à l'instant je jette mes armes, et je me

livre entre vos mains. Quoique bien jeune encore, vous savez que déjà

beaucoup des vôtres sont tombés sous mes balles. Vous connaissez

la sûreté de mon coup d'œil, la force de mon bras. Je me laisserai

attacher sans résistance au poteau de torture. Vous pourrez pendant de

longues heures m'entendre rire sous vos blessures et répéter mon chant

de mort d'une voix éclatante.

Les Indiens sont bons juges en fait de courage. La proposition du jeune

homme fut accueillie par un murmure d'admiration.

Tout à coup un homme sans armes s'élança en avant; il vint hardiment

se placer entre les deux partis, si l'on peut nommer ainsi une foule

d'hommes tenus en respect par un seul.

Le nouvel acteur de cette scène singulière n'était autre que le

missionnaire.

--Eh quoi! s'écria-t-il, accepterez-vous le dévouement insensé de

ce malheureux jeune homme? La douleur le fait divaguer: laissez-le

retourner avec sa mère et sa sœur parmi les hommes de sa nation; il

n'est encore qu'un enfant pour lequel votre âme doit se sentir émue de

pitié. Laissez-le partir, vous dis-je, et prenez-moi à sa place, moi

qui suis un homme dans la force de l'âge, moi qui suis brave, qui suis

fort, et qui, en appelant la vengeance de mon Dieu sur les deux hommes

étendus là à nos pieds, ai presque causé leur mort.

Les paroles du missionnaire furent accueillies par des cris de colère.

--Taisez-vous, padre, taisez-vous, s'écria le jeune homme avec chaleur;

je veux, je dois sauver ma sœur et ma mère, et mourir pour elles!

--Non! s'écrièrent les deux femmes; non, c'est à nous de mourir; nous

ne consentirons pas à un tel sacrifice!

--A mort! A mort! hurlaient les Peaux-Rouges.

--Prenez garde, padre! prenez garde; ils vont tirer, dit le jeune homme

avec insistance.

--Qu'importe ma mort, répondit fièrement le missionnaire, si en tombant

je vous sauve?

Tout à coup un cri terrible se fit entendre; les regards se fixèrent

avec colère vers la savane. Une centaine de cavaliers accouraient à

toute bride vers le camp des Sioux-Bisons. En tête de ces cavaliers,

et les précédant de quelques pas à peine, galopaient don Melchior de

Bartas, l'inconnu, le Cœur-Bouillant et don Ramón.

Une partie décisive allait s'engager entre ces ennemis mortels.

Par un mouvement rapide comme la pensée, l'Oiseau-Noir repoussa si

brusquement le missionnaire, que celui-ci surpris à l'improviste,

recula de quelques pas en trébuchant et tomba sur le sol.

Cette chute lui sauva la vie; au même instant une décharge éclata; les

balles sifflèrent avec un bruit sinistre au-dessus de sa tête.

--Nous sommes quittes, dit l'Oiseau-Noir avec un rire nerveux.

Et, se mettant résolument à la tête de ses guerriers:

--En avant! Mort aux Apaches! s'écria-t-il d'une voix stridente.

--En avant! Mort aux Apaches! répétèrent les Peaux-Rouges en s'élançant

sur ses pas.

Cette diversion sauva les prisonniers, qu'elle fit oublier de leurs

ennemis; cependant, malgré leur colère, les Sioux-Bisons étaient des

guerriers trop expérimentés pour songer à charger ainsi en désordre une

troupe de cavaliers. Ils se jetèrent dans un bois taillis fort touffu

qui se trouvait à leur gauche, s'embusquèrent derrière les arbres, et,

le fusil à l'épaule, ils attendirent.

Les nouveaux venus, au lieu de fondre sur eux, passèrent au galop hors

de portée de fusil de leur front de bandière, et allèrent se ranger en

bon ordre sur la plage de la rivière.

Cette manœuvre, dont les Indiens ne comprirent pas tout de suite le

but, eut pour résultat immédiat la délivrance des prisonniers.

Nous ne raconterons pas la scène qui eut lieu entre les membres de

cette famille, qui se croyait séparée pour toujours; étroitement

pressés dans les bras l'un de l'autre, ils confondaient leurs larmes,

leurs caresses et leurs baisers, sans trouver une parole pour exprimer

leur bonheur.

L'inconnu et le missionnaire causaient vivement à voix basse, un peu à

l'écart.

Cardenio avait de nouveau sauté sur son cheval.

Eh bien, père, demanda-t-il joyeusement à don Melchior, me

pardonnez-vous maintenant de vous avoir désobéi, et d'être accouru ici

en vous abandonnant dans la savane?

--Méchant enfant, répondit don Melchior d'une voix attendrie, que tu

m'as fait de peine! Mais que maintenant tu me causes de la joie! C'est

toi qui les as sauvés.

--Non, mon père, répondit vivement le jeune homme; celui qui nous a

sauvés tous, par son dévouement, son abnégation et son courage, c'est

le saint homme que vous voyez là!

Il désigna d'un geste rempli de noblesse le père Paul-Michel, qui

s'avançait calme et souriant vers le groupe, suivi à quelques pas par

l'inconnu.

--Je n'ai été qu'un instrument faible, mais docile, aux mains du

Seigneur, à qui toute gloire doit revenir, répondit en souriant le

missionnaire, mais ma tâche n'est pas accomplie encore.

Et jetant un long regard sur l'inconnu immobile et silencieux à son

côté:

--Il me reste un dernier devoir à accomplir, ajouta-t-il, devoir bien

doux à mon cœur, puisqu'il m'est possible de faire, d'un mot, de ce

jour commencé d'une façon si terrible, un jour de bonheur sans mélange

pour vous.

--Parlez, parlez, padre, s'écrièrent à la fois don Melchior, sa femme

et ses enfants.

--Écoutez-moi donc, reprit-il doucement, et adorez avec moi les voies

du Seigneur et les moyens dont il se sert pour rendre heureux ceux

qui le servent avec un cœur pur et une foi sincère. Don Melchior de

Bartas...

Mais au même instant un hourrah formidable retentit de l'autre coté du

bois devant lequel ils étaient rangés en bataille, et les crépitements

d'une fusillade bien nourrie se firent entendre.

--Aux armes! cria don Ramón d'une voix retentissante.

Chacun se hâta de reprendre son poste de combat. Seuls, Cardenio et

le missionnaire entraînèrent vivement les deux dames, qu'ils mirent

à l'abri derrière un rocher, où elles se trouvèrent parfaitement en

sûreté.

--Reste avec nous, Cardenio; reste avec nous, mon frère, dit la jeune

fille en joignant les mains.

--Ne nous quitte pas, mon enfant, je t'en supplie, ajouta doña Juana.

--Je ne puis, répondit vivement le jeune homme en sautant sur son

cheval et s'élançant au galop; ma place est auprès de mon père!

--Mon Dieu! murmurèrent les deux femmes avec douleur; protégez-les,

protégez-les!

--Prions, dit le missionnaire. Le Seigneur, qui a déjà tant fait pour

nous, ne nous abandonnera pas dans cette dernière épreuve.

Les cavaliers demeuraient toujours immobiles au poste qu'ils avaient

pris, les regards anxieusement fixés sur le bois, où l'on entendait

les coups répétés de la fusillade et où semblait se livrer un combat

sanglant.

Les hourrahs, d'abord éloignés, semblaient se rapprocher de plus en

plus: ils se mêlaient au cri de guerre des Peaux-Rouges, que ceux-ci

répétaient avec ardeur.

Bientôt, on vit apparaître entre les arbres les corps peints et

demi-nus des Indiens qui reculaient pas à pas, mais sans cesser de

combattre.

La fusillade s'étendait sur un assez grand espace. Maintenant on

entendait distinctement le bruit sec et continu des tambours battant la

charge.

Quelques Indiens apparurent sur la lisière même du bois; mais,

en apercevant la ligne sombre et menaçante des cavaliers, ils se

rejetèrent vivement en arrière, et disparurent au milieu des taillis.

Comprenant que le moment décisif approchait et que l'heure de la

dernière lutte n'allait pas tarder à sonner, don Melchior, qui, à

cause de son âge et de son expérience, avait pris le commandement

de la troupe, en fit deux parts: l'une qui resta placée sous ses

ordres et dans laquelle demeurèrent l'inconnu, don Ramón et Cardenio;

l'autre qui, après s'être emparée des chevaux abandonnés par les

ennemis, et les avoir chassés dans la savane, alla, sous les ordres du

Cœur-Bouillant, s'embusquer à cinq cents pas plus loin, en face de la

première.

Pendant que ces divers mouvements s'exécutaient, les Indiens avaient

fort à faire dans le bois où ils avaient cherché un refuge.

Il paraît que, malgré la réponse qu'il avait faite à Pedrillo, le

commandant Edward's Strum avait changé d'avis; car à peine eût-il

congédié le peon, qu'il donna l'ordre à un de ses officiers de

se rendre en toute hâte au camp d'un régiment irlandais et à deux

escadrons de dragons qui bivouaquaient à deux lieues en dehors de la

ville de faire monter à cheval deux cents dragons, qui prendraient

chacun en croupe un fantassin, et de revenir avec cette troupe le

rejoindre à la maison du gouvernement.

Au bout de deux heures, l'officier était de retour, amenant les soldats.

Le commandant Strum, toujours maugréant, toussant et jurant, se mit

à la tête de cette troupe d'élite et partit au grand trot dans la

direction de l'habitation de don Melchior de Bartas.

Mais les nombreuses difficultés qu'il rencontra sur son chemin

l'obligèrent à faire de longs détours, qui retardèrent sa marche,

de telle façon que, malgré son vif désir d'arriver promptement au

secours de don Melchior, le commandant n'atteignit l'habitation qu'une

heure environ après le sanglant combat que nous venons de rapporter.

Le planteur se préparait, à la tête de ses peones et des guerriers

du Cœur-Bouillant, à se mettre à la poursuite des Sioux-Bisons qui,

quoique vaincus et fuyant, avaient enlevé sa femme et sa fille.

Quelques mots suffirent pour mettre le commandant au fait des

événements douloureux qui s'étaient passés.

Un conseil de guerre fut tenu séance tenante: l'on convint que don

Melchior, à la tête d'une cinquantaine de cavaliers, partirait en

avant-garde, et par le chemin le plus direct, à la poursuite des

Peaux-Rouges, tandis que le commandant, avec les soldats, les peones et

les autres guerriers du Cœur-Bouillant, qui lui serviraient de guides

à travers la _Leona_, ferait un circuit, de façon à mettre les Indiens

entre deux feux, et les rejoindraient sur les bords du Río Bravo del

Norte, que les Sioux-Bisons seraient sans doute dans l'impossibilité de

franchir à cause de l'épuisement de leurs chevaux.

Il fut convenu, en outre, que l'avant-garde n'engagerait, sous aucun

prétexte, le combat avec les Peaux-Rouges avant l'arrivée des troupes

américaines.

Puis, toutes ces précautions prises, on se mit en route, et la

poursuite commença.

Une dizaine de peones seulement avaient été laissés pour garder

l'habitation et protéger les femmes.

Toutes les prévisions du bourru, mais brave et expérimenté commandant,

s'étaient, ainsi qu'on l'a vu, réalisées à la lettre.

Arrivé dans le bois où s'étaient retranchés les Sioux-Bisons, le

commandant avait fait mettre pied à terre aux fantassins, puis le bois

avait été cerné par les dragons et les Apaches.

Le commandant s'était alors placé résolument à la tête de sa troupe;

il avait donné l'ordre aux tambours de battre la charge, et, sans

se soucier de la fusillade furieuse de l'ennemi et des balles qui

grêlaient autour de lui, il s'était lancé au pas de course vers le bois

dans lequel il avait résolument pénétré.

Les Indiens, en se voyant si rudement assaillis, comprirent que toute

résistance était impossible, et qu'ils étaient perdus; mais loin de

les démoraliser, cette certitude ne fit, au contraire, qu'augmenter

leur courage. Résolus à mourir, ils voulurent tomber bravement et les

armes à la main. Aussi leur résistance fut-elle terrible, furieuse,

désespérée. Ils ne reculaient que pas à pas, sans cesser une seconde de

faire face à l'ennemi, courant de branche en branche sur les arbres,

fusillant à bout portant les soldats américains, se laissant tomber sur

eux, engageant des luttes corps à corps, et ne tombant qu'après avoir

poignardé un ou deux ennemis.

Cependant, malgré des prodiges de valeur trop longs à répéter ici,

contraints de céder au nombre, le moment arriva où ils atteignirent

les derniers arbres du bois, et où il leur fallut combattre en rase

campagne.

L'Oiseau-Noir groupa autour de lui les cent et quelques guerriers qui,

seuls, restaient debout encore de toute sa troupe, poussa un cri de

guerre d'une voix stridente, et s'élança hardiment dans la plaine.

Mais là les Apaches étaient embusqués. Au cri de guerre de

l'Oiseau-Noir, le Cœur-Bouillant répondit par le sien. Don Melchior

leva son épée; les cavaliers se ruèrent des deux côtés à la fois sur

les Sioux-Bisons.

Mais ceux-ci avaient eu le temps de se masser et de former le cercle:

ils reçurent bravement, et sans en paraître ébranlés, la double charge

des cavaliers.

Le combat prit alors des proportions réellement épiques.

Les Sioux-Bisons faisaient face de tous les côtés à la fois, répétant

sans cesse leur cri de guerre, serrant leurs rangs et se faisant un

rempart du corps de chacun des leurs qui tombait.

Malheureusement, quelle que fût la valeur des Peaux-Rouges, leur nombre

diminuait avec une rapidité effrayante. Les Américains accouraient pour

achever la bataille. On entrevoyait déjà leurs premières files qui

traversaient au pas de charge les derniers contreforts du bois.

C'en était fait! L'heure de mourir était enfin venue!

Alors les Sioux-Bisons changèrent de tactique. Après avoir, une

dernière fois, poussé leur terrible cri de guerre, d'assaillis ils

se firent assaillants, et se ruèrent avec une rage inouïe sur leurs

ennemis.

Il y eut une mêlée épouvantable, une boucherie sans nom,

indescriptible, une lutte corps à corps dont il serait impossible de se

faire une idée, même lointaine.

Les combattants étaient si mêlés, si enchevêtrés les uns dans les

autres, que, malgré eux, les Américains, tout en frémissant de colère,

furent contraints de demeurer, sans pouvoir y prendre part, témoins de

ce massacre horrible.

Puis, au bout de quelques instants, il y eut un dernier cri, navrant,

désespéré, effroyable, l'horrible cri de cent hommes fauchés par la

mort.

Ce fut tout.

Le dernier Sioux-Bison avait vécu!

Des cinquante guerriers apaches, vingt restaient à peine; les autres

gisaient mourants sous les corps de leurs chevaux éventrés.

Don Melchior était étendu sur la terre, pâle, sanglant, mais calme et

souriant.

Près de lui, l'inconnu et Cardenio étaient agenouillés, pansant les

blessures qu'avait reçues le vieillard, sans songer à étancher le sang

qui coulait de celles qu'ils avaient reçues eux-mêmes.

Don Ramón, le crâne fendu jusqu'à la mâchoire, gisait aux pieds de

son maître, auquel, même après sa mort, il semblait vouloir faire un

rempart de son corps.

En ce moment apparurent d'un côté le commandant Edward's Strum et ses

officiers, de l'autre le Cœur-Bouillant qui amenait le missionnaire,

doña Juana et Flora, que, le combat à peine fini, il avait en toute

hâte été chercher dans leur abri.

Les deux femmes s'agenouillèrent en pleurant après du vieillard.

--Je suis bien malade, dit en souriant don Melchior; mais nous sommes

vainqueurs des païens, et Dieu a permis que je vous voie une fois

encore, vous tous que j'ai si tendrement aimés, toi, ma chère et

dévouée Juana, et vous mes enfants adorés. Que la volonté de Dieu soit

faite, que son saint nom soit béni!

--Vous ne mourrez pas, mon père! s'écria Flora avec un sanglot

déchirant.

--Tu te trompes, enfant! Hélas, mon seul chagrin, à cette heure où tout

me manque à la fois, est de vous laisser seules, isolées, sans un ami,

sur cette terre d'exil!

Et il poussa un profond soupir.

Tandis que don Melchior parlait ainsi, le missionnaire avait visité et

pansé ses blessures. Au dernier mot du planteur, il se releva, et,

avec un sourire qui fit instantanément entrer la conviction dans tous

les cœurs:

--Rassurez-vous, mesdames, dit-il; don Melchior de Bartas ne mourra

pas; ses blessures sont graves, mais elles ne sont point mortelles.

D'ailleurs, je vais appliquer sur elles un baume qui hâtera la guérison

de notre ami, de l'homme que nous aimons et respectons tous, faisant

luire enfin dans son âme, après tant d'années de souffrance, un rayon

d'ineffable bonheur.

--Mon Dieu! s'écria don Melchior.

--Oui, remerciez Dieu, don Melchior; car il a permis que le repentir

entrât enfin dans le cœur de l'homme qui a causé tous vos maux. Votre

beau-frère, en vous suppliant de lui pardonner son indigne conduite,

envoie son fils près de vous pour implorer votre pardon. Don Antonio

Bustamente, comte de Puycerda, à vous maintenant d'accomplir la mission

dont vous a chargé votre père.

--Mon oncle, dit alors le jeune homme avec une émotion étrange, Sa

Majesté la reine sait maintenant que vous n'avez jamais cessé d'être

l'un de ses sujets les plus fidèles; elle sait que jamais vous n'avez

été le complice de Zumalacarreguy et de Cabrera; que ces calomnies

indignes, ajouta-t-il en baissant la voix et en fondant en larmes, ont

été méchamment inventées par mon père pour s'emparer de votre fortune,

et, vous vivant, succéder à vos titres. Mon oncle, tous vos biens

vous sont rendus; vous avez la grandeur de première classe, et vous

êtes nommé gouverneur de la Catalogne. Mon père a voulu que je vous

apportasse moi-même les titres et les brevets, afin que la réparation

fût complète, et qu'il ne restât plus entre vous qu'un amour réellement

fraternel.

--Mon frère! Ma sœur! s'écria le vieillard en joignant les mains avec

l'expression d'une joie immense, tandis que deux larmes coulaient

lentement sur ses joues pâlies. Oh! C'est trop de bonheur!

Mais, affaibli par le sang qu'il avait perdu, il ne put résister à

une émotion aussi forte, et, fermant les yeux en exhalant un profond

soupir, il s'évanouit dans les bras de ses enfants.

--Diable d'homme! Hum, hum, pouh! By God! L'air est très vif ici,

dit le commandant Edward's en essuyant sournoisement deux larmes qui

s'échappaient de ses yeux; voilà ce que j'appelle une réparation

éclatante. Moi aussi, hum, pouh, by God! Je vous avais bien dit que je

me vengerais, hein, père Paul-Michel?

--Vous êtes le plus excellent homme que je connaisse, commandant, lui

répondit en souriant le missionnaire; et il lui tendit la main.

--Vous en avez menti, by God! s'écria le commandant en lui serrant la

main à la lui briser; je suis un brute, un animal; mais c'est égal,

hum, hum, pouh! Vous pouvez compter sur moi, by God!

A cette étrange sortie du commandant, les assistants ne purent

s'empêcher de rire.

La prédiction du missionnaire se réalisa complètement.

Trois mois plus tard, don Melchior de Bartas, parfaitement remis de ses

blessures, s'embarquait à Galveston pour l'Espagne, avec son neveu et

toute sa famille.

Mais avant de quitter le Texas, l'ancien planteur avait mis ordre à ses

affaires.

Il avait absolument voulu laisser tous les biens qu'il possédait au

Texas au père Paul-Michel.

Le missionnaire avait longtemps résisté.

Il n'avait consenti à accepter ce don considérable qu'à la condition

expresse qu'il serait libre d'en disposer à son gré pour soulager les

malheureux et construire une église à Castroville, condition à laquelle

don Melchior de Bartas s'était empressé d'adhérer.

Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine · 第 16 / 38 题