LE COMBAT SINGULIER DE LA CHATAIGNERAIE ET JARNAC.

1547.

La toute-puissance de Diane de Poitiers, le retour vers les vieilles

moeurs, furent marqués par une lice ardente et chevaleresque entre

deux nobles champions à qui le champ fut assigné selon l'antique

formule des combats singuliers: ils s'appelaient La Chataigneraie et

Jarnac. Diane de Poitiers passionnée pour les usages des paladins eut

toujours applaudi des deux mains à ces rencontres à l'épée; mais à ce

duel retentissant, qui a laissé une longue traînée de souvenirs, se

mêlaient des idées et des passions particulières, la rivalité de Diane

de Poitiers, désormais duchesse de Valentinois, avec la duchesse

d'Étampes.

François de Vivonne, seigneur de La Chataigneraie, était fils d'André

de Vivonne, grand sénéchal de Poitou[328], et de tout temps lié à la

famille de Saint-Vallier. François Ier avait été son parrain, et

il l'attacha à sa personne comme page et enfant d'honneur. A dix-huit

ans, La Chataigneraie, que le Roi aimait tendrement, qu'il appelait

son filleul, excellait dans tous les exercices du corps, à la lutte, à

l'escrime, à la chasse, avec une telle vigueur, qu'il saisissait un

taureau par les cornes et le renversait sans effort; on l'avait vu

lutter avec deux athlètes à la fois et leur faire toucher la terre du

front. Dans les tournois, en pleine course, sur son cheval, il jetait

deux ou trois fois sa lance, la reprenait de ses mains gantées avant

de la mettre en arrêt contre son adversaire. Aussi, un peu orgueilleux

de sa vaillance et de son adresse, La Chataigneraie aimait à dire:

«Nous sommes quatre gentilshommes de la Guyenne, Fezensac, Sensac,

Essé et moi qui courons à tous venants.» François Ier avait composé

ces deux vers pour lui:

Chataigneraye, Vieilleville et Bourdillon

Sont les trois hardis compagnons.

[328] Il était né en 1520.

Partout la Chataigneraie s'était distingué aux batailles; plusieurs

fois aussi le Dauphin, depuis Henri II, lui confia son gonfanon aux

siéges de Landrecis et de Thérouanne; Diane de Poitiers exaltait

La Chataigneraie comme le plus brave paladin[329].

[329] Brantôme dit de lui: «Il n'avait que cela de mauvais qu'il

était trop haut de la main et trop querelleux.»

Non moins illustre était le comte de Jarnac, de l'illustre famille des

Chabot, beau-frère de la duchesse d'Étampes, un peu coureur d'amour,

comme le dit Brantôme: «Jarnac, petit dameret, qui faisait plus grande

profession de curieusement se vestir que des armes de guerre[330],»

avait fait certaines confidences un peu équivoques sur ses amours avec

certaine dame; il s'en était fait grand bruit, Jarnac les démentit; on

voulut remonter à la source jusqu'au Dauphin, profondément hostile à

la duchesse d'Étampes. La Chataigneraie intervint loyalement pour son

seigneur et déclara que Jarnac lui en avait fait confidence à

lui-même, et sans hésiter, offrit le combat pour le soutenir.

Toutefois, il ne fut pas approuvé de tous. «S'il m'avait voulu croire,

dit Montluc, et cinq ou six de mes amis, il eût desmêlé sa furie

contre le sire de Jarnac d'autre sorte[331].»

[330] Paroles de La Vieuville, dans ses _Mémoires_.

[331] Mémoires de Montluc, chap. V.

Ce défi était jeté à la fin du règne de François Ier, à une époque de

faiblesse et de maladie; le roi n'avait pas accordé le champ,

c'est-à-dire qu'il avait refusé la permission de la lice et du combat;

mais à l'avènement de Henri II, au moment de la disgrâce de la

duchesse d'Étampes, Jarnac alla demander le champ-clos contre La

Chataigneraie, et le nouveau roi, tout chevaleresque, l'accorda

d'après les principes des romans de chevalerie. La lice fut indiquée

dans le parc du château de Saint-Germain: comme dans les combats

judiciaires du moyen-âge, les armes avaient été bénies à Saint-Denis;

le Roi, toute sa cour, les dames, Diane de Poitiers elle-même, durent

assister à cette grande lice. Le champ-clos fut orné comme pour un

tournoi, et jouste à fer très-moulu.

La renommée de La Chataigneraie était si bien établie sous le rapport

de la vaillance, de l'adresse, de la force, que nul ne doutait qu'il

ne sortît vainqueur; lui-même avait commandé pour le soir un joyeux

festin destiné à célébrer sa victoire. Le combat commença au soleil

couchant, dans une chaude journée[332]. La Chataigneraie fondit sur

son adversaire avec la fière assurance d'un vainqueur; Jarnac esquiva

le coup, et avec une adresse non pareille, il lui répondit par la

feinte de quarte, que depuis on a appelé le coup de Jarnac. Quel était

ce coup qui a fait l'objet de tant de recherches? Les uns disent que

c'était un coup de pointe donné avec l'habileté d'un chirurgien dans

les tendons de la cuisse et de la jambe, de manière à renverser son

adversaire sur la poussière; les autres, qu'il lui fendit le mollet

par un estoc terrible de haut en bas[333]. Tant il y a que La

Chataigneraie toucha la terre, humiliation qu'il n'avait jamais subie.

Jarnac, étonné de sa victoire, courut vers lui, le suppliant de garder

sa vie, pourvu qu'il rendît l'honneur à la dame par une déclaration

publique qu'il s'était trompé. La Chataigneraie refusa; alors Jarnac,

selon les coutumes du combat singulier, s'agenouilla devant le Roi

pour lui dire «qu'il lui donnait La Chataigneraie pour en faire son

plaisir.» Le Roi répondit à Jarnac: «Vous avez combattu comme César et

vous parlez comme Cicéron; j'accepte La Chataigneraie.» Le fier

chevalier blessé déclara «qu'il voulait mourir.» En vain transporté au

château du duc de Guise, son parent, on pansa sa blessure; il en

déchira les appareils et ne fit aucune concession. Il mourut donc

fièrement avec l'orgueil de sa renommée. «Il y en eut force qui ne le

regrettèrent guère, car ils le craignaient plus qu'ils ne l'aimaient;

il était trop haut de la main, querelleux: comme il était des parents

et commensaux des Guise, Monseigneur d'Aumale lui fit élever un grand

mausolée avec cette inscription: «Aux mânes fières de François de

Vivonne, chevalier français très-valeureux[334].»

[332] «Il estait au soleil couché, premier qu'ils entrassent en

duel.» (Mém. de Montluc.)

[333] Ce coup n'était pas loyal.

[334] Comparez Mémoires de Montluc, Brantôme et La Vieuville

(Mémoires). On dit que la dame sur laquelle Chataigneraie avait

tenu les vilains propos, était la duchesse d'Étampes et qu'en

cette occasion il servit Diane de Poitiers qui fit autoriser le

combat.

Diane de Poitiers · 第 49 / 65 题