LA CHRONIQUE DE L'ARCHEVÊQUE TURPIN.--LE MONDE ENCHANTÉ.

1200-1510.

Cette impulsion vers les actions héroïques, toute la génération la

recevait d'un livre populaire, d'une légende, _la chronique de

l'archevêque[26] Turpin_, épopée traditionnelle sur Charlemagne. Ce ne

sont, en général, qu'avec les glorieux mensonges, que les peuples sont

conduits à l'héroïsme; les réalités n'ont jamais enfanté que la vie

matérielle: les Grecs et les Romains eurent leurs fables des dieux et

des demi-dieux, d'Hercule et de Mars, leurs temps qu'on appela

héroïques; et les époques modernes, malgré leur prétention au

réalisme, ont été conduites aux grandes actions par les épopées de

leurs chroniques sur la Révolution et l'Empire. L'archevêque Turpin,

_il buon Turpino_, tant invoqué par l'Arioste, avait écrit une légende

sur Charlemagne, ses douze pairs, ses barons, ses paladins: on ne

voyait partout que géants, nains, enchanteurs, nécromanciens et des

exploits à faire croire qu'il existait alors une génération d'une

nature particulière, invulnérable aux coups, qui ne mourait que d'une

façon fabuleuse, qui ne tombait qu'en fendant les rochers à coups

d'épée comme Roland à Roncevaux.

[26] L'archevêque Turpin, ou Tulpin, n'est pas un nom imaginaire,

comme on l'a cru jusqu'ici; les savants bénédictins l'ont placé

le 29e dans la chronologie des archevêques de Rheims; ils le font

mourir de 810 à 811. Le livre, qui lui est attribué, porte le

titre de: _Vita Caroli Magni et Rolandi_: on l'a rejeté parmi les

fables, je crois que c'est à tort; il y a des manuscrits du XIe

siècle qui en constatent l'authenticité. Jamais livre ne fut plus

populaire. Lacurne Ste-Palaye, le grand érudit, en comptait 13

exemplaires à la Bibliothèque du Roi seulement. Dante invoque

souvent la chronique de Turpin; le roi Charles V fit faire deux

bas-reliefs sur des coupes d'or qui représentent les exploits de

Charlemagne, d'après la chronique de Turpin. Un savant de

Florence, M. Ciampi, a publié une édition magnifique de la

chronique de Turpin (1823) à la suite du roman de Philomena _de

gesta Caroli Magna_.

Ce n'étaient pas les paladins seuls qui avaient le privilége de

l'épopée mais encore leurs chevaux de bataille, leurs armes

enchantées; chaque chevalier d'une certaine renommée avait son

coursier bien-aimé, d'une intelligence égale à celle de l'homme, doué

de sens et de passions comme lui; la généalogie des chevaux, leur

histoire était aussi connue que celle des héros. Chaque chevalier

avait son coursier doté d'intelligence, d'une double vue; il

s'arrêtait tout d'un coup, quand un danger menaçait son maître, il

dressait les oreilles, soulevait la poussière, quand il approchait

d'une embûche dressée par un enchanteur malfaisant, et les nobles

chevaux de Roland, d'Otger le Danois, de Renaud de Montauban couraient

à toute bride à travers les sentiers, les taillis sombres des forêts,

pour les conduire à leurs maîtresses, Angélique, Bradamante, Marphise,

qu'ils saluaient en s'agenouillant devant elles comme de doux

agneaux[27].

[27] Ariosto qui s'était nourri pour son _Orlando furioso_ de la

lecture attentive des romans de chevalerie, donne à tous ses

chevaux une intelligence féerique; l'hypogriphe de Roger est un

emprunt à l'antiquité.

Chaque pièce de l'armure d'un chevalier avait aussi sa tradition, son

histoire: le cor enchanté qui retentissait à travers la campagne, la

lance merveilleuse dont le simple contact renversait un cavalier; les

paladins faisaient tant de prodiges qu'on pouvait croire qu'il y avait

une âme dans chaque épée; toutes avaient leur nom, _la Bonne Joyeuse_,

_Durandal_[28], _Flamberge_, qui pourfendaient des géants

invulnérables, ou qui faisaient brèche dans la montagne, comme dans

une molle argile. L'armure d'un paladin était sa gloire et son

orgueil; son casque, sa cuirasse, son brassart le couvraient tout

entier. On ne savait son nom, son origine, que par le blason qu'il

portait: aux fleurs de lis, aux merlettes, aux ailerons, aux

tourteaux, on savait sa famille; par les émaux et les barres, on

savait aussi s'il était aîné, cadet, et même bâtard, à quelle maison

il s'était allié. Chaque pièce de son écu était un souvenir de

bataille ou d'action héroïque, et s'il était permis d'employer une

expression moderne, le blason était comme le certificat de civisme au

moyen-âge pour les grandes actions, ou bien une flétrissure pour la

félonie; il était la garantie de la société féodale pour la défendre

et la protéger[29].

[28] Je renvoie aux admirables _Mémoires_ de Ste-Palaye sur

l'ancienne chevalerie. Pure et belle vie que celle des deux

frères Ste-Palaye, tout entière consacrée à l'étude des monuments

de notre ancienne France.

[29] Rien de plus curieux que le travail du père Ménétrier _sur

les armoiries_; la science du blason est si attrayante: on y a

commis tant d'erreurs aux temps modernes!

Ce monde d'enchantement embrassait tout de ses créations

merveilleuses: on était entouré de féeries, ces illusions charmantes

qui trompent et amusent encore nos sociétés blasées. Les blessures

même des chevaliers se guérissaient par des baumes enchantés; l'art de

guérir les plaies profondes, les coups d'épées et de lances, entrait

dans l'éducation des châtelaines, toutes si empressées auprès des

chevaliers blessés[30]. On doit croire qu'il existait alors des

secrets inconnus de nos jours, car tout se guérissait par des simples

cueillis dans la campagne, ou par des baumes préparés dans chaque

château, quand on ne recourait pas à l'art de quelque nécromancien ou

enchanteur, tel que Maugis, le cousin des quatre fils Aymond, avec les

bons tours qu'il joue à Charlemagne, ou Merlin, des légendes

bretonnes. Quel que soit le jugement que l'on porte sur ce monde

merveilleux, il est impossible de nier qu'il avait créé ce peuple de

héros, cette belle lignée de chevaliers qui précéda le règne de

François Ier. La _chanson de Roland_, entonnée par le hérault d'armes

avant la bataille, depuis Guillaume-le-Conquérant[31] n'était-elle pas

le résumé de l'épopée chevaleresque? et si les paladins faisaient de

si grandes prouesses, c'est qu'ils avaient la pensée que leurs aïeux

en avaient fait de plus grandes encore. Chaque génération, qui se

propose de glorieux exploits, a sa légende, ses chansons de Roland; la

démocratie a les siennes, aussi fières, aussi hardies que celle que

récitait la chevalerie au moyen-âge.

[30] Les romans de _Lancelot du Lac_, _d'Amadis de Gaules_, les

vrais miroirs des coutumes du temps, en contiennent mille

exemples. La Colombière les a recueillis dans son beau livre:

_Théâtre d'honneur et de chevalerie_.

[31] Roman de Rou ou de Rollon, duc de Normandie.

Aussi, faut-il en vouloir à tous ces mauvais esprits qui raillent les

nobles illusions, ou si l'on veut, les mensonges illustres des

peuples: à travers ces belles banderolles de tournois, ces faisceaux

d'épées et de lances, ces palais enchantés, on aperçoit la méchante

figure de Rabelais, aux joues saillantes, aux yeux ronds, à

l'expression ignoble; rien de bas, de commun, comme cette figure de

Rabelais[32], telle que la peinture nous l'a conservée[33]; sa vie

bouffonne et crapuleuse, il la consacre à détruire les croyances

dorées, à se moquer des chevaliers loyaux: les illusions glorieuses

pour le devoir, pour la patrie, il les place dans son île des

lanternes; érudit, farci de grec et de latin, à la grosse panse, aux

lèvres épaisses, aux yeux égrillards, avec ses doigts sales et

crochus, il gratte les blasons, souille les étendards; les soldats ne

sont plus que les moutons de Panurge, et dans sa langue

inintelligible, il détruit les grandes causes d'orgueil pour les

nations. Les époques modernes ne sont pas exemptes de leur Rabelais,

natures mauvaises et égoïstes, qui tuent les poëmes épiques des

peuples.

[32] Musée de Versailles (Galerie de portraits).

[33] Rabelais qui a été presque l'objet d'un culte pour toute une

école universitaire, était né en 1483 à Chinon en Tourraine. Le

pape Clément VII fut plein de bonté et d'indulgence pour ce

mauvais esprit: Les philosophes ont beaucoup exalté Rabelais

parce qu'ils ont tué aussi la poésie de l'héroïsme.

V

NAISSANCE, ÉDUCATION ET MARIAGE DE FRANÇOIS Ier.

1494-1514.

L'arbre généalogique de François Ier est difficile à retrouver, car il

n'était qu'une frêle branche sur le tronc verdoyant des Valois, comme

le dit Clément Marot. Le roi Charles V avait plusieurs fils; le cadet,

duc d'Orléans, épousa Valentine Visconti, fille du seigneur de Milan,

mariage qui le fit riche en écus d'or: origine des droits de la France

sur le Milanais. Le duc d'Orléans fut ce prince galant, léger, frappé

au coeur par les ordres jaloux de Jean, duc de Bourgogne, au coin de

la rue Barbette[34].

[34] Le 23 novembre 1407 (Juvénal des Ursins: _Histoire de

Charles VI_). L'hôtel de la rue Barbette existe encore selon la

tradition hasardée. La maison que l'on voit aujourd'hui ne date

pas au delà du XVIIe siècle. Les chroniques de Monstrelet entrent

dans de grands détails, t. I, p. 36.

Il laissa trois fils; l'aîné monta sur le trône sous le nom de Louis

XII; le second, comte des Vertus, ne laissa pas de postérité légitime;

le troisième, Jean, fut créé duc d'Angoulême[35]. Le Roi avait eu

également un bâtard, le vaillant comte de Dunois[36], tige de la

maison de Longueville. Jean, comte d'Angoulême, captif pendant

vingt-six ans, comme gage et rançon, en Angleterre, y épousa

Marguerite de Rohan; il en eut un fils, Charles, comme lui, duc

d'Angoulême, marié à Louise de Savoie; son fils aîné reçut en baptême

le nom de François, comte d'Angoulême (il fut depuis le roi François

Ier).

[35] La vie du comte d'Angoulême a été écrite par Papyrus, Masson

et Jean Du Port. On trouve des détails exacts dans l'_Art de

vérifier les dates_, par les bénédictins.

[36] Le comte Dunois était fils de Louis XII et de Mariette

d'Enghien.

Rien de plus attrayant, que le journal de Louise de Savoie, écrit sur

l'enfance de François Ier, celui qu'elle nomme son roi, son seigneur,

son César et son fils; c'est une tendre mère qui suit toutes les

pulsations du coeur de son enfant; elle recueille les premières

larmes que François versa à trois ans[37], quand il perdit son petit

chien Hapagon «qui était de bon amour et loyal à son maître»[38].

Louise de Savoie avait d'abord résidé à Cognac, dépendance de son

apanage; quand Louis XII monta sur le trône, elle vint résider au

château d'Amboise, la demeure royale. Un jour que l'enfant montait

avec imprudence une haquenée, que le maréchal De Gyé, son gouverneur,

lui avait donnée, il fut emporté à travers la forêt; on craignit pour

sa vie: «mais Dieu, continue le journal de Louise de Savoie, ne me

voulut m'abandonner, connaissant que si cas fortuit m'eût si

soudainement privée de mon amour, j'eusse été trop infortunée»[39].

[37] Né le 14 novembre 1494.

[38] Le _Journal_ de Louise de Savoie embrasse l'histoire depuis

1501 jusqu'en 1522. Il a été publié en outre par Guichenon,

_Histoire généalogique de la maison de Savoie_.

[39] Brantôme dit de Louise de Savoie: «Elle était très-belle de

visage et de taille, et à grand peine voyait-on à la cour de plus

riche que celle-là.»

A treize ans, rien n'était plus impétueux et plus brave que François,

à qui son royal cousin Louis XII donnait le comté de Valois. Le

premier à tous les exercices de chevalerie, à la lutte, aux joutes, il

reçut dans un de ces combats, une pierre au front, lancée avec tant de

violence par une fronde, qu'on le crut mort; on lui rasa la tête,

jamais depuis il ne porta de cheveux, comme on peut le voir dans tous

ses portraits de la renaissance. Louis XII, pour retenir ce caractère

violent, le mit aux mains d'un chevalier prudent et sage, Arthur de

Gouffier de Boissy[40], qui, pour exprimer son devoir de surveillance

tendre et attentive auprès d'un élève de cette trempe de feu, donna

pour devise à François, la salamandre avec cette légende, _nutrisco et

extinguo_, (je le nourris et je l'éteins), c'est-à-dire, je l'instruis

et je le contiens[41]; explication naturelle d'une devise interprêtée

de mille manières étranges par les érudits. Cette salamandre et cette

devise effacées pour d'autres grandeurs plus modernes, sont restées

sur quelques vieilles portes en ruine du château de Fontainebleau[42];

plus respectées au château de Blois, la salamandre brille sur les

fenêtres ornées de la renaissance, comme le chiffre de Diane de

Poitiers et d'Henri II sur le vieux Louvre.

[40] Les Gouffier étaient de la noblesse de Poitou.

[41] C'était alors le temps des devises et des symboles comme on

peut le voir dans les monuments contemporains. J'ai trouvé sur

une médaille qui porte la Salamandre de François Ier cette

devise:

Discutit hæc flammam Franciscus robore mentis

Omnia pervicit, rerum immersabilis undis.

[42] Il est triste de voir l'abandon des souvenirs de François

Ier à Fontainebleau.

François était alors un gros garçon d'une stature élevée, à la figure

épanouie, l'oeil ardent, le nez long, un peu descendant sur ses

lèvres amincies, fort aimé de Louis XII, qui cherchait à le marier,

car le roi de France avait perdu ses deux fils et ses héritiers en

bas-âge; il ne lui restait qu'une fille, madame Claude[43], un

peu disgracieuse de sa personne, mais d'un excellent coeur, d'une

nature élevée; un moment promise au prince d'Espagne, depuis

Charles-Quint, elle s'éprit de François, comte de Valois, et le

mariage se fit avec solennité le vingt-deux mai 1506; nouveau lien qui

le rapprochait de la couronne. Désormais, François d'Angoulême comte

de Valois et Gaston de Foix, devinrent les bien-aimés du roi Louis

XII. Le brillant Gaston mourut les armes à la main, comme on l'a vu,

devant Ravennes, inspirant à tous de vifs regrets. François reçut le

commandement des chevaliers qui marchaient en Navarre contre les

Espagnols; il s'y couvrit de gloire dans une rapide expédition des

montagnes. Les Anglais ayant envahi la Picardie, le comte de Valois

courut encore pour les combattre; au milieu de la bataille et sous la

tente, mourut Louis XII, en laissant son héritage royal à son

cousin[44], au mari de sa fille bien-aimée, qui prit le nom et le

titre de François Ier, avec le blason fleurdelisé des Valois.

[43] Madame Claude, fille de Louis XII, portait pour devise la

lune éclatante et cette légende: _candida candidis_.

[44] 15 janvier 1515. On peut voir son admirable tombeau, sur

lequel il est placé à côté de la reine Anne de Bretagne, dans

l'église de St-Denis. Je m'y suis souvent arrêté, tandis que la

foule allait visiter les tombeaux replâtrés. Quand

abandonnera-t-on cette horrible manie de mettre du plâtre sur

toutes les statues du moyen-âge?

Ce n'était donc pas un prince inconnu que la naissance élevait au

trône: François Ier avait vécu si longtemps à la cour de Louis XII,

qu'on savait ses défauts et ses qualités; il s'était fait d'ardents

amis: Brion, Montmorency, Montchenu[45]. L'un fut amiral l'autre

connétable après le duc de Bourbon, Montchenu fut maître de l'hôtel,

c'étaient les trois plus braves épées parmi les gentilshommes, et le

nouveau roi les avait à son service pour son règne.

[45] Brantôme se plaint un peu de la faveur exclusive des amis de

François Ier:

«Sire, si vous donnez pour tous

A trois ou quatre,

Il faut donc que pour tous,

Vous les fassiez combattre.»

François Ier fut sacré à Reims par l'archevêque Robert de

Lenancour[46]; on remarqua ses libéralités, sa mine martiale, son

adresse et son intrépidité dans le tournois qui eut lieu à Paris, dans

la rue Saint-Antoine près des Tournelles; sa haute stature frappait

tout le monde. Les bouillants gentilshommes secouaient avec plaisir le

règne calme et justicier de Louis XII, trop avare de grandeurs, de

dissipations et de belles fêtes; ils espéraient le retour d'une époque

chevaleresque, que tout semblait favoriser. Le moyen-âge ne pouvait

pas tout-à-coup s'effacer. Avant qu'une civilisation nouvelle

triomphe, il se fait une recrudescence de la civilisation vieillie et

brillante qui s'en va; le règne de François Ier eut ce caractère de

transition; les épopées carlovingiennes, reparaissant dans tout leur

éclat, devenaient la lecture populaire; c'était sans doute un feu

passager, mais il devait allumer ces nobles coeurs. Le règne de

François Ier fut le réveil de l'époque de Charlemagne; seulement, ce

n'était plus la même génération; il passa donc comme le roman d'Amadis

de Gaule, dont il était le reflet. On ne peut pas retenir les siècles

qui s'écoulent: ce qui fut l'histoire devient le roman du pays[47].

[46] 25 janvier 1515.

[47] Belcarius _Comment. rerum Gallic._, liv. année 1515.

Diane de Poitiers · 第 16 / 65 题