LES CAPITAINES DES GENS-D'ARMES SOUS LOUIS XII.--LE COMTE DE
SAINT-VALLIER.--ORIGINE DE DIANE DE POITIERS.
1488-1514.
Le vieux Dunois, du règne de Charles VII, n'était plus: si le bâtard
d'Orléans n'avait pas toujours été fidèle à une même cause, si on
l'avait vu plus d'une fois à la tête des ligues du bien public, il
avait toujours été digne de sa bonne épée, _tranche-haubert_, et de
son blason à trois fleurs de lys, sur champ d'azur, avec la barre de
bâtardise; son image était peinte même sur les cartes enluminées qui
avaient servi à distraire la folie de Charles VI[15]. Dunois avait eu
de dignes successeurs et des capitaines expérimentés, qui s'étaient
formés dans les guerres d'Italie sous Charles VIII et Louis XII.
[15] Lahire (le valet de coeur) a été seul conservé
jusqu'aujourd'hui. Il a été fait beaucoup de dissertations sur
les cartes à jouer. (Voyez un travail spécial dans mon _Agnès
Sorel_.) Dunois était mort sous le règne de Louis XI en 1468.
Le plus ancien était La Trémouille, brave chevalier du Poitou, vicomte
de Thouart, prince de Talmont, déjà très-illustre dans les guerres de
Bretagne et chef de l'artillerie dans l'expédition d'Italie; il avait
partout brillamment combattu: à Naples, en Lombardie. Redouté des
Allemands et des Italiens, il mérita le titre de chevalier sans
pareil[16].
[16] La Trémouille avait épousé Gabrielle de Bourbon (Histoire
monumentale de la maison La Trémouille par Fauché).
Presque son égal en naissance et son rival de gloire, Chabannes,
seigneur de la Palisse, dont le nom devint le type de la guerre et le
sujet des chansons militaires[17] dans les siècles suivants:
«Chabanne, le grand capitaine de beaucoup de batailles et de beaucoup
de victoires, (_el gran capitano de muchas guerras y vittoria_)»[18],
comme le disaient les Espagnols, Chabannes qui, à la tête de trente
chevaliers, osa défier toute l'armée de Castille.
[17] C'est en abusant de cette tradition que La Monnaie au XVIIIe
siècle fit la fameuse chanson de _Monsieur de la Palisse est
mort_.
[18] Brantôme _Vie des Capitaines français_.
Voici enfin Pierre du Terrail, seigneur de Bayard, de noble et
ancienne maison du Dauphiné[19]; né en 1476, il avait été page du duc
de Savoie; à treize ans, il passa au service de Charles VIII qu'il
suivit en Italie; presque enfant, il avait brillé dans les tournois. A
dix-huit ans, il avait pris une enseigne à la bataille de Fornoue, et
tué l'orgueilleux Santo-Mayor dans un de ces beaux combats corps à
corps, en présence de l'armée. Seul, appuyé sur un pont comme les
héros de l'antiquité, Bayard s'était si bien défendu, que les
Espagnols doutaient si ce fut un homme ou un diable. Partout on ne
parlait que du chevalier Bayard, aux siéges de Milan, de Brescia, dans
le Roussillon, la Picardie aux batailles, aux assauts, présent aux
périls, aux coups de balles et de couleuvrines.
[19] La vie de Bayard a été écrite par un de ses écuyers qui
s'intitule _loyal serviteur_.--Paris 1515, in-4º.
A toutes les époques, il se révèle des types d'honneur, que l'on
exalte comme un exemple, un étendard pour toute une chevalerie; Bayard
fut l'objet des légendes, on l'appela le chevalier _sans peur et sans
reproche_; et il y en avait très-peu sans reproches à une époque où
les hommes de vaillance ne gardaient pas toujours le respect des
choses et d'eux-mêmes!
Plus jeune encore que Bayard, Gaston de Foix, de l'illustre maison des
comtes de Narbonne, neveu du roi Louis XII, la foudre d'Italie, comme
on aimait à le nommer, combattait les Espagnols, les Vénitiens, les
Lombards, avec une vaillance que la mort devait couronner à la
bataille de Ravennes. «Après avoir refréné et rembarré les Suisses,
Gaston tourna ses enseignes de l'autre côté du Pô, et, cheminant par
la Romagne, il vint du côté de Ravennes; là fut donnée une bataille,
la plus renommée que de longtemps fut donnée en Italie.» La victoire
obtenue, Gaston de Foix se précipita avec un petit nombre de ses
Gascons sur les Espagnols, qui, ayant déchargé leurs arquebuses et
baissé leurs piques, entourèrent la troupe de France: «Gaston,
combattant avec héroïsme, eut son cheval tué sous lui, et il fut
blessé d'autant de coups, que, depuis le menton jusqu'au front, il en
avait quatorze»[20].
[20] Brantôme (_Vie des grands Capitaines_).
Lautrec, cousin de Gaston de Foix, avait une bravoure indomptable; il
tomba blessé à Ravennes. Anne de Montmorency, le filleul de la reine,
Anne de Bretagne, femme de Louis XII, tout jeune encore, combattait
comme page à côté de Bayard et de Gaston de Foix. Ce nom de
Montmorency portait un glorieux apanage aux barons, maréchaux,
connétables.
Que reste-t-il maintenant de ces grandes lignées? quel souvenir est
demeuré debout? la vieille tour, origine des Buchard, nid d'aigle
qu'assiégea Louis VI, est même démolie; et seul peut-être, au milieu
d'une multitude bruyante et en fête, je contemple la vieille église,
dont les vitraux en ruine, décorés des ailerons blasonnés, ont salué
le sire de Montmorency[21].
Le plus remarquable entre tous, celui que les gens d'armes comparaient
à Roland pour la vaillance, et les hardies conceptions, était le
connétable de Bourbon, le véritable vainqueur de la bataille de
Marignan; sa science de guerre était supérieure à celle de tous ses
contemporains, même à l'habileté de Prosper Colonne et de Peschiera.
Il était fils de Gilbert, comte de Montpensier[22], et par conséquent
l'héritier des riches domaines de la maison de Bourbon. Autour de lui
se groupaient de nombreux vassaux, et le plus fidèle de tous, son
cousin, Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier en Dauphiné, brave
et hardi capitaine de cent hommes d'armes[23]; son château s'élevait
sur le Rhône, dans ces montagnes abruptes des côtes du Vivarais, où se
voit encore aujourd'hui la roche taillée.
[21] L'église de Montmorency contient la tombe de quelques nobles
Polonais morts en exil après la révolution de 1830. Le peuple de
St-Casimir toujours pieux, était digne de s'abriter dans l'église
des Montmorency.
[22] La mère du connétable était Claire de Gonzague. Il était né
en 1489. Sa vie a été écrite par son écuyer Gilbert de Marillac,
baron de Puissac.
[23] On ne peut bien connaître l'origine et le caractère du comte
de Saint-Vallier que par les pièces du grand procès poursuivi
contre le connétable et que le savant Du Puy a publiées en 1665.
Le sire de Saint-Vallier avait une jeune fille d'une beauté
remarquable, auquel il avait donné le nom de Diane. A six ans à peine,
elle montait à cheval, allait en chasse avec son père; elle savait
élever le faucon et l'esmerillon d'une manière merveilleuse[24]. A
l'âge de dix ans, elle fut promise à Louis de Brézé, comte de
Maulevrier. Louis de Brézé, grand-sénéchal de Normandie, descendait
par bâtardise du roi Charles VII: sa mère était la fille des amours
d'Agnès Sorel. Il avait reçu de la gentille Agnès le nom de
Maulevrier, à cause de son rude amour pour la chasse; enfant, il était
déjà terrible au gibier; il aimait Diane reproduite sous les traits de
la déesse des forêts. Les Brézé étaient d'une grande race de Normandie
(qu'il ne faut pas confondre avec les Dreux, sortis des maîtres de
requêtes, qui reçurent le nom de Brézé)[25]. Le mariage de Diane de
Poitiers avec Louis de Brézé fut célébré presqu'en guerre; le comte de
Saint-Vallier ne quittait pas le connétable de Bourbon, à la tête des
gens d'armes et son plus fidèle conseiller; compagnon des batailles de
Bayard, de Gaston de Foix et de la Palisse, il avait fait les guerres
d'Italie avec la Trémouille et Lautrec, brave chevalerie qui après
avoir suivi Louis XII, allait entourer l'avènement de François Ier,
comme les paladins groupés autour de Charlemagne. Génération pleine de
merveilles et des grandes choses de la guerre, que François Ier devait
satisfaire par des victoires et des conquêtes lointaines!
[24] Diane de Poitiers était née le 3 septembre 1499. C'est à
tort que Bayle a placé sa naissance au 14 mars 1500.
[25] La famille actuelle des Dreux-Brézé vient des Dreux, maîtres
des requêtes.