PREMIÈRE PARTIE

I

À côté des grandes églises paroissiales ouvertes à la prière du peuple,

il est, dans chaque quartier du Paris élégant, des asiles de

recueillement plus discrets, plus intimes, plus luxueux aussi, où la

piété mondaine, lorsqu'elle s'en avise, peut converser avec Dieu. C'est,

pour le faubourg Saint-Germain, le Gésu de la rue de Sèvres; pour les

Champs-Élysées, l'oratoire dominicain de l'avenue Friedland; la plaine

Monceau a les Barnabites de la rue Legendre. Le quartier de l'Europe est

le mieux partagé avec la jolie chapelle rococo de la rue de Turin.

Elle appartient aux Rédemptoristes, ordre féminin, fondé au dernier

siècle par la marquise de Saint-Yvert-Leroy. Ces religieuses, toutes

recrutées parmi les riches du monde, ne soignent point de malades, ne

visitent point les pauvres. Elles enseignent un petit nombre d'élèves,

choisies comme elles-mêmes dans la société; mais leur fondatrice leur a

principalement destiné le rôle de Marie en la maison de Lazare:

l'adoration aux pieds du Maître divin. Sur l'autel miroitant

d'émeraudes,--telle la châsse des rois mages à Cologne,--le cercle pâle

de l'hostie luit perpétuellement parmi les rayons de l'ostensoir. Elles,

les Rédemptoristes, le corps chastement chemisé de blanc, un manteau de

velours bleu, ceint d'or, les revêt en face de l'Époux: et remplacées

par d'autres lorsque la fatigue les épuise, elles demeurent deux par

deux agenouillées en muette prière devant le tabernacle illuminé.

Un silence profond s'exhale de la chapelle: sur les murs épais, sur les

portes à matelas, tous les bruits de la Ville se brisent et meurent. La

rue, d'ailleurs, est paisible, au moins dans la portion contiguë à la

rue de Berlin, où est bâti le couvent.

Il est bien rare, hors même les heures d'offices, que les bancs de la

chapelle soient vides, et qu'une silhouette de Parisienne ne s'encadre

pas entre les agenouilloirs et les mains-courantes. Elles y viennent

volontiers à pied, comme à un mystérieux rendez-vous qu'il vaut mieux

tenir secret entre Dieu et soi. Quelle femme dans le monde, à Paris, n'a

connu ces brusques à-coups de piété, ces retours subits à la dévotion

dans l'effarement d'un déboire de coeur? Oh! les étranges grâces

qu'implorent ces mains gantées, entre-closes comme un livre sur les

visages voilés, et quels parfums suspects doivent monter au ciel avec

les flammes des petits cierges fichés sur les ifs de l'autel! Quels

appels désespérés vers l'amour en fuite se mêlent aux sincères

éjaculations du remords! Et comme il faut là-haut un Dieu indulgent et

intelligent pour trier le bon grain parmi tant d'ivraie!

***

...Ce n'était pas à coup sûr une telle pénitente qu'un coupé venait

d'amener à la chapelle de la rue de Turin par cette fin d'après-midi

d'octobre, sombrée dans la pluie.

À peine entrée, elle s'était agenouillée dans l'un des derniers bancs,

sous la tribune, soit qu'elle fût très pressée de prier, soit que, comme

le Publicain de l'Écriture, elle ne se sentît pas digne de pénétrer plus

avant dans la maison de son Seigneur. Depuis de longues minutes elle

restait là, le visage caché dans ses mains, ou bien les mains jointes au

bout des bras tendus, dans la pose de la Béatrice de Rosetti, et le

visage levé vers les lumières fixes du choeur. Comme à l'ordinaire,

l'hostie brillait au centre des tiges d'or irradiées, et deux statues de

l'immobilité, à genoux sur la dernière marche, en velours bleu ceinturé

d'or, fixaient sur elle des yeux d'extase.

La pluie avait dissous les dernières pâleurs du jour; le fond de la

chapelle plongeait dans l'ombre. Une converse sortit de la sacristie;

elle tenait dans sa main une hampe à feu: d'un pas de velours elle

glissa de pilier en pilier, allumant furtivement le gaz des lampes. La

dernière allumée, juste au-dessus de cette femme qui priait, la surprit,

lui fit brusquement lever la tête. Son regard rencontra les yeux de la

converse; elles échangèrent un sourire discret de connaissance. Du même

pas velouté, la soeur s'éloignait, gagnait les marches du choeur; l'autre

essaya de prier encore, mais la clarté subite avait chassé le

recueillement avec l'obscurité. Vainement la pénitente voulut renouer le

fil rompu de sa prière; elle y renonça et demeura quelque temps à

réfléchir, les yeux vagues, la figure bien éclairée par le globe dépoli

du pilier voisin.

***

L'élégance heureuse de sa toilette, l'art de décorer sa beauté, la

revêtaient de la grâce un peu impersonnelle des Parisiennes du monde; et

sous cette patine, l'âge vrai de la femme disparaissait. Pourtant, si ce

n'était pas une femme très jeune, c'était assurément une jeune femme,

même en deçà du sens indulgent que Paris accorde à ces mots. Les

cheveux, qu'une imperceptible capote, faite de pervenches entrelacées

autour d'un caducée d'or, couvrait à peine, avaient une franche couleur

de jeunesse, châtains très clairs, mêlés de mèches dorées ou rouillées.

La voilette, teintée de brun, estompait un visage doux, aux lignes

pleines, un peu grasses, évoquant par les contours, sinon par la

couleur, ces faces d'Italiennes, à l'ovale large, au fin menton, aux

lèvres courtes et épaisses, au nez droit, au front bas: le visage des

vierges qui puisent l'eau des citernes à Albano ou à Nemi. Comme il ne

faisait point froid dans la chapelle, la jeune femme avait laissé

retomber son manteau sur le dossier du banc: sa posture dessinait toute

sa forme, riche et définitive. Le cou découvert, parfaitement blanc,

rejoignait la nuque sous des frisons cuivrés, et le menton par une

courbe un peu amollie, qu'on devinait plus affinée naguère, avant

l'enflouement d'un embonpoint léger. Elle portait une robe unie de

foulard prune, et comme corsage une simple chemisette pareille, ornée

aux basques, au cou et aux manches, de dentelle noire. La chemisette

drapait la ligne médiane du dos, l'entre-deux des seins, les bras, et

moulait, dans une ceinture noire, la taille singulièrement étroite pour

l'épanouissement des hanches.

Telle qu'elle était là, il eût fallu un visiteur bien distrait ou bien

fervent pour passer près d'elle sans lui accorder un regard. Elle était

la beauté féminine achevée, que les années échues, ont constamment

perfectionnée, remplaçant par une affirmation du type ce qui

disparaissait en charme indécis de jeunesse, en grâce de bouton. Mais

les yeux surtout attachaient les yeux. L'âme y était pour ainsi dire

affleurante, à la surface des prunelles indéfinissables, presque bleues,

point bleues pourtant, de cette couleur pas nommée qu'ont certains

métaux lorsqu'on les coupe.

Oui, toute l'âme de cette femme en prière était réfléchie dans les yeux,

dévoilés maintenant, qu'elle levait vers l'Invisible, vers le doux Ami

des inquiètes, des désorientées, des désolées: Dieu paternel aux

amoureuses, qu'elles se plaisent à imaginer, suivant le mot des saints

livres, le plus beau à la fois et le plus tendre des enfants des hommes.

Dans ces yeux brillait une clarté d'innocence extraordinaire, illuminant

le visage jusqu'à lui donner l'expression juvénile, ignorante, étonnée

des petites filles qu'on voit sortir de l'école, vers l'heure de midi,

bavardant et se tenant par la main. Il y vivait aussi une tendresse

débordante, le besoin passionné de protéger, d'aimer, de répandre son

coeur en aumône.

La converse, ayant allumé tous les globes de la chapelle, s'agenouilla

devant l'autel et y pria quelque temps dans une humble attitude. Puis

elle salua le tabernacle et regagna la sacristie. Le bruit de la porte

refermée s'exagéra dans le silence de la chapelle: il réveilla la

pénitente de son hypnose. Elle se leva, rajusta son manteau et se

dirigea à son tour vers la sacristie. C'était une pièce lambrissée de

bois clair qui ressemblait à une lingerie; la converse s'y trouvait

encore occupée à examiner des rochets d'enfants de choeur; elle lui

sourit d'un sourire de bienvenue plus franc que tout à l'heure,

qu'autorisait la moindre sainteté du lieu: car pour les religieuses, il

est une hiérarchie, même de sourires.

--Bonjour, soeur Zyte. L'abbé Huguet est-il chez lui?

La soeur chuchota, comme au confessionnal:

--Je pense... J'ai vu rentrer M. l'aumônier il y a trois quarts d'heure,

et je ne l'ai pas vu ressortir.

--Il peut me recevoir?

--Si Madame veut monter... Mais ce n'est pas l'heure des confessions de

M. l'aumônier.

--Oh! je ne viens pas pour me confesser.

La visiteuse attendit un instant une réponse plus précise; mais soeur

Zyte, trouvant sans doute qu'elle avait assez parlé pour la journée,

s'était remise à examiner ses rochets et se taisait. Alors la jeune

femme se décida, et, avec la sûreté d'allures de quelqu'un qui connaît

bien la maison, sortit de la sacristie par la porte opposée au choeur.

La fraîcheur de la pluie l'imprégna aussitôt, lui fit serrer les pans de

son manteau; car la porte donnait sur un petit cloître carré, et l'eau

fouaillée par le vent poussait des incursions jusqu'au milieu des

arcades. Le petit cloître dormait sous cette pluie: quatre allées

sablées menu, autour d'un carré de buis d'où émergeait la blancheur

indécise d'une statue. Deux autres statues garnissaient des encognures;

à leurs socles on avait accroché des lampes en verres de couleurs. Et le

cloître n'était éclairé que par ces lueurs clignotantes et le reflet de

quelques fenêtres.

La visiteuse courut vivement au bout des arcades, monta un étage. Une

porte matelassée l'arrêta; elle l'ouvrit, trouva derrière une seconde

porte en bois plein et frappa.

--...Trez! fit une voix douce, un peu nasale.

Elle entra. Une tête grise apparut derrière un bureau d'acajou, puis un

grand corps se dressa.

--Madame Surgère!... Quelle bonne surprise... Veuillez donc vous

asseoir, ma chère dame.

Le prêtre indiqua un fauteuil. C'était un homme de haute taille,

accusant une soixantaine d'années, soigneusement tenu. Dans la chambre,

les panneaux peints à la colle, le simple mobilier, le lit de fer

vulgaire entrevu derrière les rideaux de l'alcôve, contrastaient avec

les objets très précieux dont la cheminée, les meubles et même les murs

étaient encombrés. Mme Surgère s'assit. L'abbé la regarda à travers

ses lunettes et répéta:

--Quelle bonne surprise! Qu'est-ce qui vous amène à cette heure-ci? Rien

de grave dans votre chère famille, j'espère?

--Oh! non, dit Mme Surgère, seulement je passais rue de

Saint-Pétersbourg, en revenant d'une visite. Je suis entrée dans la

chapelle. Soeur Zyte m'a dit que vous étiez là... et...

Le prêtre, s'inclinant, acquiesça à cette explication provisoire; il

savait bien qu'il aurait l'autre, tout à l'heure, la vraie: quelque

triste péché de chair, sans doute!... Il l'attendit un instant, puis

comme elle ne venait pas, il rompit le silence.

--M. Surgère ne va pas plus mal?

--Non... La même chose toujours. Ce temps humide ne lui vaut rien.

Malgré cela il va partir incessamment pour Luxembourg. Vous savez? la

succursale de notre maison de banque de Paris. Il faut qu'il soit là

avant la liquidation de janvier.

L'abbé demanda d'un air indifférent:

--Mais M. Surgère n'est pas seul... Il a bien un associé, n'est-ce pas?

Ce monsieur très grand que j'ai eu l'honneur d'avoir à côté de moi, à

votre table?... le père d'une charmante jeune fille, Melle Claire, je

crois?...

--Oui, M. Esquier. Il suffirait parfaitement à mener la banque tout

seul, d'autant que nous avons un administrateur excellent à

Luxembourg... Mais on ne peut pas faire entendre cela à mon mari, il y

met de l'amour-propre et veut être là.

Le prêtre fit un «hum» prolongé qui lui était ordinaire et qui signifia

clairement, cette fois: «Je sais quel homme est votre mari et qu'on ne

le mène pas comme on voudrait.»

--Et Mlle Claire, reprit-il, avez-vous eu de ses nouvelles récemment?

--Elle dîne à la maison ce soir.

--C'est juste, fit l'abbé en jetant un coup d'oeil sur l'éphéméride

suspendu au mur... C'est aujourd'hui le premier mercredi du mois, la

sortie des pensionnaires de Sion.

Il toussa, puis reprit, jouant avec un coupe-papier:

--C'est une bien aimable personne: je puis le dire, puisque j'ai eu le

plaisir de faire sa connaissance quand j'ai prêché une retraite à Sion.

Très droite, très courageuse. Ce sera une grande chrétienne dans la vie.

Elle est un peu votre parente, n'est-ce pas?

Mme Surgère rougit.

--Non. Claire est la fille de M. Jean Esquier, justement, ce grand

monsieur, l'associé de mon mari. Nous sommes de très vieux amis, pas des

parents.

Elle avait laissé glisser son manteau sur le dossier de sa chaise,

envahie par la chaleur douillette de la chambre. Il y eut un court

silence... L'abbé et la mondaine cherchaient un accès vers le vrai

entretien demandé par elle, attendu par lui.

Mais cette fois encore ils ne trouvèrent point. L'abbé dit seulement,

riant comme d'un propos spirituel:

--Alors, vous êtes tout à fait en famille, ce soir, place Wagram?

--Tout à fait, répondit Mme Surgère...

Elle hésita un instant, puis dit précipitamment:

--Nous avons même un nouvel hôte en ce moment, Maurice Artoy, M. Maurice

Artoy, le fils de l'ancien directeur de la Banque de Paris et de

Luxembourg.

--Celui qui s'est...?

--Oui... celui qui s'est suicidé.

--Et le pauvre jeune homme habite avec vous? fit l'abbé en marquant

l'étonnement.

--Oh! non. Il habite le pavillon du fond avec M. Esquier.

***

Toutes sortes de lueurs passèrent dans les yeux innocents de Mme

Surgère. Elle sentait rivé sur elle le regard de l'abbé, condensé pour

ainsi, dire par les lunettes. Lasse de se contraindre, son inquiétude,

son chagrin, ses remords remontèrent de son coeur à ses lèvres et à ses

yeux; sans un sanglot, elle s'appuya du coude au coin du bureau, et

fondit en pleurs. L'abbé Huguet la laissa pleurer quelques minutes. Il

l'observait, il réfléchissait. Comme il les connaissait, les pauvres

âmes de ces Parisiennes, ballottées par la houle des compromissions et

des lâchetés ambiantes, sans fond solide où ancrer leurs résistances! Il

connaissait cette âme-ci particulièrement, étant le confident en titre

de ses menues fautes, et il l'aimait parce qu'elle se reflétait vraiment

dans l'innocence et la tendresse de ces beaux yeux.

Mme Surgère ne sanglotait pas, ne remuait pas. Même son visage, que

sa main laissait à demi découvert, à la lueur de la lampe, était à peine

rougi par les pleurs.

L'abbé Huguet se leva, se pencha, et mettant sa main sur le bras de la

jeune femme:

--Qu'y a-t-il, mon enfant? Vous souffrez?

Déjà il tirait d'un tiroir un flacon de cristal rose taillé, soulevait

la capsule de vieil argent, car son métier de pasteur d'âmes féminines

l'avait depuis longtemps muni de tout l'attirail destiné à combattre, à

calmer les nerfs des femmes.

Mais Mme Surgère fit «non» de la tête; elle essuyait ses yeux et

souriait déjà.

--Merci, je vous demande pardon... J'ai si mal aux nerfs depuis quelques

jours! Il me semble, à certains moments, que j'ai un poids sur le coeur,

une sorte de boule très lourde qui l'écrase, pèse sur lui et se soulève

alternativement. Puis cela remonte à ma tête et cela se fond en larmes,

comme tout à l'heure.

L'abbé murmura du ton d'un homme qui attend:

--Vous avez raison; c'est nerveux.

Mme Surgère achevait d'essuyer ses larmes. Elle dit:

--Je voudrais justement, monsieur l'abbé, vous parler à ce sujet.

La phrase était vague; l'abbé la comprit.

--Est-ce que vous désirez que je vous entende au saint tribunal?

--Oh! non. Je veux seulement vous consulter, vous demander conseil... Je

suis très troublée en ce moment.

L'abbé vit que des larmes lui remontaient aux yeux. Il lui prit la main.

--Voyons, ma chère fille, ayez confiance... Parlez-moi... C'est le

confesseur qui vous écoute.

Et comme pour remplacer le décor absent du confessionnal, de l'église

silencieuse et sombre, de la grille qui sépare les visages, il éloigna

la lampe, modéra la flamme, appuyant un mouchoir sur sa tempe, cachant

ses yeux.

--Je vous écoute.

Elle parla, entrant dans son aveu par les voies les plus lointaines,

comme font toutes les femmes, s'attardant aux menues circonstances,

glissant sur les faits... «Vous savez, mon père, ma situation vis-à-vis

de mon mari. J'ai bien souffert autrefois à cause de lui, puis j'ai pris

mon parti de la séparation effective... Sa maladie l'a rendue toute

naturelle. Nous vivons tranquillement l'un près de l'autre, et la

présence de M. Esquier, notre ami à tous deux, amortit les chocs. Ce

n'est pas, assurément, le rêve du mariage qu'une jeune fille se forme...

mais c'est supportable...»

Le prêtre doucement l'empêcha de s'égarer.

--Oui, ma chère fille, je sais tout cela. Eh bien, y a-t-il quelque

chose de nouveau dans votre intérieur? Est-ce que M. Surgère a changé

d'attitude vis-à-vis de vous? Est-ce que...?»

Il avait soupçonné un instant l'aveu effaré d'un de ces retours

offensifs qu'ont parfois les maris vers leur femme longtemps délaissée:

retours plus redoutés de celles-ci que l'abandon et contre lesquels

elles recourent tout d'abord à leurs alliés naturels, le prêtre et le

médecin.

Mme Surgère le comprit.

--Oh! non... fit-elle. Grâce à Dieu, non!... Elle chercha à reprendre

ses confidences, puis, ne trouvant plus, elle se résolut brusquement et,

rejetant sa figure dans ses mains:

--C'est, dit-elle... c'est Maurice Artoy, le jeune homme dont je vous ai

parlé... le fils de l'ancien associé de mon mari, qui habite le pavillon

maintenant...

Le prêtre pensa:

«J'avais raison d'abord, décidément.»

Et pour aider l'aveu, il dit tout haut, avec des pauses, avec cette

recherche d'expression où les prêtres excellent:

--Ce jeune homme, sans doute, vivant près de vous, a été frappé par

votre extérieur... sympathique, par votre douceur de caractère, ma chère

enfant?... Il vous a entourée, poursuivie de ses attentions...

Elle le laissait parler, acquiesçant par son silence. Ses larmes

séchaient au bord des paupières.

--Sans doute, continua l'abbé, de cette voix blanche qui démonétise les

mots, les émousse, les annule presque, c'est un jeune homme sans

principes religieux, que la pensée de l'adultère (il pesa avec intention

sur ce mot) ne ferait pas hésiter?

Elle l'interrompit vivement:

--Oh! non, mon père! ne dites pas cela... Je vous assure que le pauvre

enfant n'est pas coupable!... ou du moins je le suis autant que lui...

Mon Dieu! Je ne sais pas comment cela s'est fait. Je l'avais vu plus

d'une fois sans prendre garde à lui. Il vivait à Cannes avec sa mère...

--Une Espagnole, n'est-ce pas? fit l'abbé. Une dame très élégante,

toujours malade?

--Oui; il l'a perdue voilà bientôt deux ans: ça été pour lui le premier

coup. Nous ne l'avons pas revu pendant des mois; il s'était enfui en

Italie et ne voulait plus revenir. Il est revenu pourtant en février

dernier, et presque tout de suite ces affreux événements sont arrivés...

la faillite de la banque anglaise où son père avait de gros capitaux, le

coup de revolver qu'il s'est tiré se croyant ruiné. Le jeune homme a

tout appris le même jour. Il est tombé malade; nous l'avons recueilli et

soigné.

--Et depuis?

--Depuis, il demeure avec nous, naturellement... ou du moins avec M.

Esquier, et prend ses repas à la maison... Pauvre enfant, ajouta-t-elle

attendrie au rappel de ses souvenirs, si vous l'aviez vu à ce moment-là!

On ne pouvait pas ne pas en avoir pitié. Du jour au lendemain la perte

du père et la ruine, à vingt-quatre ans...

--La ruine complète?

--Non, heureusement. Nous l'avions tous cru d'abord... Mais les créances

ont été payées en partie. Il reste à Maurice douze mille francs de

rente.

--Douze mille francs! s'écria l'abbé, mais c'est presque la richesse

pour un jeune homme qui travaille.

--Oh! songez qu'il avait été élevé princièrement, qu'il se croyait

destiné à cent mille francs de rente. On ne lui a pas enseigné de

métier... C'est un artiste... Il compose de la musique, il écrit des

vers... Enfin, désespéré, il est tombé malade dangereusement. Une

méningite... Sa convalescence a été longue. Sans y prendre garde, je me

suis attachée à lui, à ce moment-là. Quand il fut mieux, nous avons

commencé à sortir ensemble, à passer des après-midi ensemble...

Maintenant... il va tout à fait bien... un peu de nervosité,

d'irritabilité, seulement; mais l'habitude est prise, nous ne nous

quittons guère.

Elle s'interrompit. Sa pensée errait autour des souvenirs de ces

promenades à deux, Maurice assis contre sa robe, sur la banquette du

coupé, le coupé suivant au pas les allées du Bois découronnées par

l'automne ou fendant droit la foule affairée et gaie, aux abords des

boulevards. La voix de l'abbé Huguet, obscurcie par un vrai chagrin,

interrogea:

--Et alors, ma pauvre enfant, vous avez succombé?

Mme Surgère releva sur lui ses yeux innocents, élargis par la

surprise.

--Succombé, mon père?

--Vous vous êtes... abandonnée... à ce jeune homme?

Elle répondit: «Oh! non!» avec un élan si violent, une défense des mains

jetées en avant si instinctive, que le prêtre pensa aussitôt: «Elle dit

vrai.» Les confesseurs, du reste, doutent rarement de la sincérité d'un

pénitent; ils savent que, seul à seul, et sûr du secret, le pécheur aime

à crier sa faute.

L'abbé prit les mains de Mme Surgère et les serra.

--Ah! mon enfant, je suis heureux de ce que vous me dites là!... Mais

alors, si vous n'avez pas succombé, si vous n'avez pas même été tentée,

ce que je crois comprendre, pourquoi ces larmes... pourquoi?...

Elle, rassérénée maintenant, pesait ses mots pour bien préciser sa

pensée.

--Mon Dieu, mon père... c'est vrai que je n'ai pas été absolument

tentée... Voyez-vous, il me semble impossible que je succombe jamais de

cette façon-là, impossible... (elle chercha une comparaison) impossible,

comme de prendre chez une de mes amies un billet de banque oublié sur

une table... comme de faire souffrir quelqu'un... tout à fait

impossible. Mais en conscience, ce que je ressens pour Maurice me paraît

mal tout de même, m'inquiète et me chagrine. Oh! dire pourquoi, je ne

saurais pas, et c'est pour cela, justement, que je m'adresse à vous...

Je souffre de ne pas distinguer mon devoir... vraiment, je souffre.

--Vous aimez ce jeune homme? dit le prêtre.

--Est-ce l'aimer?... je ne suis pas bien habile à démêler ce qui se

passe en moi... Il y a des moments où je me dis: «Quelle folie de me

tourmenter! j'aime Maurice comme j'aimerais un fils, si j'avais eu le

bonheur d'en avoir un» (et je pourrais presque en avoir un de son

âge).--À d'autres moments, je trouve qu'il y a tout de même dans mon

affection quelque chose de... pas permis; quelque chose de pareil à ce

que je rêvais de ressentir, étant jeune fille, pour mon futur mari... Et

puis, Maurice surtout m'inquiète. Il n'est pas raisonnable; il me

demande des choses que je ne dois pas lui accorder.

--Quelles choses? questionna l'abbé.

--Mais, fit Mme Surgère en inclinant son visage où une buée rose

s'évapora... il veut, par exemple, garder ma main dans sa main, ou sa

tête sur ma poitrine, ou bien...

Elle hésitait; l'abbé suggéra:

--Des baisers?

Elle fit un signe de tête affirmatif.

--Même sur les lèvres?

--Non... Jusqu'à hier, du moins... Hier, pour la première fois... Et

c'est ce qui a réveillé mes scrupules, je crois.

Il n'insista pas. Ils furent silencieux quelques instants.

--Et ces... contacts vous énervent... physiquement?

--Oui.

Encore une fois le silence plana dans la pièce lourdement chauffée.

L'abbé Huguet s'essuya le visage, posa son mouchoir sur la table. Mme

Surgère attendait, les yeux attachés à terre.

--Ma chère fille, dit-il après un instant de méditation, vous avez une

âme droite, et elle vous a inspiré de venir me trouver à temps...

Certes, dans votre tendresse pour ce jeune homme, vos intentions sont

pures, j'en suis certain; mais les siennes ne le sont point, n'est-ce

pas? et alors, ou bien vous aurez à soutenir une lutte de plus en plus

difficile, une de ces luttes dans lesquelles une honnête femme laisse à

chaque fois un peu de sa pudeur... ou bien vous succomberez... Oui, mon

enfant, vous succomberez, répéta-t-il en accentuant le mot pour répondre

à un tressaillement de Mme Surgère... Vous me dites aujourd'hui que

c'est impossible... vous le croyez, vous avez raison. C'est

effectivement impossible aujourd'hui, mais un peu moins qu'hier, et cela

le sera encore un peu moins demain,--jusqu'à ce qu'il suffise d'un rien,

d'un choc imperceptible pour vous faire tomber.

Il arrangea symétriquement quelques porte-plumes sur son bureau, puis il

reprit, non sans émotion dans la voix:

--Vous tomberez, et ce sera un grand malheur, ma chère fille. Vous avez

su traverser le monde sans rien perdre de votre pureté, ce qui est

rare. Vous êtes parmi les âmes confiées à ma direction une de celles à

qui je pense volontiers pour me reposer de toutes sortes de tristes

choses que je vois ou que j'entrevois autour de moi... Je me dis alors:

«Celle-là, au moins, est tout à fait intacte,» et j'en rends grâce à

Dieu. Vous êtes restée parfaitement pure et vous y avez eu du mérite,

puisque votre mari n'a pas été pour vous un compagnon fidèle, d'abord,

et que depuis sa maladie c'est un infirme dans votre maison... Si

j'apprenais un jour que vous avez cédé, comme les autres, il me

semblerait qu'on m'annonce la mort de votre âme.

Il avait volontiers ces paroles enveloppantes, ces sortes de caresses

spirituelles, qui troublent les femmes dans leurs nerfs. Mme Surgère

pleurait. Il lui prit la main:

--J'aurais beaucoup de chagrin... Ne croyez pas que vous serez heureuse,

vous non plus. Vous aurez une fièvre qui vous obscurcira les yeux; vous

voudrez vous persuader que c'est du bonheur, parce que vous aurez peur

de vous avouer à vous-même que votre déchéance n'est pas, au moins,

payée par du bonheur. Mais vous connaîtrez de cruels retours sur

vous-même. Toutes les femmes qui tombent les éprouvent, les plus folles

même. Elles ont beau se monter la tête, s'étourdir, elles se rendent

compte qu'elles _font mal_, à certains moments. Ah! j'en ai vu qui

raisonnaient, qui se rebellaient contre cet arrêt de leur conscience,

qui se disaient: «Mais, enfin, qu'est-ce que je fais de coupable?... Je

suis libre;» ou bien: «Mon mari me trompe, ma conduite lui est

indifférente... J'aime un homme qui m'aime, je lui suis fidèle... Où est

le mal?...» Et leur raison n'a pas d'argument à opposer. Seulement, au

fond de leur conscience, une voix un peu sourde, mais opiniâtre,

réplique: «C'est mal, c'est mal!...» et l'on dirait d'un tic-tac

d'horloge qu'on oublie le jour parmi le bruit ambiant, mais qui

s'exaspère dans le silence et l'obscurité de la nuit jusqu'à chasser le

sommeil... C'est que, malgré tous les raisonnements du monde, il y a

ici-bas quelque chose de mal dans l'amour, dès qu'il est à lui-même son

but. L'humanité devine cela vaguement et ne se l'explique point.

L'Église seule tranche la question en disant: «C'est mal parce que c'est

interdit...» Et des philosophes comme Pascal, après avoir fait le tour

de leur esprit, s'arrêtent à la raison de l'Église. Voilà, ma chère

fille, la déchéance dont je ne veux pas pour vous.

Mme Surgère murmura:

--Soit... mais que faire? Dites-moi ce que je dois faire, mon père, je

le ferai...

Elle était sincère. Les paroles de l'abbé sur la chute possible, sur la

déchéance par l'amour, l'avaient épouvantée, comme si on lui eût montré

un précipice de boue ouvert devant elle.

--Il faut éloigner ce jeune homme!

Elle pâlit; et son émotion fut si violente que ses lèvres se tordirent

sans pouvoir prononcer un mot.

--Vous voyez bien que vous l'aimez déjà! dit l'abbé tristement.

Elle balbutia, sans oser regarder le prêtre:

--Mais c'est impossible de l'éloigner, mon père! cela ne dépend pas de

moi. Je n'ai aucune autorité sur lui. Et puis, même s'il y consent,

quelles raisons donner à mon mari et à M. Esquier, qui désirent le

garder à la maison?

--Aussi n'est-ce pas à M. Esquier ni à votre mari que vous vous

adresserez... C'est à ce jeune homme lui-même... Vous lui ordonnerez...

vous le prierez de partir.

--Et s'il ne veut pas?

--Il voudra, si vous lui parlez d'une certaine façon... Représentez-lui

que vous êtes résolue sincèrement, sans aucun artifice de coquetterie, à

ne jamais lui céder... que dès lors un rapprochement de toutes les

heures ne peut que le faire inutilement souffrir, et que dans l'intérêt

de son repos, dans l'intérêt de votre réputation, vous lui demandez...

--Pauvre enfant! interrompit-elle, la voix obscurcie par les larmes. Que

va-t-il devenir quand je lui aurai demandé cela?...

--Aimez-vous mieux être sa maîtresse? dit l'abbé.

Le mot la cingla. Elle se redressa:

--Je le lui dirai!

Ses yeux lâchèrent impétueusement les pleurs jusque-là contenus: elle

pleura à grosses gouttes, à gros sanglots. L'abbé Huguet s'était

approché d'elle, et ne trouvait devant cette grande douleur que ces

mots:

--Ma fille! ma chère fille!

Quand elle parut un peu apaisée, il lui demanda:

--Voulez-vous, pour vous fortifier, que je vous donne l'absolution?

Elle répondit «oui», parmi ses larmes; chancelante, elle alla

s'agenouiller sur un prie-Dieu placé près de l'alcôve. L'abbé la suivit

et s'assit à côté d'elle.

--Faut-il me confesser? dit-elle.

--Non... Vous n'avez rien de particulier à vous reprocher, n'est-ce pas,

hors les petites négligences ordinaires et ce que vous m'avez dit?

--Non, mon père...

--Eh bien, ma fille, faites votre acte de contrition, je vais vous

absoudre...

Leurs bouches dirent des paroles latines, ensemble, lui de sa voix

uniforme de prêtre, elle mouillant ses mots de ses larmes, un tel poids

sur le coeur qu'il lui semblait ne pouvoir jamais se relever... Elle se

releva pourtant, absoute. Quelque temps elle demeura à se sécher les

yeux devant la pieuse gravure qui surmontait le prie-Dieu, et dont la

vitre miroitante lui renvoyait son image.

Le prêtre, pour la laisser réparer son désordre, s'était éloigné et

affectait d'écrire, assis à son bureau. Quand elle eut rajusté son

manteau, rabattu sa voilette, elle revint vers lui et dit, très vite:

--Au revoir...

--À bientôt, chère madame. Mes respectueux souvenirs à tous, chez

vous...

Ils se serrèrent la main. Tandis que l'abbé, resté dans sa chambre

douillette, malgré lui cessait d'écrire et réfléchissait, une certitude

lui venait de la chute prochaine de cette femme, une certitude confirmée

par la fréquente expérience de telles épreuves. Alors à quoi bon ces

discours, ces larmes, cette cruelle et loyale comédie de repentirs et de

fermes propos?

Cependant la pénitente, ayant traversé la sacristie et la chapelle sans

s'y arrêter, sentait en franchissant la porte de l'église, en remontant

dans son coupé qui repartait sous la pluie, une allégeance, une

libération, comme une fin de cauchemar, à n'être plus murée dans ce

cloître, hypnotisée par ce prêtre. Pourtant elle voulait encore, bien

fermement, tenir sa promesse et se déchirer l'âme en éloignant son aimé.

Oh! ténébreux et troubles, nos coeurs humains, même les plus sincères!

L'automne d'une femme · 第 12 / 29 题