Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour qu’il se trouvait seul dans
la boutique de cordonnier de son père, un homme inconnu entra pour
acheter des souliers. Il le regarda profondément dans les yeux et il lui
dit avec gravité: «Jacob, tu étonneras plus tard le monde par ta parole.
Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, mais sois
tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu et il a pitié de toi.»
De même Helena Petrowna Blavatsky, assise dans les salles silencieuses
du château des Fadeef où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait
quelquefois auprès d’elle une ombre, une image protectrice d’homme qui
lui souriait bienveillamment et dont elle sentait sur elle l’influence.
Cette forme aurait pu lui dire aussi: «Tu auras à souffrir beaucoup de
misères et de persécutions.» Car il y a des êtres marqués à l’avance.
Ceux qui sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, une parole
libératrice des plus hautes facultés de l’âme, ne peuvent le faire qu’au
prix de la haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère et
persécution. Mais ils appartiennent à une sorte de chaîne fraternelle et
ils ont autour d’eux, dès leur enfance, des signes annonciateurs.
Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse par un grave
visage, fugitif comme un songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit:
«Sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu.»
H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers de l’Orient venus à
notre connaissance. Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le
réformateur du Bouddhisme rappela au XIVe siècle aux hommes instruits
des grands plateaux Thibétains et des montagnes Himalayennes la
prescription d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance
des deux principes opposés et également vrais: La vérité doit être
gardée secrète. La vérité doit être divulguée. Car si l’homme meurt
éternellement de son ignorance, une connaissance précocement donnée lui
est aussi fatale que la lumière à celui qui a longtemps séjourné dans
l’obscurité. Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de siècle une tentative
devait être faite pour instruire les hommes d’Occident uniquement
soucieux de puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut fait
pour que la lumière fût répandue, qu’un message fût envoyé.
Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de Tzigatzi, sur les confins
de la Chine et du Thibet, des hommes très spiritualisés par les
méditations, des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine
sont plus élevés que nous par leur science et par leur bonté,
délibérèrent pour savoir par quel intermédiaire le message serait envoyé
aux peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous pouvons savoir de
cette délibération, il résulte que d’un avis presque unanime, on était
sur le point de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il pas
perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre la vraie et antique
doctrine? A quoi bon envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas le
recevoir?
Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de l’obéissance à la
prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce furent celle de deux Hindous, Morya, un
descendant des princes du Pendjab; Koot Houmi, né dans le Cachemir. Ils
prirent sous leur responsabilité la tâche d’envoyer en Occident
quelqu’un qui répandrait la philosophie brahmanique, dévoilerait la
partie des mystères sur la nature et sur l’homme qu’il semblait opportun
de dévoiler.
Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi elle plutôt qu’un
homme plus qualifié, par la pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre
intellectuel et l’absence de passion, qualités qui firent toujours
défaut à H. P. Blavatsky? Ceci touche à une réalité humaine qui, malgré
sa simplicité, est repoussée par les esprits sensés de nos races avec un
sourire de mépris. Nous naissons avec un long passé. C’est ce passé qui
détermine les conditions et les événements de notre vie que nous voulons
attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme qu’est le libre
arbitre. C’est en vertu de ce passé qu’H. P. Blavatsky était liée à
Morya. Elle fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, les
facultés supra normales qu’elle manifesta dès son enfance, la facilité
que Morya et Koot-Houmi purent avoir de communiquer avec elle à distance
par la télégraphie de la pensée. Et elle fut choisie encore pour sa foi
désintéressée, son amour sans fin de la connaissance, cette ardeur
mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours plus haut,
devraient-ils en mourir, au milieu des ténèbres que la nature s’est plue
à amonceler sur nous, la lampe vivante de leur intelligence.
* * * * *
Si l’existence des maîtres est aux Indes, au Thibet et en Chine,
considérée comme indiscutable, il n’y a en Europe qu’une minorité qui y
ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée comme peu
sérieuse par la moyenne des gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne
peut avoir sur les maîtres aucune donnée positive, qu’aucune preuve
matérielle ne peut être fournie de leur existence. Cette preuve pourrait
pourtant être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher et la
méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. Il est plus commode
de nier. Puis l’existence des maîtres choque cet orgueil de parvenu
intellectuel que chacun apporte au monde en naissant.
L’idée que dans le sable et la neige d’une région dite sauvage, il y a
des hommes,--et des hommes de couleur,--qui n’admirent pas sans réserve
les automobiles, les aéroplanes et les travaux des instituts de médecine
et qui sont tout de même allés plus loin que nous dans les connaissances
métaphysiques et l’étude de l’esprit, est une idée qui paraît
invraisemblable, qui indigne ou fait hausser les épaules. On ne peut
supposer l’existence d’hommes supérieurs sans supposer qu’ils n’aient
l’orgueil de faire étalage de leur supériorité afin de devenir célèbres,
obtenir des décorations, entrer dans des académies officielles. Nous en
sommes au point où le désintéressement n’est pas imaginable. Il n’est
pas imaginable non plus qu’on puisse se passer des merveilleuses
découvertes de la science utilisées si habilement pour la jouissance du
corps. On assimile donc les sages des lamaseries Thibétaines à des
fakirs faiseurs de prodiges faciles et mortificateurs de leur chair.
Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur côté une conception
erronée. Une fois qu’ils ont admis l’idée que des êtres supérieurs
existent, retirés dans la solitude, plus spiritualisés que nous, plus
instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur qualité d’hommes et ils
leur prêtent la vertu et le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la
vraisemblance pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée, un goût
inné d’adoration divine. Non seulement ces maîtres ont des facultés qui
dépassent l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité, ils
font naître les races et ils les font mourir, ils voient d’un regard
toutes les pensées de tous les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La
légende du roi du monde est dépassée par ces croyants, aussi aveugles
que les chrétiens les plus aveugles et oublieux de toute raison. Saint
Yves d’Alveydre raconte[44] que les membres de l’Agartha dans leurs
explorations souterraines de la terre ont retrouvé une race d’hommes
avec des ailes et des griffes et un dragon volant, moitié homme et
moitié singe. Et Leadbeater[45] résume presque les conversations que
Jésus et le Bouddha ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un
grand arbre.
[44] _Mission de l’Inde_.
[45] _Les maîtres et le sentier_.
Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des dieux. Ils ne sont que
des hommes pleins de sagesse. C’est déjà beaucoup. Si, comme le
rapportent les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une chaleur
artificielle pour résister au froid des hautes régions, ils souffrent
pourtant des vents glacés, la neige fait des cristaux dans leur
chevelure humaine. Ils sont condamnés à la régularité de la nourriture,
à l’oubli du sommeil. Ils sentent la dureté de la terre, l’immensité du
ciel, la rigueur de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et ils
peuvent la retarder, mais ils doivent tout de même la subir. S’ils sont
arrivés à supprimer la plupart de nos douleurs engendrées par le désir
et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres, d’un ordre que nous
ne concevons pas, nées de leur compréhension et de leur amour. Arrivés
aux portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière eux pour voir
leurs frères qui sont demeurés si loin, doit les faire souvent revenir
en arrière. Ils triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la
pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence. Mais
atteignent-ils à une sérénité parfaite?
Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement n’en est pas un. Il
n’y a pas de sommet dans une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie
sociale et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils rejoignent
par l’élan de l’intuition des régions lumineuses, mais s’ils le veulent,
ils ne peuvent plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté
derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de l’ancienne prison
est interdite. Ils sont inaptes à la conduite des hommes, à leur
diplomatie, à leur tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha ne
pourrait tenir un emploi commercial, être président d’une association ou
se faire élire député. Si, dans une certaine mesure, ils ont la
prévision des événements à venir, ils doivent être souvent déroutés dans
leurs calculs par les réactions de la haine. Si leur intelligence
agrandie pénètre les lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus de
nous, l’erreur doit être leur partage dans le domaine des choses
humaines.
De quelque vénération ou religiosité dont on enveloppe les grands
messagers on est obligé de constater cette erreur. On voit leur
impuissance à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver
leur œuvre. On voit que souvent ils ont employé des méthodes puériles
pour faire aboutir de grands desseins. Ce fut le cas pour la création du
mouvement théosophique. Il aurait pu produire une révolution morale,
telle qu’on n’en aurait jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu
jaillir un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa flamme se
seraient réconciliées les races et les religions. Mais l’erreur était à
sa base. Son point de départ, comme moyen de propagande reposait sur une
erreur. Un grand mouvement ne pouvait être créé avec des phénomènes et
des miracles, même si derrière eux se dressait l’apport solide de la
doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite des occidentaux. Si peu
nombreuse qu’elle fût c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que
dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait autre chose que des
lettres envoyées d’une façon phénoménale et des roses tombant du
plafond, encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient fut
apportée avec des tours de fakir, des mirages d’hallucination. Le
message en perdit de sa grandeur et les ignorants et les sceptiques en
profitèrent pour le décrier.
Les intelligents ne voulurent pas admettre qu’une sublime pensée fût
enfermée dans un gobelet d’escamoteur. Et quand «la Doctrine secrète»
parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants de haine qui se
déchaînent contre les révélateurs de vérités nouvelles avaient enveloppé
l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette d’imposteur au
nom d’H. P. Blavatsky,--la plus sincère et la plus désintéressée de ceux
qui vouèrent leur vie à l’esprit.