LA ROSE ET LA CROIX

Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de la rose et de la croix

parce que cette union résume le sens de leur effort et que cet effort

doit être celui de tous les hommes. Depuis des âges immémoriaux, les

plus sages d’entre nous ont découvert que le but de l’humanité sur la

terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux routes conduisent à la

sagesse divine: la connaissance et l’amour.

La croix est le plus antique symbole qui existe. Dès que les premières

civilisations apparurent, elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement

vers la perfection. La rose a le sens de l’amour parce qu’elle est, par

le parfum, la couleur et la délicatesse, le chef-d’œuvre de beauté de la

nature et que la beauté suscite l’amour, de même que l’amour transforme

en beauté les éléments sur lesquels il se répand. Par la rose qui

s’épanouit au milieu de la croix, le sens de l’univers est expliqué, la

doctrine unique est résumée, la vérité brille avec clarté. L’homme pour

se réaliser et devenir parfait doit développer sa puissance d’amour au

point d’aimer tous les êtres et toutes les formes perceptibles pour ses

sens, étendre sa faculté de connaître et de comprendre jusqu’au point de

posséder les lois qui régissent le monde et de pouvoir remonter, par

l’intelligence, de tous les effets à toutes les causes.

Celui qui respire la rose et en savoure la beauté, celui qui voit

s’ouvrir les branches de la croix vers les quatre points cardinaux de

l’esprit, peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément

enseveli par l’ignorance, mais il tient la bouée dans la tempête, il

voit la lampe sur la colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie.

Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, qui le fixa dans le

bois ou sur la pierre pour qu’il fût transmis! Gloire au messager qui,

par la vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être perdue! Il a

mis le chiffre et la lettre sur la borne kilométrique, il a été le

réconfort du voyageur et le salut de l’homme égaré.

Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la vie de ses disciples.

La première de ces règles était le désintéressement. Le désintéressement

restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. Les hommes dont

on dit qu’ils sont désintéressés et qui passent parmi nous avec une

vague auréole de générosité sont seulement ceux qui sont moins avides

que les autres. Personne n’est désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans

notre société moderne d’un homme assez grand pour briser la formidable

chaîne de l’argent et passer avec aisance et sans ostentation de la

richesse à la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté plus

grande. Dès que l’esprit a atteint une certaine élévation, il comprend

que c’est dans ce sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant

il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux et un des plus persuadés de

la vertu de la pauvreté, Tolstoï, s’est décidé seulement quelques heures

avant sa mort à pratiquer l’état de moine mendiant. C’était bien tard.

Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. Le Rose-croix

devait passer inaperçu, ne pas se flatter de sa science, demeurer autant

que possible anonyme. La modestie est aussi impraticable que la pauvreté

pour l’homme ordinaire. On peut même remarquer qu’une sotte vanité,

fière d’elle-même, accompagne toujours de grandes facultés

intellectuelles. Et cette sotte vanité est considérée avec faveur comme

le signe du génie.

La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. Les sages, ont, de

tout temps, attaché à la chasteté une grande importance. Ni Pythagore,

ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école d’Alexandrie ne

l’ont pourtant pratiquée d’une façon rigoureuse. Elle n’est peut-être

qu’une mesure préventive contre l’excès des désirs et les violences

qu’ils engendrent. Logiquement, si le plaisir de manger n’est pas

prohibé, il n’y a pas de raison pour que la volupté des sens le soit. Et

l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de plaisirs physiques. Ils

sont, chez l’homme normal, aussi indispensables à la vie l’un que

l’autre. Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une habitude

du corps venant d’une digestion harmonieuse, on peut obtenir de

merveilleuses possibilités de la volupté si elle est pratiquée avec un

être qu’on aime. Elle peut même être un chemin de perfection. Seulement

ce chemin n’est pas connu. Les lois qui enseignent comment on peut

parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté du désir et sa

satisfaction mutuelle n’ont encore été écrites par aucun maître. Je n’ai

même jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement oral à ce sujet.

Une pruderie vieille comme le monde a arrêté par son vertueux silence

l’essor que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la chair et du

baiser.

Mais nous ne savons pas si la rose du symbole rosicrutien ne renferme

pas implicitement l’indication du secret d’amour qui reste à trouver.

Celui qui arriverait à la connaissance suprême par l’intelligence

agrandie ne pourrait qu’aimer les êtres et les choses dont il aurait

pénétré les rouages, dont il verrait les mouvements, dont il

comprendrait les passions comme si elles étaient les siennes propres.

Celui qui par l’élan émotif de son cœur parviendrait à l’état sensible

d’amour parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance et

conquerrait le savoir par le don de lui-même à ce qu’il aime. Car les

deux chemins se rejoignent et à une certaine hauteur ils n’en font plus

qu’un.

Le symbole est juste et éternel et il n’en est pas besoin d’autre pour

encore des milliers d’évolutions humaines. Chacun peut se peser à sa

mesure et trouver une pierre de touche provisoire du bien et du mal en

se reportant à la rose et à la croix. Or, c’est là le point

d’interrogation qui se dresse dans bien des consciences, sans qu’elles

se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est

mal? Ai-je raison d’accomplir une action qui semble bonne à mon point de

vue et mauvaise au point de vue des autres? Certes, la rose et la croix

ne peuvent servir de clef à toutes les énigmes, car il y a trop de

portes dans l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée au moins une

fois par chacun, mille fois pour certains, de savoir si ce qui importe

le plus est son propre développement ou l’entr’aide aux autres, s’il

vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par l’étude, n’est pas

résolue. Mais les deux images toujours présentes donnent une base à

l’homme, s’il est sincère avec lui-même.

Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, soit avec cet ensemble

des univers qu’on appelle Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être

humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, on est sur le chemin

de la rose, protégé par elle et enrichi de sa substance. Toutes les fois

que l’on échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait ou une loi, que

l’on permet à son esprit d’aller un peu plus loin dans la connaissance

de ce qui existe, on est en marche vers le lieu supra-terrestre et

supra-céleste où la croix étend ses quatre branches spirituelles.

C’est ce message que Christian Rosencreutz est venu apporter aux hommes

d’occident. C’est un message qui peut paraître très humble aux

sceptiques de notre race qui sont persuadés posséder toute connaissance

et font plus de cas de la haine que de l’amour. Mais il fut apporté très

humblement par un messager qui a mis sa gloire à cacher son nom et qui,

ayant voyagé plus de cent années pour transmettre sa petite vérité, n’a

laissé d’autre trace de son passage que le dessin de la fleur ouverte au

milieu de la croix.

Magiciens et illuminés · 第 28 / 55 题