Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins
qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins
repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que
poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois,
comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des
germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure
chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue
jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme
pour attester la présence perdue d’une forêt morte.
Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en
poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la
doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il
enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il
la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des
livres.
Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été
connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le
dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il
n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une
histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de
preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir? Si grand était le
désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps
des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les
documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs,
ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de
subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux
noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous
ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende.
Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie
aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles,
ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté
sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la
légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le
Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère
plus de fondement historique.
[12] Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé,--à
tort selon moi--la naissance de Christian Rosencreutz au milieu du
XIVe siècle. Quelques-uns l’ont placée même au XVe.
Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire
dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des
familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires
avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais
maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions
lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus
impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce
qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les
remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait
encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits
noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre,
un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la
graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte.
Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des
montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le
frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se
dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur
farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de
superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre
leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes
pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une
divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle
avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue
était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la
cour du château juste à côté de la porte de la chapelle.
On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée
par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire
IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un
laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la
faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon
chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet
œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui
suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du
château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre
qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de
l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour.
Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de
Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs
fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin
et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine
mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la
réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise
à mort au moment de l’assaut final.
Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers
l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la
chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont
l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle
des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et
c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia
dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.
Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui
devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et
instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres
moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer
à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette
vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient
lointain.
Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait
alors quinze ans et un des quatre moines que la «Fama fraternitatis[13]»
appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au
Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre
d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données
précises.
[13] La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au XVIIe siècle.
C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que l’on
connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix.
Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage
avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa
route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea
vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient
qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait
appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait,
l’emplacement exact de «la demeure des hommes sages», Christian
Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les
Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation.
Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans
le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la
vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres
chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin
musulman.
Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et
tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des
mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour,
l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques
faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la
pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands
tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en
Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon
sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs
avant-gardes.
Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents
mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale! Quelles
découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre! Il lut «le Guide des
égarés» de Maïmonide, l’«Alchimie du bonheur» de Gazali, «les Prairies
d’Or» de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il
s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur
Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin.
Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y
retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois.
Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence
intellectuelle dont il était entouré! En présence de la grande
civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de
sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race.
Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus
grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but
que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était
alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se
dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar,
qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors
et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui
ce que «la demeure des hommes sages» fut pour Apollonius. Il y resta
quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et
gagna Fez.
Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines
d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école
d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les
persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la
divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces
cachées de la nature.
Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez
et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le
nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en
rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société
secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences
et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des
néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après
les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus
tard entièrement anéantie par l’Inquisition.
La «Fama fraternitatis» rapporte un écho de la déception éprouvée par
Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il
apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il
comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris.
Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la
demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de
certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut
une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne
lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil.
Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est
nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se
rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop
précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à
l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la
fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut,
il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles
pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière
infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les
tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux
hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en
soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que
leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases
d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un
serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait
prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son
existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues
chuchotements.
La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a
souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une
minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur
faire partager sa connaissance? Combien actuellement y a-t-il d’hommes
en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une
idée absolument nouvelle? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière
qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir? Si Christian
Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes
les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le
problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour
dans l’homme? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même
inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire? Pour
l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept
moines fidèles?
Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât
de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la
mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne.
De longues années étaient passées. L’Allemagne était pénétrée par toutes
sortes de courants mystiques, issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait
les Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité des cultes
extérieurs et des sacrements, niaient le purgatoire et l’enfer; disaient
que l’homme est un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue série
d’existences, retourner finalement à l’essence divine. Il y avait les
Amis de Dieu qui poursuivaient l’affranchissement du désir, s’adonnaient
à des pratiques analogues à celles du système yoga et dont la
philosophie était exactement calquée sur la théologie hindoue. Mais la
persécution de l’église s’organisait avec une force plus grande que
celle que ces sectes employaient à se propager.
Christian Rosencreutz, devant le nombre des emprisonnements et des
bûchers, dut mesurer le danger que la lumière spirituelle faisait courir
aux hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla retrouver en
Thuringe les trois moines qui avaient été les compagnons de ses
premières études. Ils formèrent une confrérie de quatre membres dont le
nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est à ce moment-là que la
confrérie des Rose-croix eut son plus grand épanouissement et qu’elle
réunit un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais être atteint par
la suite.
Tous les membres de la confrérie étaient allemands. Seul le frère que la
«Fama fraternitatis» désigne par les initiales I. A. était originaire
d’un autre pays, vraisemblablement du Languedoc.
Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples l’écriture secrète
et les symboles par lesquels les adeptes correspondent entre eux. Il
écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse de sa philosophie et
qui contenait le résumé de ses connaissances scientifiques et médicales.
Le rôle de la communauté semble avoir été d’agir sur les quelques hommes
d’occident adonnés alors à la science, pour que cette science se
développât dans le sens du désintéressement. Ce fut peut-être alors le
grand tournant de notre civilisation. Si le but des Rose-croix avait été
atteint, la science, au lieu de ne s’organiser que pour des fins
matérielles, aurait pu être la source d’un développement illimité de
l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en a pas été ainsi.
Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et de la croix, s’en
allèrent à travers le monde, ayant chacun une mission à remplir. Mais on
n’a plus jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., d’après la Fama,
regagna le midi de la France où il lui incombait peut-être de rallumer
l’antique flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. Réussit-il
à rendre la vie à la secte d’une façon aussi secrète que celle des
Rose-croix? La tradition ne rapporte que sa mort dans le pays
Narbonnais.
On ne sait historiquement rien de l’activité de Rosencreutz dans la
dernière partie de sa vie, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.
On peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, qu’il inspira
Jean de Mechlin qui prêchait dans la haute Allemagne et qu’il fut à
Bruxelles la source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert.
Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses et elle publiait des
écrits où elle enseignait la libération de l’être par l’amour. Ses
disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche deux séraphins qui
la conseillaient.
Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute vraisemblance, le
mystérieux visiteur de Jean Tauler sur la personnalité duquel on a tant
épilogué. Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie de son
temps. Le monde savant de l’Europe venait écouter ses prédications à
Strasbourg. Il eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla
jamais le nom et qui le convertit à une philosophie mystique dont
l’idéal était l’absorption de l’homme par l’essence divine. Il garda
deux ans le silence et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette
secte avait les mêmes caractéristiques que celle des Albigeois. Elle
rejetait comme l’expression du mal le dieu cruel de l’Ancien Testament.
Elle condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté comme moyen
pratique de réalisation divine.
On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. Comme pour
Apollonius de Tyane, on ne peut fixer aucune place à sa tombe. C’était
une règle des adeptes de tenir cachées leur naissance ainsi que leur
mort. Etait-ce seulement pour éviter le viol de sépulture et la
profanation du corps que l’église faisait subir aux hérétiques? Etait-ce
pour permettre à certains d’entre eux la translation de leur esprit dans
une nouvelle forme humaine et afin qu’un secret aussi étonnant pour le
commun des hommes ne pût même être soupçonné?
Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende relative au tombeau de
Rosencreutz. Deux siècles et demi après sa mort, au moment où le récit
de son existence commençait à se répandre, ses disciples, ou plutôt ceux
qui auraient désiré l’être, prétendirent retrouver une grotte aux
proportions géométriques dans laquelle reposait à la clarté d’un soleil
artificiel, le corps du maître encore intact.
Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux qu’ils ont estimé plus
grands qu’eux, ne périssent pas dans leur chair. Ils attachent moins
d’importance à la durée de leur pensée qui est pourtant la seule forme
de leur éternité. Ainsi les saints catholiques ou musulmans dégagent une
odeur suave quand on retrouve leur dépouille. La véritable odeur suave
que dégage le corps des sages dans le silence de la terre et l’ambiance
de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel quintessencié,
d’aucune volatilisation odorante. Le subtil rayonnement de leur âme
flotte dans les lieux où ils reposent et les imprègne, alors que leur
corps a cessé même d’être poussière. Mais il faut soi-même être un sage
pour prendre contact avec cette posthume subsistance d’être et cette
perception, en vous faisant entrevoir que les meilleurs n’échappent pas
à la loi, vous fait sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse
des transformations.