LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS

Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit éclore la vérité

cathare[4]? Un instructeur apporta-t-il d’Orient les éternelles vérités

aux hommes albigeois et toulousains? Est-ce celui qu’un paysan de

Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un soir qu’il regagnait sa

ferme, celui qui avait, d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de

l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, un visage de

Maure et une lumière bleuâtre autour des cheveux. Est-ce ce Pierre,

disciple d’Abélard qui commença à enseigner au douzième siècle? Est-ce

un de ces prêcheurs anonymes qui s’arrêtaient dans les carrefours des

bourgades pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté qui faisait

leur malheur apparent était le gage d’une immense béatitude après la

mort?

[4] L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec, cathari

devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être le nom

que les membres de la secte se sont primitivement donnés. Prononcé

Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères, petite ville près de

Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et de même que le mot

Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques du Midi.

Le véritable initié, le grand propagateur du catharisme serait-il ce

Nicetas, ce mystique bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi

de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les bases d’une église

nouvelle et confia à certains hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le

livre où était résumée la doctrine spirituelle? On ne sait rien de lui,

sauf la grande impression que laissa son passage et l’extension du

mouvement cathare qui suivit son départ pour la Sicile[5].

[5] Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de Nicetas

que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine avait tant

de rapports avec le catharisme. Frédéric II, protecteur des hérétiques

y fut dit-on initié. Un des maîtres de ce groupe fut Guido Cavalcanti,

ami et initiateur du Dante.

Les plus grands maîtres demeurent cachés et l’on ne retrouve avec

certitude à l’origine des Albigeois aucun personnage sublime jouant le

rôle d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive de la

vérité, les doctrines hérétiques venues d’Orient traversèrent-elles

l’Europe pour envahir la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, comme

les pollens de l’arbre que le vent transporte au loin et qui germent

partout où il y a une terre propice.

En Grèce, le moine Niphon, homme plein de sagesse et de vertu est

condamné à perdre sa barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un

supplice bien doux et un peu singulier. On l’enferme aussi. Mais il est

délivré par un autre patriarche. Sa barbe repousse et ses prédications

ardentes lui suscitent des disciples qui partent à travers le monde pour

répandre sa parole.

Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite le château de Monteforte,

forme avec un mystique appelé Girard, une communauté où l’on essaie de

mener la vie parfaite. Tous les hommes y sont égaux et les biens de l’un

appartiennent à l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne

convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne boit pas de vin dont la

vapeur obscurcit la présence de l’esprit. La vie est une sorte de

pénitence et si l’on ne veut pas rentrer éternellement dans de nouveaux

corps, se réincarner sans fin, il faut arriver au détachement de toutes

choses qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, mais seulement

lorsqu’on a atteint un certain degré de perfection, se garder du mariage

et de l’acte par lequel se perpétue la vie.

L’archevêque de Milan dirigea une expédition contre le château de

Monteforte. Il s’empara des hérétiques et les fit tous brûler.

L’historien de ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la vie

sans expliquer pourquoi il ne le fit pas.

Et alors se vérifièrent les paroles que Girard avait dites avant de

mourir:

--Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit visite. J’ai une grande

famille sur la terre et elle comprend un grand nombre d’hommes qu’il

éclaire, certains jours et à certaines heures et auxquels il donne

l’illumination.

On vit de toutes parts cette illumination se manifester.

Une femme inconnue arrive à Orléans et après l’avoir écoutée, tous les

chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques.

Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens d’une nouvelle église

où l’on enseigne que Jéhovah, le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais

qui après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa que de châtier,

une église où l’on rejette le baptême et où l’on n’obtient la rémission

des péchés que par la perfection de la vie.

Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont saisis dans une maison

d’Orléans où ils étaient réunis. On les entraîne dans une église où

Guarin, évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on dresse leur

bûcher en dehors de la ville. La reine Constance attend la sortie des

condamnés devant le portail de l’église et elle tient personnellement à

crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne parce qu’il avait été

auparavant son confesseur et lui avait fait courir le risque d’ouïr

quelque fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne préféra abjurer

ses erreurs que de mourir par le bûcher, sans indiquer le nombre de ceux

qui préférèrent mourir que d’abjurer.

L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants autant que les

raisonnables. Un jour que le breton Eon de Loudéac écoutait la messe

dans une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait avait une

voix retentissante et cette voix réveilla Eon en prononçant la phrase de

la liturgie: _Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos._ Eon

crut entendre prononcer son nom dans ces syllabes: _Per eum!_ C’était

Dieu qui le conviait à être juge des vivants et des morts, à reconnaître

les purs et les impurs. Il sortit précipitamment de l’église. Sa mission

commençait.

Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des prélats, la dureté

des puissants. Tous ceux qui possédaient étaient les morts. Lui, Eon,

conférait la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, comme Dieu le

lui avait prescrit, en s’adressant à lui directement. Il exposait les

doctrines cathares qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui et

sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie pleine d’allégresse le

rendait populaire dans tous les lieux où il passait. Des disciples se

groupèrent autour de lui et leur nombre alla grandissant. Eon après

avoir parcouru la Bretagne descendit vers le midi. Il campait avec sa

troupe dans les landes et les forêts. Il avait organisé une Église de

prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et allaient, presque nus,

suivis d’une immense cohorte de fidèles.

L’archevêque de Reims parvint à disperser le flot menaçant de ces hommes

purs. Le pape Eugène III vint présider en personne le concile qui jugea

Eon. Mais à toutes les interrogations Eon se contenta d’affirmer qu’il

était celui qui devait juger les vivants et les morts à cause d’un ordre

de Dieu.

Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle aux pêcheurs, comme Jésus.

Il enthousiasme les populations du Nord en proclamant que les sacrements

sont inutiles et que les femmes doivent être mises en commun à cause de

la vanité du plaisir qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre

la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses disciples. Il revient

à ce goût des richesses qu’il avait commencé par proscrire. Cet ancien

apôtre de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, entoure ses

cheveux de bandelettes d’or, et un jour, devant une statue il se fiance

à la Vierge Marie.

Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne et de Toulouse que

s’opère la révolution mystique. Il y a Pons dans le Périgord, Henri à

Toulouse, Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des lettrés et des

philosophes qui expliquent par écrit la sagesse du catharisme. Le dogme

romain avait fermé ses portes de fer et élevé les murailles de ses

principes à jamais immuables. Avec la philosophie cathare, beaucoup

d’esprits accueillirent la possibilité de voir s’ouvrir par la libre

recherche le sens spirituel des Ecritures et de résoudre les problèmes

métaphysiques qui ont de tout temps hanté les intelligents. Les autres,

ceux qui ne lisaient pas de livres, mais qui regardaient et

s’indignaient du faste et de l’immoralité des évêques, écoutèrent les

ascètes des carrefours parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles

des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient dans leurs paroles la pure

doctrine du maître Jésus.

Ce que l’église appela «l’abominable lèpre épidémique du midi» se

manifesta comme une épidémie de désintéressement, une communication de

bonté, une chaîne de sacrifice.

Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la nuit parce qu’il ne peut

plus supporter l’idée de sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui

n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne fallait pas perdre

une minute et il lui obéit scrupuleusement. Il charge ses meubles

précieux sur ses épaules et il les transporte dans la rue afin que

chacun puisse prendre ce qui lui convient. Comme la nuit est obscure il

allume deux chandeliers devant sa porte pour faciliter le choix du

passant et comme la rue est déserte, il s’empare d’une trompette et il

en joue pour qu’on sache que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte

de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire sa pauvreté

rédemptrice.

A Lavaur, un homme bègue se force à parler et devient éloquent par le

désir d’apprendre à ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de

douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin dans de nouveaux corps

d’hommes si on n’échappe pas à cette inexorable roue en devenant parfait

dans une vie.

A Montauban, un certain Querigut scandalise la ville en abandonnant une

épouse qu’il aimait pourtant avec tendresse et en la laissant à un autre

homme dont elle était aimée. Il se retire sur une colline du voisinage

hantée par les loups, il se nourrit de fruits et de racines, dort avec

joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné par le compagnonnage

des loups, plus le corps souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe

de l’amour humain et plus on gagne l’amour divin.

Le renoncement bouddhiste devient une loi morale qui se répand avec une

étonnante rapidité. De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, dans

l’âpre Languedoc, sous les marronniers de l’Albigeois, et les landes du

Lauragais, les routes sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui

sont avides de faire savoir à leurs frères ce que l’esprit leur a

révélé. Et ce sont toujours des humbles qui sont inspirés. L’esprit est

écarté par le magnétisme que dégage l’or des églises. Au contraire, il

entre volontiers dans une cabane solitaire sur une hauteur, dans la

petite maison d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou dans un

monastère paisible sur les bords de l’Ariège où de la Garonne. Dans

l’allée des peupliers, le cloître de pierre où tournent une centaine

d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois avec une force si

communicative qu’il fait clore la porte, laisser le jardin et la

chapelle à l’abandon et il change ces copistes de manuscrits, ces

enlumineurs de missels en prophètes errants de la nouvelle hérésie.

A la fin du XIIe siècle cette parole des Pélagiens: Christ n’a rien eu

de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu... apparaît comme

essentielle à la plupart des hommes du midi. De plus en plus étrangers

au Dieu des églises, le Dieu qui avait des images trop dorées dans des

châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats et des seigneurs

impitoyables, ils honorent le Dieu intérieur dont la lumière est

d’autant plus visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus remplie

d’amour pour leurs semblables.

Crime du désintéressement et de l’amour! Il ne peut pas y en avoir de

plus grand aux yeux des hommes égoïstes. La haine que suscite la

supériorité morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne avec sa

hiérarchie sacerdotale, ses confréries de moines richement dotées, ses

puissantes abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares de donner

l’exemple d’un ascétisme plus grand que le sien. Il n’y a pas de

tragédie plus cruelle dans l’histoire que celle de l’anéantissement

presque total de la race méridionale par le roi de France et par le

pape, par les barons du Nord et par l’Église de Jésus[6].

[6] Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité de la

France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée d’unité

fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La guerre des

Albigeois semble avoir servi la future unité de la France. Aussi elle

ne soulève qu’une incomplète indignation chez ceux qui la racontent.

Elle est partout résumée hâtivement. On veut l’oublier. Elle est

gênante. Michelet lui-même, apôtre du droit, ne peut s’empêcher de

laisser percer le mépris qu’a toujours inspiré et qu’inspire encore à

l’homme du nord «les mangeurs d’ail, d’huile et de figues».

Magiciens et illuminés · 第 18 / 55 题