PRÉFACE

Un message a de tout temps circulé de l’Orient à l’Occident, comme l’eau

d’une rivière bienfaisante, pour indiquer aux hommes le véritable chemin

de leur perfection. Parfois, sous la sécheresse du mal, l’ardeur trop

vive de l’ignorance, la rivière s’est tarie et ceux qui avaient soif

n’ont pas reçu l’eau libératrice. Il y a eu des siècles où il ne leur

est parvenu qu’une seule goutte, portée par un homme courageux, dans le

vase de son cœur. Il est arrivé aussi que l’eau a coulé à flots et que

personne n’a su voir le lit profond où elle passait.

J’ai voulu écrire l’histoire des messagers héroïques qui ont apporté le

message au péril de leur vie, malgré la haine des méchants, la colère

des aveugles volontaires, et malgré un ennemi plus redoutable qui était

leur propre faiblesse.

Cette histoire est incomplète parce que beaucoup d’êtres investis d’une

haute mission ont été oubliés ou dédaignés par les annales historiques

et aussi parce qu’il en est d’autres que l’auteur ignore. Elle

n’embrasse pas l’histoire des messagers les plus élevés, des fondateurs

de religion. Ils sont connus dans leur vie et dans leurs doctrines et un

nouveau récit n’apprendrait rien à personne.

Je me suis attaché à parler de maîtres moins sublimes mais plus près de

nous. Ceux qui sont trop grands nous échappent dans leur essence intime.

Nous sommes tentés de les assimiler à des dieux et de ne plus penser à

eux à cause de la distance qui nous sépare. Même si l’on avait plus de

détails sur l’énigmatique Lao-Tseu, qui songerait parmi nous à imiter sa

manière de vivre? Ce que l’on retient de lui et avec une certaine

satisfaction, c’est qu’il avait mauvais caractère. La méditation du

Bouddha sous son figuier nous apparaît d’une durée extra-humaine. Nous

aurions aimé qu’il revînt sur ses pas, qu’il eut des regrets, quand il

quitta son épouse Yasodhara. Nous sommes presque noyés par l’indulgence

infinie de son sourire. Jésus aussi est trop parfait. Que n’a-t-il

repris de temps en temps le fouet avec lequel il chassa les vendeurs du

temple! Ah! S’il s’était laissé aller une fois à presser tendrement la

main de Madeleine!

On est davantage instruit par les faiblesses et les travers des grands

hommes que par leurs qualités inaccessibles à la commune humanité.

Lorsque je lis qu’un Albigeois qui avait atteint le grade de parfait

dénonça sous la torture tous ceux qui l’avaient secouru et caché dans sa

fuite, je m’indigne d’abord de son manque de courage, mais je me demande

ensuite de quelle façon je me serais conduit moi-même, si on avait versé

du plomb fondu dans ma bouche et si on avait cassé lentement les os de

mes jambes dans une machine préparée à cet effet. Et j’aime d’autant

plus ce parfait qu’il fut vaincu par la douleur de sa chair et qu’ainsi

je lui ressemble, au moins par cette faiblesse.

L’amour de Cagliostro pour Lorenza me touche profondément parce qu’il me

permet de mesurer la valeur de ce qu’il lui sacrifia. Il connaissait le

pouvoir que la chasteté donne à l’homme et je peux imaginer ses remords

et l’immense amertume qu’il dut savourer, quand il fut vendu par elle à

l’Inquisition. Même les innombrables cigarettes que fumait

inlassablement Mme Blavatsky me sont le témoignage que l’on peut, sans

désespérer de soi-même, donner quelquefois satisfaction à ce corps

physique que l’on s’efforce de vaincre.

L’histoire des maîtres imparfaits est plus utile que celle de ceux qui

se sont tenus si près des dieux qu’ils ont été enveloppés par les nuages

de l’empyrée. Tels qu’ils furent, ils ont formé la chaîne incomplète,

brisée quelquefois de leur propre main, qui relie la pensée d’Occident à

l’éternelle vérité Brahmanique, aussi vieille que l’apparition des

hommes sur la terre. Selon les temps et selon les peuples, cette vérité

s’est propagée différemment. Nous l’avons connue par les enseignements

de la Kabbale, par ceux des Mystères de la Grèce et de la philosophie

Neo-platonicienne. Les Albigeois du Languedoc l’ont possédée dans toute

sa pureté. Les Rose-croix l’ont entrevue à travers les ombres de leur

christianisme. Elle souffle maintenant largement et librement, bien

qu’on puisse évaluer à peine à une quinzaine de personnes en France le

nombre de ceux qui s’efforcent de la recevoir. Mais sous ses aspects

divers cette vérité a toujours été une. Et c’est la même lumière de son

diamant intérieur qui rayonne à travers le prisme des formules si

variées en apparence.

Ce qui m’a paru le plus remarquable dans l’histoire de cette

transmission de la vérité, c’est le phénomène suivant, sans cesse

renouvelé.

Toutes les fois que l’éternelle sagesse de l’Orient s’est présentée aux

hommes, par les paroles d’un prophète, par la propagande d’une secte ou

sous la forme d’un livre, elle a soulevé l’indignation et cette

indignation a eu des vagues d’autant plus furieuses que la vérité était

plus dépouillée de scories, plus belle, plus morale, au sens sublime de

ce mot trop profané. Et puis l’indignation s’est apaisée. Comme dans un

fruit arrivé à sa maturité s’introduit un ver qui le ronge, un élément

obscur calomnie le prophète, désagrège la secte, parodie la pensée du

livre. Et ce phénomène semble être la marque d’une volonté consciente.

Les pères de l’Église opposent Apollonius de Tyane à Jésus pour

détourner de lui les chrétiens et avec une extraordinaire habileté, ils

travestissent toutes ses actions. Des éléments de corruption

s’introduisent parmi les Templiers et servent à justifier, en apparence,

les accusations du roi de France et du pape. Les Jésuites pénètrent dans

l’Ordre des Rose-croix, y occupent la première place grâce à leurs

qualités de patience et d’humilité, ils transforment son symbolisme, ils

le détournent de son but philosophique et ils en font un groupement

religieux vide de sens. Dans la théosophie moderne un courant intérieur

s’est dessiné récemment qui tend à la ramener à une sorte de

catholicisme ésotérique. On ne voit d’exception à cette règle qu’au

moment des Albigeois, parce que la haine qu’ils suscitèrent fut

tellement grande qu’on les extermina jusqu’au dernier et qu’on extermina

même leurs descendants. Partout l’idée se change en dogme étroit, se

fige en rites morts, se matérialise en cérémonies et en génuflexions, en

clartés de cierges et en parfums de cassolettes. La lettre écrase

l’esprit. Ainsi au début du christianisme la pure pensée chrétienne fut

étouffée par la pompe sacerdotale de l’Église.

Mais quelle est cette volonté arrêtée qui enveloppe les mouvements de

l’idéal humain et s’oppose à eux soit par la force, soit par la ruse?

La croyance aux messagers comporte la croyance en ceux qui les ont

envoyés. Depuis les premiers âges du monde, malgré les cataclysmes et

les guerres, des hommes plus développés que nous ont été les

dépositaires de l’antique sagesse qu’ils se sont léguée à travers les

siècles. La tradition rapporte qu’il existe sept confréries de ces sages

dont la plus importante a son asile dans un monastère inconnu de

l’Himalaya. Ces maîtres, plus instruits que nous dans les lois de la

nature, plus spiritualisés, travaillent au développement des autres

hommes dans la mesure de leurs moyens qui sont limités et de notre

propre capacité qui est minime. Ce ne sont ni des dieux, ni même des

demi-dieux, ce sont nos semblables, avec plus de connaissance, plus de

sagesse, plus d’amour. Ils voudraient nous faire partager le fruit de

vérité si difficilement cultivé et si précieusement conservé et c’est

pourquoi ils envoient dans le monde des messagers chargés de répandre

leur enseignement.

L’ignorance humaine est si puissante que les messagers ont toujours été

accueillis par le rire ou le mépris. Un orgueilleux amour des ténèbres

est la caractéristique des races d’occident. Mais si on les suit à la

trace, on voit que ce n’est pas seulement l’ignorance aveugle qui a

contrecarré leurs efforts, mais une volonté contraire pleine d’activité

et d’intelligence. On est alors en droit de penser, qu’en face des

maîtres qui orientent les hommes vers l’esprit, il est d’autres maîtres

d’un autre ordre qui ont un idéal opposé et cet idéal, à notre degré de

développement, nous pouvons l’appeler le mal. Ils sont la force de

régression en lutte avec notre élan spirituel. Toutes les fois que

l’homme essaie de se dégager de la matière et tend au retour vers

l’unité divine, ce qui est le but de toutes les religions et de tous les

occultismes, ils lui font obstacle et dressent un idéal

d’individualisme, un modèle de jouissance matérielle à outrance. A

l’ascète qui cherche Dieu, ils opposent le surhomme, artiste ou

conquérant qui trouve un plaisir sublime dans l’agrandissement égoïste

de son être.

Et peut-être ces maîtres envoient-ils aussi des messagers. Alors, ces

messagers ne seraient pas seulement des hommes représentatifs de

l’égoïsme, des chantres du plaisir physique comme les poètes de Rome,

des jouisseurs insensés comme Néron, des philosophes comme Nietzsche,

ils seraient les destructeurs conscients de la pensée, ceux qu’on voit

tout au long de l’histoire arrêter systématiquement l’esprit. L’un d’eux

serait l’empereur chinois Che-Hoang-ti qui, à la fin du IIIe siècle

avant Jésus-Christ fit rechercher dans tout l’empire les livres sacrés

de la Chine pour en faire un immense autodafé et dont le nom resta

auprès des lettrés, comme un symbole d’horreur. De même l’empereur de

Rome Dioclétien, qui détruisit les livres traitant de l’ancienne science

occulte et qui condamna à mort leurs détenteurs. L’évêque Cyrille, qui

fut sanctifié, serait aussi un messager de la confrérie noire, lui qui

persécuta les philosophes de l’école d’Alexandrie et acheva la

destruction de cette école qui représentait le plus haut point de vérité

atteint par les hommes. Innocent III, Torquemada, l’émir Almohade

Yacoub, qui faisait mettre à mort les philosophes, le khalife d’Égypte

Hakem dont la plus grande volupté était d’avilir, de faire rétrograder,

et mille autres en furent aussi. Beaucoup d’entre eux pratiquèrent avec

amour et fidélité leur haine native de l’esprit. Ils furent parfois

remplis de bonté de cœur, ils aimèrent leurs parents et leurs enfants

lorsqu’ils en eurent, car les lois de l’instinct sont communes à tous

les êtres et le véritable mal ou le véritable bien s’exercent sur un

plan différent que celui sur lequel nous avons coutume de les placer.

D’ailleurs, il se peut qu’à un point de vue beaucoup plus haut, les

confréries blanches et les confréries du mal, les initiés de Dieu et les

initiés de l’égoïsme, se rencontrent après avoir suivi leur longue route

opposée et s’aperçoivent qu’ils doivent marcher, unis étroitement sur

une voie commune.

Il y aura dans les siècles à venir une réconciliation du Christ divin

avec l’ange qui s’est révolté parce qu’il voulait être librement

lui-même. Ce jour-là, l’ascétique Albigeois marchera la main dans la

main de l’orgueilleux évêque qui le fit brûler. Sur l’autel des

Templiers, l’idole Baphomet rayonnera à nouveau avec son double visage,

symbole des deux courants qui divisent l’homme. Le Rose-croix

travaillant au grand œuvre n’écoutera plus si le pas d’un inquisiteur

résonne dans la rue. Il n’y aura plus besoin de messager pour porter la

vérité dans le monde parce que le contenu du message sera tracé par

avance dans les âmes.

* * * * *

Je m’excuse de la passion que j’ai apportée à écrire certains passages

de ce livre, notamment celui qui est relatif aux Albigeois. Une grande

injustice qui n’a jamais été réparée et qui ne semble pas près de

l’être, remplit le cœur d’indignation. Les hommes sobres et modestes qui

vivaient au XIIIe siècle dans le midi de la France, ayant pour règle

pratique la pauvreté, pour idéal l’amour de leurs semblables, ont été

mis à mort jusqu’au dernier et la calomnie triomphante a effacé même

leur nom, même leur souvenir. Cette calomnie a été si active, et si

habile que les descendants de ces hommes excellents ignorent la noble

histoire de leurs pères et que lorsqu’ils veulent l’apprendre elle leur

est présentée de telle façon qu’ils rougissent d’un passé si

merveilleux. Grâce à une injustice analogue, on a pu flétrir ou entacher

du soupçon de charlatanisme, les noms d’Apollonius de Tyane, et du comte

de Saint-Germain.

Puisse ce livre imparfait jeter un rayon sur la vie de ceux qui sont

morts pour un haut idéal et qui n’ont même pas eu la récompense posthume

d’être utile à leurs descendants aveugles! Puisse-t-il rendre aux

maîtres incomplets, dont j’ai tracé incomplètement la vie, un fragment

de la gloire qui leur est due et qui leur a été ôtée parce qu’ils furent

faibles et passionnés quelquefois, parce qu’il leur est arrivé d’oublier

le but, parce qu’ils furent humains comme nous! Puisse-t-il montrer que

l’imperfection a sa grandeur, que le visage du charlatan, s’il est

sincère, réconforte mieux que l’austérité du savant ou du prêtre et que

le message d’amour et de vérité nous est un apport d’autant meilleur

qu’il est transmis à l’homme par un homme!

Magiciens et illuminés · 第 10 / 55 题