SADISME CHEZ LA FEMME

On s'explique facilement que le sadisme, perversion fréquente chez

l'homme, ainsi que nous l'avons constaté, soit de beaucoup plus rare

chez la femme. D'abord, le sadisme dont un des éléments constitutifs

est précisément la subjugation de l'autre sexe, n'est, en réalité,

qu'une accentuation pathologique de la virilité du caractère sexuel;

ensuite, les puissants obstacles qui s'opposent à la manifestation

de ce penchant monstrueux sont évidemment encore plus difficiles à

surmonter pour la femme que pour l'homme.

Toutefois, il y a aussi des cas de sadisme chez la femme, ce qui ne

peut s'expliquer que par le premier élément constitutif de ce penchant

et par la surexcitation générale de la zone motrice.

Jusqu'ici, on n'en a scientifiquement observé que deux cas.

OBSERVATION 42.--Un homme marié s'est présenté chez moi et

m'a montré de nombreuses cicatrices de blessures sur ses bras.

Voici ce qu'il m'a raconté sur l'origine de ces cicatrices.

Toutes les fois qu'il veut s'approcher de sa jeune femme, qui

est un peu nerveuse, il est obligé d'abord de se couper au

bras. Elle suce ensuite le sang de la blessure et alors il se

produit chez elle une vive excitation sexuelle.

Ce cas rappelle la légende très répandue des vampires

dont l'origine pourrait peut-être se rattacher à des faits

sadiques[45].

[Note 45: Cette légende est répandue surtout dans la presqu'île

Balkanique. Chez les Grecs modernes, elle remonte à l'antique

mythologie des Lamies, femmes qui suçaient le sang. Goethe a traité

ce sujet dans sa _Fiancée de Corinthe_. Les vers qui ont trait

au vampirisme: «Sucent le sang de ton coeur, etc.», ne sont

complètement compréhensibles qu'avec l'étude comparée des documents

antiques.]

Dans un second cas de sadisme féminin, qui m'a été communiqué par

M. le Dr Moll de Berlin, il y a, à côté de la tendance perverse de

l'instinct, insensible aux procédés normaux de la vie sexuelle, comme

cela se voit fréquemment, des traces de masochisme.

OBSERVATION 43.--Mme H..., vingt-six ans, est née d'une

famille dans laquelle il n'y aurait eu ni maladies de nerfs

ni troubles psychiques. Par contre, la malade présente des

symptômes d'hystérie et de neurasthénie. Bien que mariée et

mère d'un enfant, Mme H... n'a jamais eu le désir d'accomplir

le coït. Élevée comme jeune fille dans des principes très

sévères, elle resta, jusqu'à son mariage, dans une ignorance

naïve des choses sexuelles. Depuis l'âge de quinze ans, elle a

des menstrues régulières. Ses parties génitales ne présentent

aucune anomalie essentielle. Non seulement le coït ne

lui procure aucun plaisir, mais c'est pour elle un acte

désagréable. L'aversion pour le coït s'est de plus en plus

accentuée chez elle. La malade ne comprend pas comment on peut

considérer un pareil acte comme le suprême bonheur de l'amour,

sentiment qui, à son avis, est trop élevé pour pouvoir être

rattaché à l'instinct sexuel. Il faut rappeler, à ce propos,

que la malade aime sincèrement son mari. Elle a beaucoup de

plaisir à l'embrasser, un plaisir sur la nature duquel elle

ne saurait donner aucune indication précise. Mais elle ne peut

pas comprendre que les parties génitales puissent jouer un

rôle en amour. Mme H... est, du reste, une femme très sensée,

douée d'un caractère féminin.

_Si oscule dat conjugi, magnam voluptatem percipit in mordendo

eum. Gratissimum ei esset conjugem mordere eo modo ut sanguis

fluat. Contenta esset si loco coitus morderetur a conjuge

ipsæque eum mordere liceret. Tamen eam poeniteret, si morsu

magnam dolorem faceret._ (Dr Moll).

On rencontre dans l'histoire des exemples de femmes, quelques-unes

illustres, dont le désir de régner, la cruauté et la volupté, font

supposer une perversion sadiste chez ces Messalines. Il faut compter

dans la catégorie de ces femmes Messaline Valérie, elle-même,

Catherine de Médicis, l'instigatrice de la Saint-Barthélémy et dont le

plus grand plaisir était de faire fouetter en sa présence les dames de

sa cour, etc.[46].

[Note 46: Heinrich von Kleist, poète de génie mais évidemment

d'un esprit déséquilibré, nous donne dans sa _Penthésilée_ le portrait

horrible d'une sadique parfaite imaginée par lui.

Dans la 22e scène de cette pièce, Kleist nous présente son héroïne:

elle est prise d'une rage de volupté et d'assassinat, déchire en

morceaux Achille, qu'elle avait poursuivi dans son rut et dont elle

s'est emparée par la ruse.

«En lui arrachant son armure, elle enfonce ses dents dans la poitrine

blanche du héros, ainsi que ses chiens qui veulent surpasser leur

maîtresse. Les dents d'Oxus et de Sphynx pénètrent à droite et à

gauche. Quand je suis arrivé, elle avait la bouche et les mains

ruisselantes de sang.» Plus loin, quand Penthésilée est dégrisée, elle

s'écrie: «Est-ce que je l'ai baisé mort?--Non, je ne l'ai pas baisé?

L'ai-je mis en morceaux? Alors c'est un leurre. Baisers et morsures

sont la même chose, et celui qui aime de tout son coeur peut les

confondre.»

Dans la littérature moderne on trouve des descriptions de scènes

de sadisme féminin, dans les romans de Sacher-Masoch, dont il sera

question plus loin, dans la _Brunhilde_ de Ernst von Wildenbruch, dans

la _Marquise de Sade_ de Rachilde, etc.]

MASOCHISME[47] OU EMPLOI DE LA CRUAUTÉ ET DE LA VIOLENCE SUR SOI-MÊME

POUR PROVOQUER LA VOLUPTÉ.

[Note 47: Ainsi nommé d'après Sacher-Masoch, dont les romans et

les contes traitent de préférence de ce genre de perversion.]

Le masochiste est le contraire du sadiste. Celui-ci veut causer de

la douleur et exerce des violences; celui-là, au contraire, tient à

souffrir et à se sentir subjugué avec violence.

Par masochisme, j'entends cette perversion particulière de la _vita

sexualis_ psychique qui consiste dans le fait que l'individu est, dans

ses sentiments et dans ses pensées sexuels, obsédé par l'idée d'être

soumis absolument et sans condition à une personne de l'autre sexe,

d'être traité par elle d'une manière hautaine, au point de subir

même des humiliations et des tortures. Cette idée s'accompagne

d'une sensation de volupté; celui qui en est atteint, se plaît aux

fantaisies de l'imagination qui lui dépeint des situations et des

scènes de ce genre; il cherche souvent à réaliser ces images et, par

cette perversion de son penchant sexuel, il devient fréquemment plus

ou moins insensible aux charmes normaux de l'autre sexe, incapable

d'une _vita sexualis_ normale, psychiquement impuissant. Cette

impuissance psychique n'a nullement pour base l'_horror sexus

alterius_; elle est fondée sur ce fait que la satisfaction du penchant

pervers peut, comme dans les cas normaux, venir de la femme, mais non

du coït.

Il y a aussi des cas où, à côté de la tendance perverse de l'instinct,

l'attrait pour les plaisirs réguliers est encore à peu près

conservé et des rapports sexuels normaux ont encore lieu à côté des

manifestations perverses. Dans d'autres cas, l'impuissance n'est pas

purement psychique, mais bien physique, c'est-à-dire spinale. Car

cette perversion, comme presque toutes les autres perversions

de l'instinct sexuel, ne se développe que sur le terrain d'une

individualité psychopathique dans la plupart des cas tarée, et ces

individus se livrent ordinairement dès leur première jeunesse à des

excès sexuels, surtout des excès de masturbation auxquels les pousse

la difficulté de réaliser leurs fantaisies.

Le nombre des cas de masochisme incontestable qu'on a observé

jusqu'ici est déjà considérable. Le masochisme existe-t-il

simultanément avec une vie sexuelle normale, ou domine-t-il

exclusivement l'individu? Le malade atteint de cette perversion

cherche-t-il, et dans quelle mesure, à réaliser ses fantaisies

étranges? A-t-il par cette perversion plus ou moins perdu sa puissance

sexuelle ou non? Tout cela dépend de l'intensité de la perversion, de

la force des mobiles contraires, éthiques et esthétiques, ainsi que

de la vigueur relative, de la constitution physique et psychique de

l'individu atteint. Au point de vue de la psychopathie, l'essentiel

c'est le trait commun qui se trouve dans tous ces cas: tendance

du penchant sexuel à la soumission et à la recherche des mauvais

traitements de la part de l'autre sexe.

On peut appliquer au masochisme tout ce qui a été dit plus haut du

sadisme relativement au caractère impulsif (mobiles obscurs) de ses

actes et au caractère congénital de cette perversion.

Chez le masochiste aussi il y a une gradation dans les actes, depuis

les faits les plus répugnants et les plus monstrueux jusqu'aux plus

puérils et aux plus ineptes, selon le degré d'intensité des penchants

pervers et l'intensité de la force de réaction morale et esthétique.

Mais ce qui empêche d'aller jusqu'aux conséquences extrêmes du

masochisme, c'est l'instinct de la conservation. Voilà pourquoi

l'assassinat et les blessures graves qui peuvent se commettre sous

l'influence de la passion sadique, ne trouvent pas, autant qu'on sait,

leur pendant masochiste dans la réalité. Il est cependant possible que

les désirs pervers des masochistes puissent, dans leur imagination,

aller jusqu'à ces conséquences extrêmes. (Voir l'observation 53.)

Les actes auxquels se livrent certains masochistes se pratiquent en

même temps que le coït, c'est-à-dire qu'ils servent de préparatifs.

Chez d'autres, ces actes servent d'équivalent au coït. Cela dépend

seulement de l'état de la puissance sexuelle qui chez la plupart est

psychiquement ou physiquement atteinte par suite de la perversion

des représentations sexuelles. Mais cela ne change rien au fond de la

chose.

A.--RECHERCHE DES MAUVAIS TRAITEMENTS ET DES HUMILIATIONS DANS UN BUT

DE SATISFACTION SEXUELLE

L'autobiographie d'un masochiste qui va suivre, nous fournit une

description détaillée d'un cas typique de cette étrange perversion.

OBSERVATION 44.--Je suis issu d'une famille névropathique

dans laquelle, en dehors de toutes sortes de bizarreries de

caractère et de conduite, il y a aussi diverses anomalies au

point de vue sexuel.

De tout temps, mon imagination fut très vive, et, de bonne

heure, elle fut portée vers les choses sexuelles. En même

temps, j'étais, autant que je puis me rappeler, adonné à

l'onanisme, longtemps avant ma puberté, c'est-à-dire avant

d'avoir des éjaculations. À cette époque déjà, mes pensées,

dans des rêveries durant des heures entières, s'occupaient des

rapports avec le sexe féminin. Mais les rapports dans lesquels

je me mettais idéalement avec l'autre sexe étaient d'un genre

bien étrange. Je m'imaginais que j'étais en prison et livré

au pouvoir absolu d'une femme, et que cette femme profitait

de son pouvoir pour m'infliger des peines et des tortures de

toutes sortes. À ce propos, les coups et les flagellations

jouaient un grand rôle dans mon imagination, ainsi que

d'autres actes et d'autres situations qui, toutes, marquaient

une condition de servitude et de soumission. Je me voyais

toujours à genoux devant mon idéal, ensuite foulé aux pieds,

chargé de fers et jeté en prison. On m'imposait de graves

souffrances comme preuve de mon obéissance et pour l'amusement

de ma maîtresse. Plus j'étais humilié et maltraité dans mon

imagination, plus j'éprouvais de délices en me livrant à ces

rêves. En même temps, il se produisit en moi un grand amour

pour les velours et les fourrures que j'essayais toujours de

toucher et de caresser et qui me causaient aussi des émotions

de nature sexuelle.

Je me rappelle bien d'avoir, étant enfant encore, reçu

plusieurs corrections de mains de femmes. Je n'en ressentais

alors que de la honte et de la douleur, et jamais je n'ai

eu l'idée de rattacher les réalités de ce genre à mes

rêves. L'intention de me corriger et de me punir m'émouvait

douloureusement, tandis que, dans les rêves de mon

imagination, je voyais toujours ma «maîtresse» se réjouir de

mes souffrances et de mes humiliations, ce qui m'enchantait.

Je n'ai pas non plus à rattacher à mes fantaisies les ordres

ou la direction des femmes qui me surveillaient pendant mon

enfance. De bonne heure, j'ai pu, par la lectures d'ouvrages,

apprendre la vérité sur les rapports normaux des deux

sexes; mais cette révélation me laissa absolument froid. La

représentation des plaisirs sexuels resta attachée aux images

avec lesquelles elle se trouvait unie dès la première heure.

J'avais aussi, il est vrai, le désir de toucher des femmes,

de les serrer dans mes bras et de les embrasser; mais les

plus grandes délices, je ne les attendais que de leurs

mauvais traitements et des situations dans lesquelles elles

me faisaient sentir leur pouvoir. Bientôt je reconnus que je

n'étais pas comme les autres hommes; je préférais être seul

afin de pouvoir me livrer à mes rêvasseries. Les filles ou

femmes réelles m'intéressaient peu dans ma première jeunesse,

car je ne voyais guère la possibilité qu'elles puissent jamais

agir comme je le désirais. Dans les sentiers solitaires, au

milieu des bois, je me flagellais avec les branches tombées

des arbres et laissais alors libre cours à mon imagination.

Les images de femmes hautaines me causaient de réelles

délices, surtout quand ces femmes étaient des reines et

portaient des fourrures. Je cherchais de tous côtés les

lectures en rapport avec mes idées de prédilection. Les

_Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau, qui me tombèrent alors

sous la main, furent pour moi une grande révélation. J'y

ai trouvé la description d'un état qui, dans ses points

principaux, ressemblait au mien. Je fus encore plus frappé

de retrouver des idées en harmonie avec les miennes, lorsque

j'eus appris à connaître les ouvrages de Sacher-Masoch.

Je dévorais ces livres avec avidité, bien que les scènes

sanguinaires dépassaient souvent mon imagination et me

faisaient alors horreur. Toutefois, le désir de réaliser ces

scènes ne m'est pas venu, même à l'époque de la puberté. En

présence d'une femme, je n'éprouvais aucune émotion sensuelle,

tout au plus la vue d'un pied féminin me donnait passagèrement

le désir d'en être foulé.

Cette indifférence ne concernait cependant que le domaine

purement sensuel. Dans les premières années de ma puberté, je

fus souvent pris d'une affection enthousiaste pour des jeunes

filles de ma connaissance, affection qui se manifestait

avec toutes les extravagances particulières à ces émotions

juvéniles. Mais jamais l'idée ne m'est venue de relier le

monde de mes idées sensuelles avec ces purs idéals. Je n'avais

même pas à repousser une pareille association d'idées, elle

ne se présentait jamais. C'est d'autant plus curieux que

mes imaginations voluptueuses me paraissaient étranges et

irréalisables, mais nullement vilaines ni répréhensibles.

Ces rêves aussi étaient pour moi une sorte de poésie; il

me restait deux mondes séparés l'un de l'autre: dans l'un,

c'était mon coeur ou plutôt ma fantaisie qui s'excitait

esthétiquement; dans l'autre, ma force d'imagination

s'enflammait par la sensualité. Pendant que mes sentiments

«transcendantaux» avaient pour objet une jeune fille bien

connue, je me voyais dans d'autres moments aux pieds d'une

femme mûre, qui me traitait comme je viens de le décrire plus

haut. Mais je n'attribuais jamais ce rôle de tyran à une femme

connue. Dans les rêves de mon sommeil, ces deux formes de

représentations érotiques apparaissaient tour à tour, mais

jamais elles ne se confondaient. Seules les images de la

sphère sensuelle ont provoqué des pollutions.

À l'âge de dix-neuf ans, je me laissai conduire par des amis

chez des prostituées, bien que, dans mon for intérieur, il

me répugnât de les suivre; je le fis par curiosité. Mais je

n'éprouvai, chez les prostituées, que de la répugnance et

de l'horreur, et je me sauvai aussitôt que je pus sans avoir

ressenti la moindre excitation ou émotion sensuelles. Plus

tard, je répétai l'essai de ma propre initiative pour voir si

je n'étais pas impuissant, car mon premier échec m'affligeait

beaucoup. Le résultat fut toujours le même: je n'eus pas

la moindre émotion ni érection. Tout d'abord il m'était

impossible de considérer une femme en os et en chair comme

objet de la satisfaction sensuelle. Ensuite, je ne pouvais

renoncer à des états et à des situations qui, _in sexualibus_,

étaient pour moi la chose essentielle, et sur lesquelles je

n'aurais, pour rien au monde, dit un mot à qui que ce soit.

L'_immissio penis_ à laquelle je devais procéder me paraissait

un acte sale et insensé. En second lieu, ce fut une répugnance

contre des femmes qui appartenaient à tous et la crainte

d'être infecté par elles. Livré à la solitude, ma vie sexuelle

continuait comme autrefois. Toutes les fois que les anciennes

images de mes imaginations surgissaient, j'avais des érections

vigoureuses et presque chaque jour des éjaculations. Je

commençais à souffrir de toutes sortes de malaises nerveux,

et je me considérais comme impuissant, malgré les vigoureuses

érections et les violents désirs qui se manifestaient quand

j'étais seul. Malgré cela, je continuais, par intervalles, mes

essais avec des prostituées. Avec le temps, je me débarrassai

de ma timidité et j'arrivai à vaincre en partie la répugnance

que m'inspirait tout contact avec une femme vile et commune.

Mes imaginations ne me suffisaient plus. J'allais maintenant

plus souvent chez les prostituées et je me faisais masturber

quand je n'avais pu accomplir le coït. Je crus d'abord que

j'y trouverais un plaisir plus réel qu'à mes rêveries; au

contraire, j'y trouvai un plaisir moins grand. Quand la femme

se déshabillait, j'examinais avec attention les pièces de ses

vêtements. Le velours et la soie jouaient le premier rôle;

mais tout autre objet d'habillement m'attirait aussi, et

surtout les contours du corps féminin, tels qu'ils étaient

dessinés par le corset et les jupons. Je n'avais, pour le

corps nu de la femme, guère d'autre intérêt qu'un intérêt

esthétique. Mais, de tout temps, je m'attachai surtout aux

bottines à hauts talons et j'y associais toujours l'idée

d'être foulé par ces talons ou de baiser le pied en guise

d'hommage, etc., etc.

Enfin, je surmontai mes dernières répugnances, et un jour,

pour réaliser mes rêves, je me laissai flageller et fouler

aux pieds par une prostituée. Ce fut pour moi une grande

déception. Cela était, pour mes sentiments, brutal, répugnant

et ridicule à la fois. Les coups ne me causèrent que de la

douleur, et les autres détails de cette situation, de la

répugnance et de la honte. Malgré cela, j'obtins, par des

moyens mécaniques, une éjaculation, en même temps qu'à l'aide

de mon imagination je transformais la situation réelle en

celle que je rêvais. La situation rêvée différait de celle

que j'avais créée, surtout par le fait que je m'imaginais une

femme qui devait m'infliger des mauvais traitements avec

un plaisir égal à celui avec lequel je les recevais d'elle.

Toutes mes imaginations sexuelles étaient échafaudées sur

l'existence d'un pareil sentiment chez la femme, femme

tyrannique et cruelle, à laquelle je devais me soumettre.

L'acte qui devait montrer cet état d'esclavage ne m'était

que d'une importance secondaire. Ce n'est qu'après ce premier

essai, d'une réalisation impossible, que je reconnus nettement

quelle était la véritable tendance de mes désirs. En effet,

dans mes rêves voluptueux, j'avais souvent fait abstraction de

toute représentation de mauvais traitements, et je me bornais

à me représenter une femme aimant à donner des ordres, au

geste impérieux, à la parole faite pour le commandement, à qui

je baisais le pied, ou des choses analogues. Ce n'est qu'alors

que je me rendis clairement compte de ce qui m'attirait en

réalité. Je reconnus que la flagellation n'était qu'un

moyen d'exprimer fortement la situation désirée, mais, qu'en

elle-même, la flagellation était sans valeur, me causant

plutôt un sentiment désagréable et même douloureux ou

répugnant.

Malgré cette déception, je ne renonçai point à essayer de

transporter dans la réalité mes représentations érotiques,

maintenant que le premier pas dans ce sens avait été fait. Je

comptais que mon imagination une fois habituée à la nouvelle

réalité, je trouverais les éléments nécessaires pour

obtenir des effets plus forts. Je cherchais les femmes qui

s'appropriaient le mieux à mon dessein et je les instruisais

soigneusement de la comédie compliquée que je voulais leur

faire jouer. J'appris en même temps que la voie m'avait

été préparée par des prédécesseurs qui avaient les mêmes

sentiments que moi. La puissance de ces comédies, pour agir

sur mes imaginations et sur ma sensibilité, restait bien

problématique. Ces scènes m'ont servi pour me montrer,

d'une manière plus vive, quelques détails secondaires de la

situation que je désirais; mais, ce qu'elles donnaient de ce

côté, elles l'enlevaient en même temps à la chose principale

que mon imagination seule, sans le secours d'une duperie

grossière et de commande, pouvait me procurer en rêve,

d'une manière beaucoup plus facile. Les sensations physiques

produites par les mauvais traitements, variaient. Plus

l'illusion réussissait, plus je ressentais la douleur comme un

plaisir. Ou, pour être plus exact, je considérais alors en mon

esprit les mauvais traitements comme des actes symboliques.

Il en sortit l'illusion de la situation tant désirée, illusion

qui, tout d'abord, s'accompagna d'une sensation de plaisir

psychique. Ainsi la perception du caractère douloureux des

mauvais traitements a été quelquefois supprimée. Le processus

était analogue, mais de beaucoup plus simple, parce qu'il

restait sur le terrain psychique, quand je me soumettais à de

mauvais traitements moraux, à des humiliations. Ceux-ci aussi

s'accentuaient avec la sensation de plaisir, à la condition

que je réussisse à me tromper moi-même. Mais cette duperie

réussissait rarement bien et jamais complètement. Il restait

toujours dans ma conscience un élément troublant. Voilà

pourquoi je revenais, entre temps, à la masturbation

solitaire. D'ailleurs, avec les autres procédés également,

la scène se terminait habituellement par une éjaculation

provoquée par l'onanisme, éjaculation qui, parfois, avait lieu

sans que j'eusse besoin de recourir à des moyens mécaniques.

Je continuai ce manège pendant des années entières. Ma

puissance sexuelle s'affaiblissait de plus en plus, mais non

mes désirs et encore moins l'empire que mes étranges idées

sexuelles avaient sur moi. Tel est, encore aujourd'hui,

l'état de ma _vita sexualis_. Le coït, que je n'ai jamais pu

accomplir, me paraît toujours, dans mon idée, comme un de ces

actes étranges et malpropres que je connais par la description

des aberrations sexuelles. Mes propres idées sexuelles

me paraissent naturelles et n'offensent en rien mon goût,

d'ailleurs très délicat. Leur réalisation, il est vrai, ne me

donne guère de satisfaction complète, pour les raisons que

je viens d'exposer plus haut. Je n'ai jamais obtenu, pas même

approximativement, une réalisation directe et véritable de mes

imaginations sexuelles. Toutes les fois que je suis entré

en relations plus intimes avec une femme, j'ai senti que la

volonté de la femme était soumise à la mienne, et jamais je

n'ai éprouvé le contraire. Je n'ai jamais rencontré une femme

qui, dans les rapports sexuels, aurait manifesté le désir de

régner. Les femmes qui veulent régner dans le ménage et, comme

on dit, porter la culotte, sont choses tout à fait différentes

de mes représentations érotiques. En dehors de la perversion

de ma _vita sexualis_, il y a encore bien des symptômes

d'anomalie dans la totalité de mon individualité: ma

disposition névropathique se manifeste par de nombreux

symptômes sur le terrain physique et psychique. Je crois,

en outre, pouvoir constater des anomalies héréditaires

de caractère dans le sens d'un rapprochement vers le type

féminin. Du moins je considère comme telle mon immense

faiblesse de volonté et mon manque surprenant de courage

vis-à-vis des hommes et des animaux, ce qui contraste avec mon

sang-froid habituel. Mon extérieur physique est tout à fait

viril.

L'auteur de cette autobiographie m'a encore donné les renseignements

suivants:

Une de mes préoccupations constantes était de savoir si les

idées étranges qui me dominent au point de vue sexuel,

se rencontrent aussi chez d'autres hommes, et, depuis les

premiers renseignements que j'ai obtenus par hasard, j'ai fait

de nombreuses recherches dans ce sens. Il est vrai que les

observations sur cette question sont difficiles à faire et

ne sont pas toujours sûres, étant donné qu'il s'agit là d'un

processus intime de la sphère des représentations. J'admets

l'existence du masochisme là où je trouve des actes

pervers dans les rapports sexuels, actes que je ne peux pas

m'expliquer autrement que par cette idée dominante. Je crois

que cette anomalie est très répandue.

Toute une série de prostituées de Berlin, de Paris, de Vienne

et d'ailleurs m'ont donné des renseignements sur ce sujet,

et j'ai appris de cette manière combien sont nombreux mes

compagnons de douleur. J'eus toujours la précaution de ne pas

leur raconter des histoires moi-même ni de leur demander si

telle ou telle chose leur était arrivée, mais je les laissais

raconter au hasard d'après leur expérience personnelle.

La flagellation simple est si répandue que presque chaque

prostituée est outillée pour cela. Les cas manifestes de

masochisme sont aussi très fréquents. Les hommes atteints

de cette perversion se soumettent aux tortures les plus

raffinées. Avec des prostituées auxquelles on a fait la leçon,

ils exécutent toujours la même comédie: l'homme se prosterne

humblement; il y a ensuite coups de pied, ordres impérieux,

injures et menaces apprises par coeur, ensuite flagellation,

coups sur les diverses parties du corps et toutes sortes de

tortures, piqûres d'épingles jusqu'à faire saigner, etc.

La scène se termine parfois par le coït, souvent par une

éjaculation sans coït. Quelques prostituées m'ont montré, à

deux reprises différentes, des chaînes en fer avec menottes

que leurs clients se faisaient fabriquer pour être enchaînés,

puis les pois secs sur lesquels ils se mettaient à genoux,

les coussins hérissés d'aiguilles sur lesquels ils devaient

s'asseoir sur un ordre de la femme, et bien d'autres objets

analogues. Parfois l'homme pervers exige que la femme lui

ligote le pénis pour lui causer des douleurs, qu'elle lui

pique la verge avec des épingles, qu'elle lui donne des coups

de canif ou qu'elle le frappe avec un bout de bois. D'autres

se font légèrement égratigner avec la pointe d'un couteau

ou d'un poignard, mais il faut qu'en même temps la femme les

menace de mort.

Dans toutes ces scènes, la symbolique de la soumission est

la principale chose. La femme est habituellement appelée la

«maîtresse» (_Herrin_), l'homme l'«esclave».

Dans toutes ces comédies exécutées avec des prostituées,

scènes qui doivent paraître à l'homme normal comme une folie

malpropre, le masochiste n'a qu'un maigre équivalent. J'ignore

si les rêves masochistes peuvent se réaliser dans une liaison

amoureuse.

Si par hasard un pareil fait se produit, il doit être bien

rare, car un goût conforme chez la femme (sadisme féminin,

comme le dépeint Sacher-Masoch) doit se rencontrer bien

rarement. La manifestation d'une anomalie sexuelle chez la

femme se bute à de plus grands obstacles, entre autres la

pudeur, etc., que la manifestation d'une perversion chez

l'homme. Moi-même je n'ai jamais remarqué la moindre avance

faite par une femme dans ce sens, et je n'ai pu faire aucun

essai d'une réalisation effective de mes imaginations. Une

fois un homme m'a avoué confidentiellement sa perversion

masochiste, et il a prétendu en même temps qu'il avait trouvé

son idéal.

Les deux faits suivants sont analogues à celui de l'observation 44.

OBSERVATION 45.--M. Z..., vingt-neuf ans, élève de l'école

polytechnique, est venu me consulter parce qu'il se croyait

atteint de tabes. Le père était nerveux et est mort tabétique.

La soeur de son père était folle. Plusieurs parents sont

nerveux à un haut degré et gens bien étranges.

En l'examinant de plus près, j'ai constaté que le malade est

un sexuel, spinal et cérébral, asthénique. Il ne présente

aucun symptôme anamnestique ni présent de tabes dorsalis. La

question qui s'imposait était de savoir s'il avait abusé de

ses organes génitaux. Il répond que, dès sa première jeunesse,

il s'est livré à la masturbation. Au cours de l'examen, on a

relevé les intéressantes anomalies psychopathiques suivantes.

À l'âge de cinq ans, la _vita sexualis_ s'éveilla chez le

malade sous forme d'un penchant voluptueux à se flageller et

en même temps d'un désir de se faire flageller par d'autres.

Pour cela il ne songeait pas à des individus concrets et

sexuellement différenciés. Faute de mieux, il se livrait à

la masturbation, et avec les années il parvint à avoir des

éjaculations.

Longtemps auparavant, il avait commencé à se satisfaire par la

masturbation en évoquant en même temps des images de scènes de

flagellation.

Devenu adulte, il vint deux fois au lupanar pour s'y faire

fouetter par des mérétrices. À cet effet, il choisissait

la plus belle fille; mais il fut déçu, il n'arriva pas à

l'érection et encore moins à l'éjaculation.

Il reconnut alors que la flagellation était chose secondaire,

et que l'essentiel c'était l'idée d'être soumis à la volonté

de la femme. La première fois il n'arriva pas à provoquer cet

état, mais il réussit à un second essai. Il obtint un succès

complet, parce qu'il avait présente l'idée de la sujétion.

Avec le temps, il arriva en excitant son imagination à évoquer

des représentations masochistes, à pratiquer le coït,

même sans flagellation, mais il n'en éprouva que peu de

satisfaction, de sorte qu'il préféra avoir des rapports

sexuels à la façon des masochistes. Grâce à ses désirs

congénitaux de flagellation, il ne trouvait de plaisir aux

scènes masochistes que lorsqu'il était flagellé _ad podicem_

ou que du moins son imagination lui composait une scène

semblable. Dans les moments de grande excitabilité, il lui

suffisait même de raconter de pareilles scènes à une belle

fille. Ce récit provoquait de l'orgasme, et il arrivait la

plupart du temps à l'éjaculation.

Il s'ajouta de bonne heure à cet état une représentation

fétichiste vivement impressionnante. Il s'aperçut qu'il

n'était attiré et satisfait que par des femmes qui portaient

des jupons courts et des bottes montantes (costume hongrois).

Il ignore comment cette idée fétichiste lui est venue. Même

chez les garçons, la jambe chaussée d'une botte montante

le charme, mais c'est un charme purement esthétique et sans

aucune note sensuelle; il n'a d'ailleurs jamais remarqué

en lui des sentiments homosexuels. Le malade attribue son

fétichisme au fait qu'il a une prédilection pour les mollets.

Mais il n'est excité que par un mollet de femme chaussé d'une

botte élégante. Les mollets nus et en général les nudités

féminines n'exercent pas sur lui la moindre impression

sexuelle.

L'oreille humaine constitue pour le malade une représentation

fétichiste accessoire et d'importance secondaire. Il éprouve

une sensation à caresser les oreilles des belles personnes,

c'est-à-dire d'individus qui ont l'oreille bien faite. Avec

les hommes cette caresse ne lui procure qu'un plaisir faible,

mais il est très vif avec les femmes.

Il a aussi un faible pour les chats. Il les trouve simplement

beaux; tous leurs mouvements lui sont agréables. L'aspect

d'un chat peut même l'arracher à la plus profonde dépression

morale. Le chat est pour lui sacré; il voit dans cet animal,

pour ainsi dire, un être divin. Il ne peut nullement se rendre

compte de la raison de cette idiosyncrasie étrange.

Ces temps derniers, il a plus souvent des idées sadiques dans

le sens de la flagellation des garçons. Dans l'évocation de

ces images de flagellation, les hommes aussi bien que les

femmes jouent un rôle, mais généralement ces dernières, et

alors son plaisir est de beaucoup plus grand.

Le malade trouve qu'à côté de l'état de masochisme qu'il

connaît et qu'il ressent, il y a encore chez lui un autre état

qu'il désigne par le mot de «pagisme».

Tandis que ses jouissances et ses actes masochistes sont tout

à fait empreints d'un caractère et d'une note de sensualité

brutale, son «pagisme» consiste dans l'idée d'être le page

d'une belle fille. Il se représente cette fille comme tout

à fait chaste, «mais piquante» et vis-à-vis de laquelle il

occuperait la position d'un esclave, mais avec des rapports

chastes et un dévouement purement «platonique». Cette

idée délirante de servir de page à une «belle créature» se

manifeste avec un plaisir délicieux, mais qui n'a rien

de sexuel. Il en éprouve une satisfaction morale exquise,

contrairement au masochisme de note sensuelle, et voilà

pourquoi il croit que son «pagisme» est une chose à part.

Au premier aspect, l'extérieur physique du malade n'offre rien

d'étrange; mais son bassin est excessivement large avec des

hanches étalées; il est anormalement oblique et a le caractère

féminin très prononcé. Il rappelle aussi qu'il a souvent des

démangeaisons et des excitations voluptueuses dans l'anus

(zone érogène) et qu'il peut se procurer de la satisfaction

_ope digiti_.

Le malade doute de son avenir. Il ne pourra être guéri,

dit-il, que s'il peut prendre un véritable intérêt à la femme,

mais sa volonté ainsi que son imagination sont trop faibles

pour cela.

Ce que le malade de cette observation désigne sous le nom de «pagisme»

n'a rien qui diffère du caractère du masochisme, ainsi que cela

résulte de la comparaison des deux cas suivants de masochisme

symbolique et d'autres cas encore. Cette conclusion est encore

corroborée par le fait que, dans ce genre de perversion, le coït est

quelquefois dédaigné comme un acte inadéquat et que, dans de pareils

cas, il se produit souvent une exaltation fantastique de l'idéal

pervers.

OBSERVATION 46.--X..., homme de lettres, vingt-huit ans, taré,

hyperesthésique dès son enfance, a rêvé à l'âge de six ans,

plusieurs fois, qu'une femme le battait _ad nates_. Il se

réveillait après ce rêve en proie à la plus vive émotion

voluptueuse; il fut amené à la masturbation. À l'âge de huit

ans, il demanda un jour à la cuisinière de le battre. À partir

de l'âge de dix ans, neurasthénie. Jusqu'à l'âge de vingt-cinq

ans, il eut des rêves de flagellations, et quelquefois il

évoquait à l'état de veille ces images et se masturbait en

même temps.

Il y a trois ans, cédant à une obsession, il s'est fait battre

par une _puella_. Le malade fut alors déçu, car ni l'érection

ni l'éjaculation ne se produisirent. Nouvel essai dans ce

sens à l'âge de vingt-sept ans pour forcer, par ce moyen,

l'érection et l'éjaculation. Il ne réussit qu'en ayant recours

à l'artifice suivant. Pendant qu'il essayait le coït, la

_puella_ lui devait raconter comment elle battait les autres

impuissants et le menacer d'en faire autant avec lui. En

outre, il était obligé de s'imaginer qu'il se trouvait ligoté

et tout à fait à la merci de la femme, et que, sans aucun

moyen de défense, il recevait d'elle des coups des plus

douloureux. À l'occasion, il était obligé, pour être puissant,

de se faire ligoter pour de bon. C'est ainsi que le coït

lui réussissait. Les pollutions n'étaient accompagnées de

sensations de volupté que lorsqu'il rêvait (cas très rare)

être maltraité ou voir comment une _puella_ en fouettait

d'autres. Il n'eut jamais une vraie sensation de volupté

dans le coït. Chez la femme, il n'y a que les mains qui

l'intéressent. Il préfère avant tout des femmes vigoureuses, à

la poigne solide. Toutefois, son besoin de flagellation n'est

qu'idéal, car, ayant l'épiderme très sensible, quelques coups

lui suffisent dans les plus mauvais cas. Des coups donnés par

des hommes lui seraient désagréables. Il voudrait se marier.

L'impossibilité de demander la flagellation à une femme

honnête et la crainte d'être impuissant sans ce procédé créent

son embarras et lui font éprouver le désir de se guérir.

Dans les trois cas cités jusqu'ici, la flagellation passive servait

aux individus atteints de la perversion masochiste comme une forme de

la servitude envers la femme, situation tant désirée par eux. Le même

moyen est employé par un grand nombre de masochistes.

Or la flagellation passive, comme on sait, peut, par l'irritation

mécanique des nerfs du séant, produire des érections réflexes[48].

[Note 48: Comparez plus haut, le chapitre d'introduction.]

Les débauchés affaiblis ont recours à ces effets de la flagellation

pour stimuler leur puissance génitale amoindrie; et cette

perversité--et non perversion--est très fréquente.

Il convient donc d'examiner quels rapports il y a entre la

flagellation passive des masochistes et celle des débauchés qui, bien

que physiquement affaiblis, ne sont pas psychiquement pervers.

Il ressort déjà des renseignements fournis par des individus atteints

de masochisme, que cette perversion est bien autre chose et quelque

chose de plus grand que la simple flagellation.

Pour le masochiste, c'est la soumission à la femme qui constitue le

point le plus important; le mauvais traitement n'est qu'une manière

d'exprimer cette condition et, il faut ajouter, la manière la plus

expressive. L'action a pour lui une valeur symbolique; c'est un moyen

pour arriver à la satisfaction de son état d'âme et de ses désirs

particuliers.

Par contre, l'homme affaibli qui n'est pas masochiste, ne cherche

qu'une excitation de son centre spinal, à l'aide d'un moyen mécanique.

Ce sont les aveux de ces individus, et souvent aussi les circonstances

accessoires de l'acte, qui nous permettent, dans un cas isolé, de

dire s'il y a masochisme réel ou simple flagellantisme (réflexe).

Il importe, pour juger cette question, de tenir compte des faits

suivants:

1º Chez le masochiste, le penchant à la flagellation passive existe

presque toujours _ab origine_. Il se montre comme désir, avant même

qu'une expérience sur l'effet réflexe du procédé ait été faite;

souvent ce désir ne se manifeste d'abord que dans des rêves ainsi

qu'on le verra plus loin dans l'observation 48.

2º Chez le masochiste, la flagellation passive n'est ordinairement

qu'une des nombreuses et diverses formes des mauvais traitements dont

l'image naît dans son imagination et qui souvent se réalise. Dans les

cas où les mauvais traitements ainsi que les marques d'humiliation

purement symboliques sont employés en dehors de la flagellation, il

ne peut pas être question d'un effet d'excitation physique et

réflexe. Dans ces cas donc, il faut toujours conclure à une anomalie

congénitale, à la perversion.

3º Il y a encore une particularité bien importante à considérer, c'est

que si on donne au masochiste la flagellation tant désirée, elle ne

produit pas toujours un effet aphrodisiaque. Souvent elle est suivie

d'une déception plus ou moins vive, ce qui arrive toutes les fois que

le but du masochiste qui veut se créer par l'illusion la situation

tant désirée d'être à la merci de la femme, n'est pas atteint et

que la femme qu'il a chargée d'exécuter cette comédie apparaît comme

l'instrument docile de sa propre volonté. À ce sujet comparez les

trois cas précédents et l'observation 50, plus loin.

Entre le masochisme et le simple réflexe des flagellants, il y a un

rapport analogue à celui qui existe entre l'inversion sexuelle et la

pédérastie acquise.

Cette manière de voir n'est nullement infirmée par le fait que chez

le masochiste la flagellation peut aussi amener un effet réflexe et

qu'une punition corporelle reçue dans la jeunesse peut éveiller pour

la première fois la volupté et faire en même temps sortir de son état

latent la _vita sexualis_ du masochiste.

Il faut qu'alors le fait soit caractérisé par les circonstances

énumérées plus haut pour pouvoir être considéré comme masochisme.

Quand on ne possède pas de détails sur l'origine des cas, les

circonstances accessoires, comme celles que nous avons citées, peuvent

tout de même en faire reconnaître clairement le caractère masochiste.

C'est ce qui arrive dans les deux cas suivants.

OBSERVATION 47.--Un malade du docteur Tarnowsky a fait louer,

par une personne de confiance, un appartement, pour les

périodes de ses accès, et il a fait instruire le personnel

(trois prostituées) de tout ce qu'on doit lui faire.

Il venait de temps en temps; alors on le déshabillait, on le

masturbait, on le flagellait, ainsi qu'il l'avait ordonné. Il

faisait semblant d'opposer une résistance, demandait grâce;

alors on lui donnait à manger, comme c'était dans les

instructions, on le laissait dormir, mais on le retenait

malgré ses protestations, et on le battait s'il se montrait

récalcitrant.

Ce manège durait quelques jours. L'accès passé, on le

relâchait, et il rentrait chez sa femme et ses enfants qui

ne se doutaient pas le moins du monde de sa maladie. L'accès

revenait une ou deux fois par an. (Tarnowsky, _op. cit._)

OBSERVATION 48.--X..., trente-quatre ans, très chargé, souffre

d'inversion sexuelle. Pour plusieurs raisons, il n'a pas

trouvé l'occasion de se satisfaire avec un homme, malgré ses

grands besoins sexuels. Par hasard, il rêva, une nuit, qu'une

femme le fouettait. Il eut une pollution.

Ce rêve l'amena à se laisser fouetter par des mérétrices,

pour remplacer chez lui l'amour homosexuel. _Conducit sibi

non nunquam meretricem, ipse vestimenta sua omnia deponit, dum

puellæ ultimum tegumentum deponere non licet, puellam pedibus

ipse percutere, flagellare, verberare jubet. Qua re summa

libidine affectus pedem feminæ lambit quod solum eum

libidinosum facere potest: tum ejaculationem assequitur._

Aussitôt l'éjaculation produite, il est pris du plus grand

dégoût d'une situation moralement si avilissante, il se dérobe

ensuite le plus rapidement possible.

Il y a aussi des cas où la seule flagellation passive constitue

tout ce que rêve l'imagination des masochistes, sans autres idées

d'humiliation, et sans que l'individu se rende nettement compte de la

véritable nature de cette marque de soumission.

Ces cas sont très difficiles à distinguer de ceux du flagellantisme

simple et réflexe. Ce qui permet alors de faire le diagnostic

différentiel, c'est la constatation de l'origine primitive du désir

avant toute expérience de l'effet réflexe (voir plus haut), et aussi

ce fait que dans les cas de masochisme vrai, il s'agit ordinairement

d'individus déjà pervers dès la première jeunesse et chez qui la

réalisation du désir souvent n'est pas mise à exécution ou produit une

déception (voir plus haut), puis que tout se passe dans le domaine de

l'imagination.

À ce propos, nous citerons un autre cas de masochisme typique dans

lequel toute la sphère des représentations particulières à cette

perversion paraît complètement atteinte. Ce cas pour lequel nous avons

une autobiographie détaillée de l'état psychique du malade, ne diffère

de l'observation 44 que parce que l'individu atteint a tout à fait

renoncé à réaliser sas fantaisies perverses et que, à côté de la

perversion existante de la _vita sexualis_, les plaisirs normaux ont

encore assez d'effet pour rendre possibles les rapports sexuels dans

les conditions ordinaires.

OBSERVATION 49.--J'ai trente-cinq ans; mon état physique et

intellectuel est normal. Dans ma parenté la plus étendue--en

ligne directe et collatérale--je ne connais aucun cas de

trouble psychique. Mon père qui, à ma naissance, était

âgé d'environ trente ans, avait, autant que je sais, une

prédilection pour les femmes de haute taille et d'une beauté

plantureuse.

Déjà, dans ma première enfance, je me plaisais aux

représentations d'idées qui avaient pour sujet le pouvoir

absolu d'un homme sur l'autre. L'idée de l'esclavage avait

pour moi quelque chose de très excitant; l'émotion était

également forte en me voyant dans le rôle du maître comme dans

celui du serviteur. J'étais excité outre mesure à la pensée

qu'un homme pouvait en posséder un autre, le vendre, le

battre; et à la lecture de _La Case de l'oncle Tom_ (ouvrage

que je lus à l'époque où j'entrais en puberté), j'avais des

érections. Ce qui était surtout excitant pour moi, c'était

l'idée d'un homme attelé à une voiture où un autre homme, armé

d'un fouet, était assis et le dirigeait, le faisant marcher à

coups de fouet.

Jusqu'à l'âge de vingt ans, ces représentations étaient

objectives et sans sexe, c'est-à-dire que l'homme attelé dans

mon imagination était une tierce personne (pas moi-même), et

la personne qui commandait n'était pas nécessairement du sexe

féminin.

Aussi ces idées étaient-elles sans influence sur mon instinct

sexuel, ainsi que sur la manifestation de cet instinct. Bien

que ces scènes créées dans mon imagination m'aient causé des

érections, je ne me suis jamais de ma vie masturbé; à partir

de l'âge de dix-neuf ans, j'ai fait le coït sans le concours

des représentations imaginaires susindiquées et sans y penser.

Toutefois, j'avais une grande prédilection pour les femmes

mûres, plantureuses et de haute taille, bien que je ne

dédaignasse pas non plus les plus jeunes.

À partir de l'âge de vingt et un ans, les représentations

commencèrent à s'«objectiver»; il s'y ajoutait une chose

«essentielle», c'est que la «maîtresse» devait être une

personne grande, forte, et d'au moins quarante ans. À partir

de ce moment, je fus toujours soumis à mes idées; ma maîtresse

était une femme brutale qui m'exploitait à tous les points

de vue, même au point de vue sexuel, qui m'attelait devant

sa voiture et faisait ainsi ses promenades, une femme que

je devais suivre comme un chien et aux pieds de laquelle je

devais me coucher nu pour être battu et fouetté.

Voilà quelle était la base fixe des représentations de mon

imagination autour desquelles se groupaient toutes les autres

images.

J'éprouvais, à me livrer à ces idées, un grand plaisir qui me

causait des érections, mais jamais d'éjaculation. À la suite

de la grande excitation sexuelle que me donnaient ces images,

je cherchais une femme, de préférence une femme d'un extérieur

correspondant à mon idéal, et je faisais le coït avec elle

sans aucun autre procédé et sans être, pendant l'acte, dominé

par les images en question. J'avais en outre des penchants

pour d'autres femmes et je faisais avec elles le coït sans y

être amené par l'impression de l'image évoquée.

Bien que j'aie mené, d'après ce qu'on a pu voir jusqu'ici, une

vie pas trop anormale au point de vue sexuel, ces images se

présentaient périodiquement et avec régularité à mon esprit,

et c'étaient presque toujours les mêmes scènes que mon

imagination évoquait. À mesure que mon instinct sexuel

augmentait, les intervalles entre l'apparition des

images devenaient de plus en plus longs. Actuellement ces

représentations se montrent tous les quinze jours ou toutes

les trois semaines. Si je faisais le coït la veille, j'en

empêcherais peut-être le retour. Je n'ai jamais essayé de

donner un corps à ces représentations très précises et très

caractéristiques, c'est-à-dire de les relier avec le monde

extérieur; je me suis contenté de me délecter des jeux de mon

imagination, car j'étais profondément convaincu que jamais je

ne pourrais obtenir une réalisation de mon «idéal», pas même

une réalisation approximative. L'idée d'arranger une comédie

avec des filles publiques payées, me paraissait ridicule et

inutile, car une personne que je payerais ne pourrait jamais,

dans mon idée, occuper la place d'«une souveraine» cruelle. Je

doute qu'il y ait des femmes à tendances sadiques, telles que

les héroïnes des romans de Sacher-Masoch. Quand même il y

en aurait, et que j'aurais le bonheur d'en trouver une, mes

rapports avec elle, dans la vie réelle, m'auraient toujours

paru comme une comédie. Eh bien! me disais-je, si je tombais

sous l'esclavage d'une Messaline, je crois que, à la suite des

privations qu'elle m'imposerait, j'en aurais bientôt assez

de cette vie tant désirée et que, dans les intervalles de

lucidité, je ferais tous mes efforts pour pouvoir reprendre ma

liberté.

Pourtant j'ai trouvé un moyen d'obtenir une réalisation

approximative. Après avoir, par l'évocation de ces scènes

imaginaires fortement excité mon instinct sexuel, je vais

trouver une prostituée; arrivé chez elle, je me représente

vivement dans mon imagination une de ces scènes d'esclavage

où je m'attribue le rôle principal. Au bout d'une demi-heure

pendant laquelle mon imagination me dépeint ces situations et

que l'érection augmente de plus en plus, je fais le coït avec

une volupté plus vive et avec une forte éjaculation. Quand

l'éjaculation a eu lieu, le charme est rompu. Honteux, je

m'éloigne le plus vite possible et j'évite de me remémorer ce

qui s'est passé. Ensuite, quinze jours se passent sans que

je sois hanté par mes idées. Quand le coït m'a satisfait, il

arrive même que, pendant la période calme qui précède l'accès,

je ne puis pas comprendre comment on peut avoir des goûts

masochistes. Mais un autre accès arrive sûrement tôt ou tard.

Je dois cependant faire remarquer que je fais aussi le coït

sans y être préparé par de pareilles représentations; je

le fais aussi avec des femmes qui me connaissent bien et en

présence desquelles je renie entièrement les fantaisies dont

il est question. Mais, dans ces derniers cas, je ne suis

pas toujours puissant, tandis que, sous le coup des idées

masochistes, ma puissance sexuelle est absolue. Je ne crois

pas inutile de faire encore remarquer que, pour mes autres

pensées et mes autres sentiments, j'ai des dispositions

esthétiques, et que je méprise au plus haut degré les mauvais

traitements infligés à un homme. Finalement je dois encore

rappeler que la forme du dialogue a aussi son importance. Dans

mes représentations, il est essentiel que la «Souveraine» me

tutoie, tandis que moi je suis obligé de l'appeler «vous» et

«madame». Le fait d'être tutoyé par une personne qui s'y prête

et cela comme expression d'une puissance absolue, m'a causé

des sensations voluptueuses dès ma première jeunesse et m'en

cause encore aujourd'hui.

J'ai eu le bonheur de trouver une femme qui me convient à tous

les points de vue, même au point de vue de la vie sexuelle,

bien qu'elle soit loin de ressembler à mon idéal masochiste.

Elle est douce, mais plantureuse, qualité sans laquelle je ne

peux pas m'imaginer aucun plaisir sexuel.

Les premiers mois de mon mariage se passèrent d'une manière

normale au point de vue sexuel; les accès masochistes ne

venaient plus; j'avais perdu presque complètement le goût du

masochisme. Mais le premier accouchement de ma femme arriva,

et l'abstinence par conséquent me fut imposée. Alors les

penchants masochistes se manifestèrent régulièrement toutes

les fois que le _libido_ se faisait sentir et, malgré

mon amour profond et sincère pour ma femme, je fus alors

fatalement amené à faire le coït extra-conjugal avec

représentations masochistes.

À ce propos, il y a un fait curieux à constater.

Le _coitus maritalis_ que j'ai repris plus tard n'était pas

suffisant pour éloigner les idées masochistes, comme cela a

lieu régulièrement avec le coït masochiste.

Quant à l'essence du masochisme, je suis d'avis que les idées,

par conséquent le côté intellectuel, constituent le phénomène

principal, le phénomène lui-même. Si la réalisation des idées

masochistes (par conséquent la flagellation passive,

etc.) était le but désiré, alors comment expliquer ce fait

contradictoire qu'une grande partie des masochistes n'essaient

jamais de réaliser leurs idées, ou, s'ils le font, qu'ils en

sortent complètement dégrisés ou au moins qu'ils n'y trouvent

pas la satisfaction qu'ils espéraient.

Enfin je ne voudrais pas laisser échapper l'occasion de

confirmer, par mon expérience, que le nombre des masochistes,

surtout dans les grandes villes, paraît être très

considérable. La seule source pour de pareils renseignements,

car il n'y a guère de communications _inter viros_, est dans

les dépositions des prostituées et, comme elles s'accordent

dans les points principaux, on peut considérer certains faits

comme prouvés.

Ainsi il est bien établi que chaque prostituée expérimentée

est munie d'un instrument destinée à la flagellation

(habituellement une baguette); mais il faut, à ce propos,

rappeler qu'il y a des hommes qui se font flageller pour

stimuler leurs désirs sexuels, et qui, contrairement aux

masochistes, considèrent la flagellation comme un moyen.

D'autre part, presque toutes les prostituées sont d'accord

dans leurs assertions pour dire qu'il y a un certain nombre

d'hommes qui aiment à jouer le rôle d'esclaves, c'est-à-dire

à s'entendre appeler ainsi, à se laisser injurier, fouler aux

pieds et même battre.

Bref, le nombre des masochistes est plus grand qu'on ne le

suppose.

La lecture du chapitre de votre livre sur ce sujet m'a

fait, ainsi que vous pouvez vous l'imaginer, une formidable

impression. Je crus à une guérison, mais à une guérison par la

logique d'après la maxime: tout comprendre, c'est tout guérir.

Il est vrai qu'il ne faut entendre le mot guérison qu'avec

une certaine restriction, et qu'il faut bien distinguer

entre sentiments généraux et idées concrètes. Les premiers ne

peuvent jamais se supprimer. Ils surgissent comme l'éclair;

ils sont là et l'on ne sait comment ni d'où ils viennent. Mais

on peut éviter la pratique du masochisme en s'abandonnant aux

images concrètes et cohérentes ou du moins on peut l'endiguer

en quelque sorte.

À l'heure qu'il est, ma situation a changé. Je me dis: Quoi!

tu t'enthousiasmes pour des objets que réprouve non seulement

le sens esthétique des autres, mais aussi le tien! Tu trouves

beau et désirable ce qui, d'après ton jugement, est vilain,

bas, ridicule et en même temps impossible! Tu désires une

situation dans laquelle en réalité tu ne voudrais jamais

entrer! Voilà les contre-motifs qui agissent comme entraves,

dégrisent et coupent court aux fantaisies. En effet, depuis la

lecture de votre livre (au commencement de cette année), je ne

me suis pas une seule fois laissé aller aux rêveries, bien

que les tendances masochistes se manifestent à intervalles

réguliers.

Du reste, je dois avouer que le masochisme, malgré son

caractère pathologique très prononcé, non seulement ne peut

pas gâter le bonheur de ma vie, mais n'a pas non plus la

moindre action sur ma vie sociale. Pendant la période exempte

du masochisme, je suis un homme très normal en ce qui

concerne mes actions et mes sentiments. Au moment de mes accès

masochistes, il se produit une grande révolution dans le monde

de mes sentiments, mais ma vie extérieure ne change en rien.

J'ai une profession qui exige que je me montre beaucoup dans

la vie publique. Or, j'exerce ma profession, pendant l'état

masochiste, aussi bien que pendant d'autres périodes.

L'auteur de ce mémoire m'a encore envoyé les notes suivantes:

I. D'après mon expérience, le masochisme est dans tous les

cas congénital et n'est jamais créé par l'individu. Je sais

positivement que je n'ai jamais été battu sur les fesses,

que mes idées masochistes se sont manifestées dès ma première

jeunesse, et que j'ai caressé de pareilles idées depuis le

moment où j'ai commencé à penser. Si l'origine de ces idées

était due à un coup reçu, je n'en aurais pas assurément perdu

le souvenir. Ce qui est caractéristique, c'est que ces idées

étaient là bien avant l'existence du _libido_.

Mais alors les représentations étaient tout à fait sans sexe.

Je me rappelle qu'étant enfant, j'étais très excité (pour ne

pas dire agité) lorsqu'un garçon plus âgé que moi me

tutoyait, tandis que je lui disais: «vous». Je recherchais les

conversations avec lui et j'avais soin d'arranger les choses

de telle façon que ces tutoiements reviennent le plus souvent

possible au cours de notre entretien. Plus tard, quand je fus

plus avancé au point de vue sexuel, ces choses n'avaient de

charme pour moi que lorsqu'elles avaient lieu avec une femme

relativement plus âgée.

II. Je suis, au point de vue physique et psychique, d'un

caractère tout à fait viril. Très barbu et le corps entier

très poilu. Dans mes rapports non masochistes avec la femme,

la position dominante de l'homme est pour moi une condition

indispensable, et je repousserais avec énergie toute

tentative qui y porterait atteinte. Je suis énergique bien

que médiocrement brave, mais le manque de bravoure disparaît

surtout quand mon orgueil a été blessé. En présence des

événements de la nature (orage, tempête sur la mer, etc.), je

suis tout à fait calme [49].

[Note 49: Cette différence de bravoure en présence des

éléments de la nature d'un côté, et en présence des conflits

de la volonté de l'autre, est en tout cas bien frappante

(comparez Observation 44); bien que, dans ce cas, elle

constitue la seule marque d'_effeminatio_ dont il a été fait

mention.]

Mes penchants masochistes n'ont pas, non plus, rien de ce

qu'on pourrait appeler de féminin ou d'efféminé. Il est vrai

qu'alors domine le penchant à être sollicité et recherché

par la femme; cependant les rapports avec la «Souveraine»,

rapports tant désirés, ne sont pas les mêmes que ceux qui

existent entre femme et homme; mais c'est la condition

de l'esclave vis-à-vis du maître, de l'animal domestique

vis-à-vis de son propriétaire. En tirant les conséquences

extrêmes du masochisme, on ne peut conclure autrement qu'en

disant que l'idéal du masochiste c'est d'avoir une situation

analogue à celle du chien ou du cheval. Ces deux animaux sont

la propriété d'un maître qui les maltraite à sa guise sans

qu'il doive en rendre compte à qui que ce soit.

C'est précisément ce pouvoir absolu sur la vie et sur la

mort, comme on ne le possède que sur l'esclave et sur l'animal

domestique, qui constitue l'alpha et l'oméga de toutes les

représentations masochistes.

III. La base de toutes les idées masochistes c'est le

_libido_. Dès qu'il y a flux ou reflux dans ce dernier, le

même phénomène se produit dans les fantaisies du masochisme.

D'autre part, les images évoquées, aussitôt qu'elles se

présentent à l'esprit, renforcent considérablement le

_libido_. Je n'ai pas naturellement de grands besoins sexuels.

Mais, quand les représentations masochistes surgissent dans

mon imagination, je suis poussé au coït à tout prix (dans la

plupart des cas je suis alors entraîné vers les femmes les

plus viles), et si je ne cède pas assez tôt à cette poussée,

le _libido_ monte en peu de temps jusqu'au satyriasis. On

pourrait à ce propos parler de cercle vicieux.

Le _libido_ se produit ou parce que j'ai laissé passer un

certain laps de temps ou par une excitation particulière,

quand même elle ne serait pas de nature masochiste, par

exemple par un baiser. Malgré cette origine, le _libido_, en

vertu des idées masochistes qu'il évoque, se transforme en un

_libido_ masochiste, c'est-à-dire impur.

Il est du reste incontestable que le désir est

considérablement renforcé par les impressions accidentelles,

et surtout par le séjour dans les rues d'une grande ville.

La vue de belles femmes imposantes _in natura_ de même qu'_in

effigie_ produit de l'excitation. Pour celui qui est sous le

coup du masochisme, toute la vie des phénomènes extérieurs est

empreinte de masochisme, du moins pendant la durée de l'accès.

La gifle que la patronne donne à l'apprenti, le coup de

fouet du cocher, tout cela produit au masochiste de profondes

impressions, tandis que ces faits le laissent froid ou lui

causent même du dégoût en dehors des périodes d'accès.

IV. En lisant les romans de Sacher-Masoch, je fus déjà frappé

par l'observation que, chez le masochiste, des sentiments

sadistes se mêlent de temps en temps aux autres sentiments.

Chez moi aussi j'ai découvert parfois des sentiments

sporadiques de sadisme. Je dois cependant faire observer que

les sentiments sadistes ne sont pas aussi marqués que les

sentiments masochistes, et, outre qu'ils ne se manifestent que

rarement et d'une façon accessoire, ils ne sortent jamais du

cadre de la vie des sentiments abstraits, et surtout ils ne

revêtent jamais la forme des représentations concrètes et

cohérentes. Toutefois, l'effet sur le _libido_ est le même

dans les deux cas.

Ce cas est remarquable par l'exposé complet des faits psychiques qui

constituent le masochisme.

Le cas qu'on va lire plus loin, l'est aussi par l'extravagance

particulière des actes émanant de la perversion. Ce cas est

particulièrement de nature à montrer nettement les rapports qui

existent entre la soumission à la femme, l'humiliation par la femme et

l'étrange effet sexuel qui en résulte.

OBSERVATION 50.--Masochisme. M. Z..., fonctionnaire, cinquante

ans, grand, musculeux, bien portant, prétend être né de

parents sains; cependant, à sa naissance, le père avait trente

ans de plus que la mère. Une soeur de deux ans plus âgée que

Z..., est atteinte de la monomanie de la persécution.

L'extérieur de Z... n'offre rien d'étrange. Le squelette est

tout à fait viril, la barbe est forte, mais le torse n'a

pas de poil du tout. Il dit lui-même qu'il est un homme

sentimental qui ne peut rien refuser à personne; toutefois

il est emporté, brusque, mais il se repent aussitôt de ses

mouvements de colère. Z... prétend n'avoir jamais pratiqué

l'onanisme. Dès sa jeunesse, il avait des pollutions nocturnes

dans lesquelles l'acte sexuel n'a jamais joué un rôle, mais

toujours la femme seule. Il rêvait, par exemple, qu'une femme

qui lui était sympathique, s'appuyait fortement contre lui ou,

qu'étant couché sur l'herbe, la femme par plaisanterie montait

sur son dos. De tout temps, Z... eut horreur du coït avec une

femme. Cet acte lui paraissait bestial. Malgré cela, il se

sentait attiré vers la femme. Il ne se sentait à son aise et

à sa place que dans la compagnie de belles filles et de belles

femmes. Il était très galant sans être importun.

Une femme plantureuse, avec de belles formes et surtout un

beau pied, pouvait, quand il la voyait assise, le mettre dans

la plus grande excitation. Il sentait alors le désir violent

de s'offrir pour lui servir de siège et pouvoir «supporter

tant de splendeur». Un coup de pied, un soufflet, venus

d'elle, lui auraient été le plus grand bonheur. L'idée de

faire le coït avec elle lui faisait horreur. Il éprouvait le

besoin de se mettre au service de la femme. Il lui semblait

que les femmes aiment à monter à cheval. Il délirait à l'idée

délicieuse de se fatiguer sous le poids d'une belle femme

pour lui procurer du plaisir. Il se dépeignait une pareille

situation dans tous les sens; il voyait dans son imagination

le beau pied muni d'éperons, les superbes mollets, les cuisses

rondes et molles. Toute dame de belle taille, tout beau pied

de dame excitait fortement son imagination, mais jamais il ne

laissait voir ces sensations étranges qui lui paraissaient à

lui-même anormales, et il savait toujours se dompter. Mais,

d'autre part, il n'éprouvait aucun besoin de lutter contre

elles; au contraire, il aurait regretté d'abandonner ses

sentiments qui lui sont devenus si chers.

À l'âge de trente-deux ans, Z... fit par hasard la

connaissance d'une femme de vingt-sept ans qui lui était très

sympathique, qui était divorcée de son mari et qui se trouvait

dans la misère. Il s'intéressa à elle, travailla pour elle

pendant des mois et sans aucune intention égoïste. Un soir

elle lui demanda impérieusement une satisfaction sexuelle;

elle lui fit presque violence. Le coït eut lieu. Z... prit

la femme chez lui, vécut avec elle, faisant le coït avec

modération; mais il considérait le coït plutôt comme une

charge que comme un plaisir; ses érections devinrent faibles;

il ne put plus satisfaire la femme et, un jour, celle-ci

déclara qu'elle ne voulait plus continuer ses rapports avec

lui puisqu'il l'excitait sans la satisfaire. Bien qu'il

aimât profondément cette femme, il ne pouvait renoncer à ses

fantaisies étranges. Il vécut donc en camarade avec elle,

regrettant beaucoup de ne pouvoir la servir de la façon qu'il

aurait désiré.

La crainte que ses propositions soient mal accueillies, ainsi

qu'un sentiment de honte, l'empêchaient de se révéler à elle.

Il trouvait une compensation dans ses rêves. Il rêvait entre

autres être un beau coursier fougueux et être monté par une

belle femme. Il sentait le poids de la cavalière, les rênes

auxquelles il devait obéir, la pression de la cuisse contre

ses flancs, il entendait sa voix belle et gaie. La fatigue lui

faisait perler la sueur, l'impression de l'éperon faisait le

reste et provoquait parfois l'éjaculation au milieu d'une vive

sensation de volupté.

Sous l'obsession de pareils rêves, Z..., il y a sept ans,

surmonta ses craintes et chercha à reproduire dans la réalité

une scène analogue.

Il réussit à trouver des «occasions convenables».

Voici ce qu'il rapporte à ce sujet: «... Je savais toujours

m'arranger de façon que, dans une occasion donnée, elle

s'assît spontanément sur mon dos. Alors je m'efforçais de

lui rendre cette situation aussi agréable que possible, et

je faisais tant et si bien qu'à la prochaine occasion c'était

elle qui me disait: «Viens, je veux chevaucher sur toi.» Étant

de grande taille, je m'appuyais des deux mains sur une chaise,

je mettais mon dos dans une position horizontale et elle

l'enfourchait comme les hommes ont l'habitude de monter à

cheval. Je contrefaisais alors autant que possible tous les

mouvements d'un cheval et j'aimais à être traité par elle

comme une monture et sans aucun égard. Elle pouvait me battre,

piquer, gronder, caresser, tout faire selon son bon plaisir.

Je pouvais supporter, pendant une demi-heure ou trois quarts

d'heure, des personnes pesant 60 à 80 kilogrammes. Après

ce laps de temps, je demandais toujours un moment de repos.

Pendant cet entr'acte, les rapports entre ma «souveraine» et

moi étaient tout à fait inoffensifs, et nous ne parlions pas

même de ce qui venait de se passer. Un quart d'heure après,

j'étais complètement reposé, et je me mettais de nouveau à

la disposition de ma «souveraine». Quand le temps et les

circonstances le permettaient, je continuais ce manège trois

ou quatre fois de suite. Il arrivait que je m'y livrais dans

la matinée et dans l'après-midi du même jour. Après, je ne

sentais aucune fatigue ni aucun malaise, seulement j'avais

peu d'appétit dans ces journées. Quand c'était possible, je

préférais avoir le torse nu pour mieux sentir les coups de

cravache. Ma «souveraine» était obligée d'être décente. Je la

préférais avec de belles bottines, de beaux bas, des pantalons

courts et serrant aux genoux, le torse complètement habillé,

la tête coiffée d'un chapeau et les mains gantées.»

M. Z... rapporte ensuite que, depuis sept ans, il n'a plus

fait le coït, mais qu'il se sentait tout de même puissant.

Le «chevauchage par la femme» remplace complètement pour

lui cet acte «bestial», même lorsqu'il ne parvient pas à

l'éjaculation.

Depuis huit mois, Z... a fait le voeu de renoncer à son sport

masochiste, et il a tenu parole. Toutefois, il avoue que si

une femme un peu belle lui disait sans ambage: «Viens, je veux

t'enfourcher!» il n'aurait pas la force de résister à cette

tentation. Z... demande à être éclairé et à savoir si son

anomalie est guérissable, s'il doit être détesté comme un

homme vicieux ou s'il n'est qu'un malade qui mérite de la

pitié.

Le cas que voici ressemble beaucoup au précédent.

OBSERVATION 51.--Un homme trouve sa satisfaction sexuelle de

la manière suivante. Il va de temps en temps chez une

_puella publica_. Il fait serrer son pénis dans un anneau de

porcelaine, tels qu'on en emploie pour suspendre les rideaux

des fenêtres. On attache sur cet anneau deux ficelles qu'on

passe entre ses jambes par derrière et qu'on attache ensuite

au lit. Alors l'homme prie la femme de le fouetter sans

miséricorde et de le traiter comme un cheval rétif. Plus

la femme le pousse à tirer par ses cris et par les coups de

fouet, plus il sent augmenter en lui l'excitation sexuelle;

il a une érection probablement favorisée mécaniquement par

la compression des _vena dorsalis penis_ qui sont serrées par

l'anneau lorsque les ficelles sont trop tendues. L'érection

augmentant, le membre est comprimé par l'anneau, et enfin

l'éjaculation se produit avec une vive sensation de volupté.

Déjà, dans les observations précédentes, l'action d'être foulé aux

pieds joue un rôle, à côté d'autres phénomènes, pour exprimer chez

le masochiste les situations d'humilié et de souffre-douleur. On voit

l'emploi exclusif et étendu dans la plus grande mesure de ce moyen

dans le cas classique suivant que Hammond (_op. cit._, p. 28), cite

d'après une observation du Dr Cox[50], de Colorado.

[Note 50: _Transactions of the Colorado State medical society

quoted in the Alienist and Neurologist_, 1883. April, p. 347.]

Ces cas forment un degré intermédiaire entre un autre genre de

perversion et constituent un groupe spécial.

OBSERVATION 52.--X..., mari modèle, avec des principes moraux

rigoureux, père de plusieurs enfants, est pris par moments, ou

pour mieux dire par accès, de l'envie d'aller au bordel, d'y

choisir deux ou trois des plus grandes filles et de s'enfermer

avec elles. Alors il met son torse à nu, se couche par terre,

croise les bras sur l'abdomen, ferme les yeux et fait marcher

la _puella_ sur sa poitrine nue, sur son cou et sa figure, en

la priant d'enfoncer vigoureusement à chaque pas les talons

dans sa chair. À l'occasion, il demande des filles encore plus

lourdes ou quelques autres exercices qui rendent le procédé

encore plus cruel. Au bout de deux ou trois heures, il en a

assez, paie son compte et va à ses affaires pour revenir, une

semaine après, se procurer de nouveau ce plaisir étrange.

Il arrive aussi quelquefois qu'il fait monter une de ces

filles sur sa poitrine, et les autres doivent alors la prendre

et la faire tourner sur ses talons comme une toupie jusqu'à ce

que la peau de M. X... saigne sous les talons des bottines.

Souvent une des filles est obligée de se placer de façon à ce

qu'elle tienne la bottine sur ses deux yeux et que le talon

presse un peu la pupille de l'un des yeux tandis que l'autre

pied chaussé est sur le cou. Dans cette position, il soutient

le poids d'une personne d'environ 150 livres pendant quatre ou

cinq minutes.

L'auteur parle d'une douzaine de cas analogues dont il a eu

connaissance. Hammond suppose avec raison que cet homme, étant

devenu impuissant dans ses rapports avec les femmes, cherchait

et trouvait, par ce procédé étrange, un équivalent du coït;

pendant qu'il laissait piétiner son corps jusqu'à en saigner,

il éprouvait d'agréables sensations sexuelles accompagnées

d'éjaculation.

Les neuf cas de masochisme que nous avons cités jusqu'ici et beaucoup

d'autres cas analogues dont les auteurs font mention, constituent

l'opposé du groupe des cas sadistes dont nous avons donné la

description plus haut. De même que, dans ce groupe des sadistes, des

hommes pervers cherchent une excitation et trouvent une satisfaction

en maltraitant la femme, de même, dans le masochisme, ils cherchent à

obtenir un effet semblable en endurant des mauvais traitements.

Mais, fait curieux, le groupe des sadistes, celui des assassins même,

n'est pas sans avoir un pendant correspondant à celui du masochisme.

Dans ses extrêmes conséquences, le masochisme devrait aboutir au vif

désir de se faire donner la mort par une personne de l'autre sexe, de

même que le sadisme atteint son plus haut degré dans l'assassinat par

volupté. Mais contre cette extrême conséquence se dresse l'instinct

de la conservation, de sorte que l'idée extrême n'arrive jamais à être

mise à exécution.

Quand tout l'édifice du masochisme n'est échafaudé qu'_in petto_,

l'imagination des individus atteints peut même aller jusqu'aux idées

extrêmes, ainsi que le prouve le cas suivant.

OBSERVATION 53.--Un homme d'âge moyen, marié et père de

famille, qui a toujours mené une _vita sexualis_ normale, mais

qui prétend être né d'une famille très nerveuse, me fait les

communications suivantes. Dans sa premières jeunesse, il était

sexuellement très excité toutes les fois qu'il voyait une

femme qui égorgeait un animal avec un couteau. À partir de

cette époque, il fut pendant des années plongé dans ce rêve

voluptueux que des femmes armées de couteaux le piquaient, le

blessaient et même le tuaient. Plus tard, quand il commença à

avoir des rapports sexuels normaux, ces idées perdirent pour

lui tout leur charme pervers.

Il faut rapprocher ce dernier cas des observations citées plus haut

et d'après lesquelles il y a des hommes qui trouvent une jouissance

sexuelle à se laisser blesser légèrement par des femmes et à être

menacés de mort par elles.

Ces fantaisies donneront peut-être l'explication de l'étrange fait qui

va suivre et que je dois à une communication de M. le Dr Koerber de

Hankau (Silésie).

OBSERVATION 54.--Une dame m'a raconté l'histoire suivante.

Jeune fille ignorante, elle fut mariée à un homme d'environ

trente ans. La première nuit du mariage, il lui mit presque

par force un petit bassin avec du savon dans les mains; il

voulut alors, sans autre marque d'amour, qu'elle lui savonnât

le menton et le cou comme s'il devait se faire la barbe. La

jeune femme, tout à fait inexpérimentée, fit ce que son

mari exigeait, et fut très étonnée de n'avoir, pendant les

premières semaines de son mariage, appris rien autre chose des

mystères de la vie matrimoniale. Son mari lui déclara que son

plus grand plaisir était de se faire savonner la figure par

elle. La jeune femme ayant plus tard consulté des amies,

décida son mari à faire le coït et, comme elle l'affirme

formellement, elle eut de lui par la suite trois enfants. Le

mari est travailleur, même très rangé, mais il est brusque et

morose. Il exerce le métier de négociant.

Il est très admissible que l'homme dont il est ici question ait

considéré l'acte d'être rasé (ou les préparatifs par le savonnage)

comme la réalisation symbolique d'idées de blessures et d'égorgement,

de fantaisies sanguinaires, comme les idées qui hantèrent, dans un

autre cas, un homme d'un certain âge pendant sa jeunesse, et que c'est

cette symbolisation qui lui a procuré l'excitation et la satisfaction

sexuelles. La parfaite contre-partie sadiste de ce cas ainsi envisagé

se trouve dans l'observation 35 qui traite d'un cas de sadisme

symbolique.

D'ailleurs, il y a tout un groupe de masochistes qui se contentent des

signes symboliques de la scène qui correspond à leur perversion. Ce

groupe correspond au groupe des sadistes «symboliques», ainsi que les

groupes masochistes que nous avons cités plus haut correspondent aux

autres groupes du sadisme. Les désirs pervers du masochiste

peuvent (bien entendu toujours dans son imagination) aller jusqu'à

«l'assassinat passif par volupté», mais, d'autre part, ils peuvent

se contenter de simples indications symboliques de cette situation

désirée. D'habitude cette situation se traduit par des mauvais

traitements, ce qui, objectivement, dépasse le rêve d'être tué, mais

reste en deçà de l'idée subjective.

À côté de l'observation 54, nous tenons encore à citer quelques

cas analogues dans lesquels les scènes désirées et arrangées par le

masochiste n'ont qu'un caractère purement symbolique et ne servent que

pour indiquer la situation tant désirée.

OBSERVATION 55.--(Pascal, _Igiene dell Amore_.) Tous les trois

mois, un homme d'environ quarante-cinq ans, venait chez une

prostituée et lui payait 10 francs pour faire ce qui suit. La

_puella_ devait le déshabiller, lui lier pieds et mains, lui

bander les yeux et en outre fermer les volets des fenêtres

pour rendre la chambre obscure. Alors elle le faisait asseoir

sur un divan et l'abandonnait dans cet état.

Une demi-heure plus tard, la fille devait revenir et délier

les cordes. L'homme payait alors et s'en allait satisfait pour

revenir dans trois mois.

Il paraît que cet homme en restant dans l'obscurité, complétait par

son imagination l'idée qu'il était livré sans défense au pouvoir

absolu d'une femme. Le cas suivant est encore plus étrange; c'est une

comédie compliquée pour satisfaire des désirs masochistes.

OBSERVATION 56.--(Dr Pascal, _ibid._) À Paris, un individu se

rendait à des soirées fixées d'avance dans un appartement dont

la propriétaire était disposée à se prêter à ses penchants

étranges. Il entrait en tenue de soirée dans le salon de la

dame qui devait le recevoir en grande toilette et d'un air

hautain. Il l'appelait «marquise» et elle devait l'appeler:

«mon cher comte». Il parlait ensuite du bonheur de la trouver

toute seule, de son amour et de l'heure du berger. La dame

devait alors jouer le rôle d'une dame froissée dans sa

dignité. Le prétendu comte s'enflammait de plus en plus et

demandait à la pseudo-marquise de lui poser un baiser sur

l'épaule. Grande scène d'indignation; elle sonne, un valet

loué exprès à cet effet, entre et met le comte à la porte. Le

comte s'en va très content et paie richement les personnes qui

ont joué cette comédie préparée.

Il faut distinguer de ce «masochisme symbolique» le «masochisme idéal»

dans lequel la perversion psychique reste dans le domaine de l'idée et

de l'imagination et n'essaie jamais de transporter dans la réalité les

scènes rêvées. On peut considérer comme exemples de «masochisme idéal»

les observations 49 et 53. On peut y faire rentrer aussi les deux

cas suivants: le premier concerne un individu taré physiquement et

intellectuellement, portant des marques de dégénérescence, et chez

lequel l'impuissance physique et psychique s'est produite très tôt.

OBSERVATION 57.--M. Z..., vingt-deux ans, célibataire, m'a

été amené par son tuteur pour consultation médicale, le jeune

homme étant très nerveux et, de plus, sexuellement anormal.

Son père, au moment de la conception, avait une maladie de

nerfs.

Le malade était un enfant vif et doué de talents. On constata

chez lui la masturbation dès l'âge de sept ans. À partir de

neuf ans, il devint distrait, oublieux, ne pouvant faire de

progrès dans ses études.

On était obligé de l'aider par des répétitions et par

protection; c'est avec beaucoup de peine qu'il put finir ses

classes au _Real-gymnasium;_ pendant son année de volontariat,

il se fit remarquer par son indolence, son manque de mémoire

et divers coups de tête.

Ce qui amena à demander une consultation médicale fut un

incident dans la rue. Z... s'était approché d'une dame et,

d'une manière très importune, au milieu des marques d'une vive

surexcitation, il avait voulu entamer une conversation à tout

prix.

Le malade donne comme motif qu'il a voulu, par la conversation

avec une honnête fille, s'exciter afin d'être capable de faire

le coït avec une prostituée.

Le père de Z... considère son fils comme un garçon

originairement bon et moral, mais sans énergie, faible,

troublé, souvent désespéré des insuccès de la vie qu'il a

menée jusqu'ici, comme un homme indolent qui ne s'intéresse

qu'à la musique pour laquelle il a beaucoup de talent.

L'extérieur physique du malade, notamment son crâne

plagiocéphale, ses grandes oreilles écartées, l'innervation du

côté droit de la bouche, l'expression névropathique des yeux,

indiquent un névropathe dégénéré.

Z... est d'une grande taille, robuste de corps, d'une

apparence tout à fait virile. Le bassin est viril, les

testicules sont bien développés; pénis très gros, _mons

Veneris_ très poilu, le testicule droit descend plus bas que

le gauche, le réflexe crémastérien des deux côtés est faible.

Au point de vue intellectuel, le malade est au-dessous de la

moyenne. Il sent lui-même son insuffisance, se plaint de son

indolence et prie qu'on lui rende la force de caractère. Son

attitude gauche, embarrassée, son regard effarouché et son

maintien nonchalant indiquent la masturbation. Le malade

convient que, depuis l'âge de sept ans jusqu'à il y a un an et

demi, il s'est masturbé de 8 à 12 fois par jour. Jusqu'à ces

dernières années, époque où il devint neurasthénique (douleurs

à la tête, incapacité intellectuelle, irritation spinale,

etc.), il prétend avoir éprouvé toujours beaucoup de volupté

en se masturbant. Depuis, il n'a plus cette sensation, et la

masturbation a perdu pour lui tout son charme. Il est devenu

de plus en plus timide, mou, sans énergie, lâche et craintif;

il ne prend plus intérêt à rien, ne vaque à ses affaires que

par devoir et se sent exténué. Il n'a jamais pensé au coït et,

à son point de vue d'onaniste, il ne comprend pas comment les

autres peuvent y trouver du plaisir.

J'ai recherché l'inversion sexuelle; j'ai obtenu un résultat

négatif.

Il prétend n'avoir jamais senti de penchant pour les personnes

de son propre sexe. Il croit plutôt avoir eu par ci par là une

faible inclination pour les femmes. Il prétend avoir été amené

à l'onanisme de lui-même. À l'âge de treize ans, il remarqua

pour la première fois l'émission de sperme à la suite des

manipulations onanistes.

Ce n'est qu'après avoir longuement insisté que Z... consentit

à révéler tout entière sa _vita sexualis_. Ainsi qu'il ressort

des renseignements qui suivront, on pourrait le classer comme

un cas de masochisme idéal combiné à un sadisme rudimentaire.

Le malade se rappelle bien distinctement que, dès l'âge de six

ans, des «idées de violence» ont germé spontanément dans son

esprit. Il était obsédé par l'idée que la fille de chambre

lui écartait de force les jambes pour montrer ses parties

génitales à d'autres personnes; qu'elle essayait de le jeter

dans l'eau froide ou bouillante pour lui causer de la douleur.

Ces idées de violence étaient accompagnées du sensations de

volupté et provoquaient la masturbation. Plus tard, c'est le

malade lui-même qui évoquait dans son imagination ces tableaux

afin de se stimuler à la masturbation. Ils jouaient même un

rôle dans ses rêves, mais ils n'amenaient jamais la pollution,

évidemment parce que le malade se masturbait outre mesure

pendant la journée.

Avec le temps se joignirent à ces idées masochistes de

violence des idées sadiques. D'abord c'était l'image de

garçons qui, par violence, se masturbaient mutuellement et se

coupaient réciproquement les parties génitales. Souvent alors

il se mettait en imagination dans le rôle d'un de ces garçons,

tantôt dans le rôle actif, tantôt dans le rôle passif.

Plus tard, son esprit fut préoccupé par l'image de filles et

de femmes qui s'exhibitionnaient l'une devant l'autre; il se

présentait à son imagination des scènes où la fille de chambre

écartait de force les cuisses d'une autre fille et lui tirait

les poils du pubis; ensuite c'étaient des garçons cruels qui

piquaient des filles et leur pinçaient les parties génitales.

Tous ces tableaux provoquaient chez lui des excitations

sexuelles; mais il n'eut jamais de penchants à jouer un rôle

actif dans ces scènes ou de les subir passivement. Il

lui suffisait de se servir de ces représentations pour

l'automasturbation. Depuis un an et demi ces scènes et ces

désirs sont devenus plus rares, à la suite de la diminution

du _libido_ et de l'imagination sexuelle, mais leur sujet

est resté toujours le même. Les idées de violence masochiste

prévalent sur les idées sadistes. Depuis ces temps derniers,

quand il aperçoit une dame, il lui vient toujours l'idée

qu'elle a les mêmes idées sexuelles que lui. Cela explique en

partie son embarras dans son commerce avec le monde. Comme

le malade a entendu dire qu'il serait débarrassé de ses idées

sexuelles qui lui sont devenues importunes, s'il s'habituait

à une satisfaction normale de son instinct, il a, au cours des

derniers dix-huit mois, tenté deux fois d'accomplir le coït,

bien que cet acte lui répugnât et qu'il ne se promît aucun

succès. Aussi l'essai s'est-il terminé chaque fois par un

échec complet. La seconde fois il éprouva, au moment de sa

tentative, une telle répugnance qu'il repoussa la fille et se

sauva à toutes jambes.

Le second cas est l'observation suivante qu'un collègue a mise à ma

disposition. Bien qu'aphoristique elle est de nature à montrer le

caractère du masochisme, la conscience de la soumission.

OBSERVATION 58.--Masochisme. Z..., vingt-sept ans, artiste,

de vigoureuse constitution physique, d'extérieur agréable,

prétend n'être pas taré; bien portant pendant son enfance; est

depuis l'âge de vingt-trois ans nerveux et enclin aux idées

hypocondriaques. Au point de vue sexuel, il a un penchant à

la fanfaronnade, mais toutefois il n'est pas capable de grands

exploits. Malgré les avances que lui font les femmes, ses

rapports avec elles se bornent à des caresses innocentes. Avec

cela, il a un penchant curieux à convoiter les femmes qui se

montrent farouches avec lui. Depuis l'âge de vingt-cinq

ans, il a fait lui-même la constatation que les femmes,

fussent-elles les plus laides, provoquent en lui une

excitation sexuelle aussitôt qu'il aperçoit un trait impérieux

et hautain dans leur caractère. Un mot de colère de la bouche

d'une femme suffit pour provoquer chez lui les érections les

plus violentes. Il était un jour assis au café et entendit la

caissière, femme d'ailleurs très laide, gronder vertement

et d'une voix énergique le garçon. Cette scène lui causa une

violente émotion sexuelle qui, en peu de temps, aboutit à

l'éjaculation. Z... exige des femmes avec lesquelles il doit

avoir des rapports sexuels qu'elles le repoussent et lui

fassent des misères de toutes sortes. Il dit que, seules,

les femmes qui ressemblent aux héroïnes des romans de

Sacher-Masoch pourraient l'exciter.

Ces faits où toute la perversion de la _vita sexualis_ ne se manifeste

que dans le domaine de l'imagination et de la vie intérieure des idées

et de l'instinct, et n'arrive que rarement à la connaissance d'autrui,

paraissent être assez fréquents. Leur signification pratique, comme

en général celle du masochisme qui n'offre pas un aussi grand intérêt

médico-légal que le sadisme, consiste uniquement dans l'impuissance

psychique dans laquelle tombent ordinairement les individus atteints

de cette perversion; leur portée pratique consiste en outre dans un

penchant violent à la satisfaction solitaire sous l'influence

d'images adéquates et dans les conséquences que ces pratiques peuvent

entraîner.

Le masochisme est une perversion très fréquente, cela ressort

suffisamment de ce qu'on en a déjà cité scientifiquement des cas

relativement très nombreux; les diverses observations publiées plus

haut en prouvent aussi la grande extension.

Les ouvrages qui s'occupent de la prostitution des grandes villes

contiennent également de nombreux documents sur cette matière[51].

[Note 51: Léo Taxil (_op. cit._, p. 238), donne la description

de scènes masochistes dans les bordels de Paris. Là aussi on appelle

«esclave» l'homme atteint de cette perversion.]

Un fait intéressant et digne d'être noté, c'est qu'un des hommes les

plus célèbres de tous les temps ait été atteint de cette perversion et

en ait parlé dans son autobiographie bien qu'avec une interprétation

quelque peu erronée.

Il ressort des _Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau que ce grand

homme était atteint de masochisme.

Rousseau, dont la vie et la maladie ont été analysées par Moebius

(_J.-J. Rousseau Krankheitsgeschichte_, Leipzig 1889) et par

Châtelain (_La folie de J.-J. Rousseau_, Neuchâtel 1890) raconte dans

ses _Confessions_ (1re partie Ier livre) combien Mlle Lambercier,

alors âgée de trente ans, lui en imposait lorsque, à l'âge de huit

ans, il était en pension et en apprentissage chez le frère de cette

demoiselle. L'irritation de la dame, quand il ne savait promptement

répondre à une de ses questions, ses menaces de le fouetter, lui

faisaient la plus profonde impression. Ayant reçu un jour une punition

corporelle de la main de Mlle L..., il éprouva, en dehors de la

douleur et de la honte, une sensation voluptueuse et sensuelle qui

lui donna une envie violente de recevoir encore d'autres corrections.

Seule la crainte de faire de la peine à la dame, empêchait Rousseau

de provoquer les occasions pour éprouver cette douleur voluptueuse. Un

jour cependant il s'attira malgré lui une nouvelle punition de la main

de Mlle L... Ce fut la dernière, car Mlle Lambercier dut s'apercevoir

de l'effet étrange que produisait cet acte et, à partir de ce moment,

elle ne laissa plus dormir dans sa chambre ce garçon de huit ans.

Depuis R... éprouvait le besoin de se faire punir de la même façon

qu'avec Mlle Lambercier, par des dames qui lui plaisaient, bien qu'il

affirme n'avoir rien su des rapports sexuels avant d'être devenu jeune

homme. On sait que ce ne fut qu'à l'âge de trente ans que Rousseau fut

initié aux vrais mystères de l'amour par Mme de Warens et qu'il perdit

alors son innocence. Jusque-là il n'avait que des sentiments et

des langueurs pour les femmes en vue d'une flagellation passive et

d'autres idées masochistes.

Rousseau raconte _in extenso_ combien, avec ses grands besoins

sexuels, il a souffert de cette sensualité étrange et évidemment

éveillée par les coups de fouet, languissant de désirs et hors d'état

de pouvoir les manifester. Ce serait cependant une erreur de

croire que Rousseau ne tenait qu'à la flagellation seule. Celle-ci

n'éveillait en lui qu'une sphère d'idées appartenant au domaine du

masochisme. C'est là que se trouve en tout cas le noyau psychologique

de son intéressante auto-observation. L'essentiel chez Rousseau

c'était l'idée d'être soumis à la femme. Cela ressort nettement de ses

_Confessions_ où il déclare expressément:

«Être aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres,

avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces

jouissances.»

Ce passage prouve donc que la conscience de la soumission et de

l'humiliation devant la femme était pour lui la principale chose.

Il est vrai que Rousseau lui-même était dans l'erreur en supposant que

ce penchant à s'humilier devant la femme n'avait pris naissance que

par la représentation de la flagellation qui avait donné lieu à une

association d'idées.

«N'osant jamais déclarer mon goût, je l'amusais du moins par des

rapports qui m'en conservaient l'idée.»

Pour pouvoir saisir complètement le cas de Rousseau et découvrir

l'erreur dans laquelle il a dû tomber fatalement lui-même en analysant

son état d'âme, il faut comparer son cas avec les nombreux cas établis

de masochisme parmi lesquels il y en a tant qui n'ont rien à faire

avec la flagellation et qui par conséquent nous montrent clairement le

caractère originel et purement psychique de l'instinct d'humiliation.

C'est avec raison que Binet (_Revue anthropologique_, XXIV, p. 256)

qui a analysé à fond le cas de Rousseau, attire l'attention sur la

signification masochiste de ce cas en disant:

«Ce qu'aime Rousseau dans les femmes, ce n'est pas seulement

le sourcil froncé, la main levée, le regard sévère, l'attitude

impérieuse, c'est aussi l'état émotionnel dont ces faits sont la

traduction extérieure; il aime la femme fière, dédaigneuse, l'écrasant

à ses pieds du poids de sa royale colère.»

L'explication de ce fait énigmatique de psychologie a été résolue

par Binet par l'hypothèse qu'il s'agissait de fétichisme, à cette

différence près que l'objectif du fétichisme, l'objet d'attrait

individuel (le fétiche), ne doit pas toujours être une chose

matérielle comme la main, le pied, mais qu'il peut être aussi une

qualité intellectuelle. Il appelle ce genre d'enthousiasme «amour

spiritualiste» en opposition avec l'«amour plastique», comme cela a

lieu dans le fétichisme ordinaire.

Ces remarques sont intéressantes, mais elles ne font que donner un

mot pour désigner un fait; elles n'en fournissent aucune explication.

Est-il possible de trouver une explication de ce phénomène? C'est une

question qui nous occupera plus loin.

Chez Baudelaire, un auteur français célèbre ou plutôt mal réputé

et qui a fini dans l'aliénation mentale, on trouve des éléments de

masochisme et de sadisme. Baudelaire est aussi issu d'une famille

d'aliénés et d'exaltés. Il était dès son enfance physiquement anormal.

Sa _vita sexualis_ était certainement morbide. Il entretenait des

liaisons amoureuses avec des personnes laides et répugnantes, des

négresses, des naines, des géantes. Il exprima à une très belle femme

le désir de la voir suspendue par les mains pour pouvoir baiser ses

pieds. Cet enthousiasme pour le pied nu se montre aussi dans une de

ses poésies enfiévrées comme un équivalent de la jouissance sexuelle.

Il déclarait que les femmes sont des animaux qu'il faut enfermer,

battre et bien nourrir. Cet homme qui avouait ses penchants

masochistes et sadistes, a fini dans l'idiotie paralytique (Lombroso:

_L'homme de génie_).

Dans les ouvrages scientifiques on n'a, jusqu'à ces temps derniers,

prêté aucune attention aux faits qui constituent le masochisme. On

doit rappeler cependant que Tarnowsky (_Die krankhaften Erscheinungen

des Geschlechtssinns_, Berlin, 1866) a rencontré dans sa pratique des

hommes intelligents, très heureux en ménage, qui de temps en temps

éprouvaient le désir irrésistible de se soumettre aux traitements les

plus brutaux et les plus cyniques, de se faire injurier et battre par

des Cynèdes, des pédérastes actifs ou des prostituées.

À remarquer aussi le fait observé par Tarnowsky, que, chez certains

individus adonnés à la flagellation passive, les coups seuls, quand

même ils font saigner le corps, n'amènent pas toujours le

succès désiré (puissance ou du moins éjaculation au moment de la

flagellation). «Il faut alors déshabiller de force l'individu en

question, lui ligoter les mains, l'attacher à un banc, etc.; pendant

ces manoeuvres, il fait semblant d'opposer une résistance et de

proférer des injures. Seuls, dans ces conditions, les coups de fouet

ou de verge produisent une excitation qui aboutit à l'éjaculation.»

L'ouvrage d'O. Zimmermann (_Die Wonne des Leids_, Leipzig, 1885)

renferme bien des documents sur ce sujet, puisés dans l'histoire de la

littérature et de la civilisation[52].

[Note 52: Il faut cependant bien séparer le masochisme de la thèse

principale soutenue dans cet ouvrage, que l'amour contient toujours

une part de douleur. De tout temps on a dépeint les langueurs de

l'amour non partagé comme pleines de délices et de souffrances à

la fois, et les poètes ont parlé des «tortures délicieuses» de

la «volupté douloureuse». Il ne faut pas confondre cela avec les

phénomènes du masochisme, ainsi que le fait Zimmermann. De même on ne

peut comprendre dans cette catégorie les cas où l'on appelle cruelle

l'amante qui ne veut pas se livrer. Toutefois, il est curieux de

remarquer que Hamerling (_Amor und Psyche_, 4e chant), pour exprimer

ce sentiment, a choisi des images tout à fait masochistes, telles que

la flagellation, etc.]

Plus récemment ce sujet a attiré l'attention.

A. Moll, dans son ouvrage «Les perversions de l'instinct génital»

(édition française, Paris, Carré, 1893), cite une série de cas de

masochisme qu'on a observés chez des individus atteints d'inversion

sexuelle, entre autres le cas d'un masochiste à inversion sexuelle

qui donne à un homme habitué à cela une instruction détaillée en vingt

paragraphes pour se faire traiter en esclave et torturer.

Au mois de juin 1891, M. Dimitri von Stefanowsky, actuellement

substitut du procureur impérial à Iaroslaw, en Russie, m'a dit que

depuis trois ans déjà il a porté son attention sur ce phénomène

de perversion de la _vita sexualis_ que j'ai décrit sous le nom de

masochisme, mais qu'il a désigné par le mot de «passivisme». Il y a un

an et demi il a fait présenter par le professeur Kowalewsky de Charkow

un travail sur ce sujet dans les _Archives russes de psychiatrie_, et,

au mois de novembre 1888, il a fait à la Société juridique de Moscou

une conférence sur ce sujet au point de vue juridique et psychologique

(reproduite dans le _Juridischen Boten_, organe de la société en

question).

V. Schrenk-Notring consacre, dans son ouvrage récemment paru

(_Die suggestions-therapie bei krankhaften erscheinungen des

geschlechtssinnes_, etc., Stuttgart, 1892), au masochisme ainsi qu'au

sadisme quelques chapitres et cite plusieurs observations[53].

[Note 53: Dans la littérature nouvelle, dans les romans et

les contes, la perversion psycho-sexuelle qui fait le sujet de ce

chapitre, a été traitée par Sacher-Masoch, dont les écrits, plusieurs

fois cités, contiennent des descriptions de l'état d'âme morbide de

ces individus. Beaucoup de gens atteints de cette perversion signalent

les ouvrages de Sacher-Masoch comme une description typique de leur

propre état psychique.

Zola a, dans sa _Nana_, une scène masochiste, de même que dans _Eugène

Rougon_. Le décadentisme littéraire, plus moderne, en France et en

Allemagne, s'occupe beaucoup de masochisme et de sadisme. Le roman

moderne russe, s'il faut en croire Stefanowski, traite aussi ce sujet;

mais, d'après les communications du voyageur Johann-Georg Forster

(en 1751-94), cet état jouait déjà un rôle dans la chanson populaire

russe.]

Étude Médico-Légale: Psychopathia Sexualis avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle · 第 31 / 88 题