XX

Incontinent, Clorinde défaillit et Sylvius, encore à demi lié au mât,

regarda sa victime. Lautonne avait rendu l’âme,--tout à fait. Sylvius

devint grave.

«J’ai donc commis un meurtre!»

Se pouvait-il qu’un sabre japonais?... Oui, il se pouvait.

«J’ai tué!» se disait Sylvius, très à court d’autres pensées, et tâchant

à dénouer les cordes qui retenaient ses pieds par une rose savante.

Clorinde, revenue de ses vapeurs, se levait, faible et pâle, toute prête

à défaillir une seconde fois. Sylvius n’y prit garde.

«J’ai tué! Je suis un misérable!»

Par les dieux! cette corde était nouée de manière bien étroite! Midas en

avait préparé une pareillement, à Gordium, pour le glaive d’Alexandre!

Clorinde gémissait sur un mode plaintif, à la façon des petits enfants,

et Sylvius se déchirait les ongles.

«Je suis un misérable!»

Mais, dans le temps que sa conscience le blâmait d’avoir si vivement

agi, Persane sentait qu’un certain orgueil montait en lui, un certain

orgueil qui déjà grandissait et, bientôt, serait épanoui.--Il venait,

sans nul doute, de commettre un homicide que rien n’excusait; oui, mais

tel et tel, et tel autre encore n’avaient-ils point séduit la gloire par

de pires méfaits?

«Laissons César et Napoléon! Henri VIII n’a-t-il pas exécuté des femmes?

et Lacenaire, dont parle Théophile Gautier! et Ravaillac, sans compter

Caserio! Louis XI aussi, et Poltrot qu’il ne faut pas oublier!»

Quelques lumières sur l’histoire sont parfois un baume.--Ah! ah! il

était donc de la race des hommes au sang riche qui savent vouloir! Que

rêvait-il d’auréoles intellectuelles? Par un mouvement orgueilleux

d’homme fort, il se délivra de ses derniers liens, et, bon prince, alla

secourir Clorinde sur le point de choir à nouveau. Elle fut insensible,

mollement gémissante et comme étrangère. Il se détourna.

«Soit! la partie est engagée! Des crimes seront les diamants de ma

couronne!»

Le cadavre saignait encore. Sylvius s’en fut le tâter, puis il se

regarda les mains: elles étaient pourpres. Il les mit derrière son dos

et se promena de long en large, devant Clorinde prosternée auprès de son

amant et qui semblait se fondre en un sanglot.

Maintenant Sylvius, à l’aspect de cette grande douleur, se demandait si

son acte avait tant de mérite.--La lune jetait un rayon sur la joue de

Lautonne.

«Tout de même, j’ai fait un acte volontaire, sans aucun aide.»

Quelque chose le troublait encore: comment donnerait-il à son premier

crime une publicité suffisante? Comment ferait-il frémir le monde?

«Bah! Clorinde me servira de héraut!»

Ah! le beau cadavre aux jambes courbes, à la toison d’or! Ah! la belle

bouche, fermée à tout jamais! Oh! le beau crime!

Sylvius regarda la face blêmie, et, à cet instant même, tordant

brusquement dans la cervelle du jeune homme un écheveau d’émotions

diverses et mal débrouillées, le mort ouvrit les yeux. Il se les frotta

de la main droite, s’assit sur son séant, puis, avec simplicité, il

parla. Sylvius sentait son cœur se déplacer violemment vers sa gorge.

«Sachez au moins, Persane, que vous m’avez occis sans le vouloir! Si je

n’avais pas maladroitement glissé, vous m’auriez tout au plus piqué à

l’épaule et, bientôt après, c’eût été vous le défunt. Je le regrette. Je

vous en voulais de m’avoir, par l’entremise de Chrysolet, interrompu en

un poème. Je vous explique ces choses, afin que vous n’ayez pas des

mouvements d’orgueil quand, plus tard, au coin du feu, vous conterez vos

exploits. Mon décès ne fut point déterminé par un acte héroïque, mais

par un geste fortuit.--Et toi, Clorinde, pleure-moi quelque temps, (les

convenances et ton cœur l’exigent,) puis tâche d’oublier et de sourire,

car le sourire sied mieux à ta figure qu’un sanglot. Pour l’instant,

fais-moi rejoindre au fond de l’eau les écus de M. Persane, après avoir,

si tu l’oses, baisé ma bouche.»

Le mort renifla, se lissa les cheveux, puis, ayant fini de parler, se

raidit définitivement.

Alors Sylvius eut une frénésie de rage. Il fit craquer sa mâchoire et

frappa l’air d’un poing crispé. Il aurait voulu égratigner le mort, mais

le mort était mort, mort pour tout de bon, très mort, et ne broncha

plus.

Clorinde s’était soulevée sur les mains et les genoux. Elle se traîna

lentement vers Lautonne, se pencha jusqu’aux lèvres sanglantes et

s’immobilisa dans ce dernier baiser. Quand elle se fut relevée, sa

bouche, élargie d’une tache rouge se faisait braise au clair de lune.

Puis, toujours accroupie, les bras roides, le menton en avant et sa

chevelure divisée tombant le long de ses joues, elle se mit à pousser

d’effroyables hurlements.--Elle hurlait dans la nuit lugubre où la brise

était morte, et ce hurlement continu, bestial, toujours identique à lui

même, était, à bord du bateau dont clapotait la voile, d’une telle

épouvante que Sylvius grelotta. La lune, qu’un nuage allait couvrir,

paraissait gelée. L’horizon était noir, les étoiles se fondaient dans

l’ombre.

Oh! ce drame inutile! ce cadavre perdu! cette mer invisible qui

soupirait alentour.

Soudain, Clorinde se tut. Elle se leva et s’approcha du corps ainsi

qu’une prêtresse. Sans doute allait-elle le pousser à l’eau, suivant les

dernières volontés du poète défunt, mais il survint tout à coup un

accident singulier. Au milieu de ce paysage composé de gris et de bleu,

paysage sombre, avare de clartés et dans lequel quelques taches d’un

vert presque noir semblaient dormir, une lueur s’éveilla soudain.

C’était dans le ciel, à son zénith même, une lueur, blanche comme un

grésillement d’électricité. L’air chanta, telle une harpe que la brise

baise, et, subitement, Sylvius et Clorinde purent voir planer au-dessus

d’eux, puis descendre avec lenteur, un immense oiseau blanc, plus blanc

que la neige la plus pure, sauf son bec courbe et ses pattes qui avaient

la couleur éclatante du cinabre. Sur le dos de cet oiseau porte-lumière,

(car rien ne l’éclairait que lui-même), une femme se tenait assise,

jeune et maigre, aux yeux noirs. Sa chair olivâtre était couverte de

pierreries, ses mains et les doigts de ses pieds délicats étaient

chargés de bagues, ses bras et ses chevilles, de bracelets, son cou, de

colliers innombrables. Une ceinture d’émeraudes entourait sa taille, sa

poitrine soutenait deux boucliers d’or, ses cheveux, une tiare de perles

et dans sa main droite il y avait un lys fleurissant, tandis que de la

gauche tombaient des saphirs.

Cette belle apparition gagnait le bateau.

«L’oiseau Rok et la Péri!» murmura Clorinde d’une voix presque éteinte.

Par de lents battements d’aile, l’oiseau s’approchait encore, et la

vaste envergure paraissait plus vaste à chaque battement.

Alors, d’une voix de cristal, la Péri parla:

«Lautonne n’ira point au paradis que son enfance imaginait. Les anges

aux trompettes d’or, ceux qui tiennent des citoles, ceux dont la voix

fait de si belles louanges, et ceux dont le doux emploi est de sourire,

ne célébreront pas sa venue. Son vénérable corps ne deviendra pas une

épave, car je l’emporterai. Je suis la Péri qu’il chantait avec l’oiseau

Rok, dans une ode immortelle, quand un glaive de hasard interrompit ses

jours. Cette ode, je veux qu’il la finisse en vers aériens et tendres,

parfumés du parfum pesant des tubéreuses, tintinnabulant de clochettes

et tout parcouru d’arcs-en-ciel. Il y parlait déjà d’étoffes orientales,

de jets d’eau composant des brouillards nacrés et dont l’essor épouvante

les libellules. Il l’achèvera, couché parmi les fleurs, entre Hafiz et

Omar Khayam, poètes. Une coupe de vin scintillera devant lui, près d’un

rosier épanoui. Et, parfois il interrompra son œuvre pour jeter quelques

saphirs pleins d’astres dans l’onde proche d’une vasque où nage avec

lenteur un poisson bleu. Enfin quand viendra l’heure où l’ode sera

parfaite avec son dernier vers, il ira écouter les rossignols pieux qui

s’enivrent de leur chant pour nous créer de nouveaux songes.»

Blanche! il y eut alors une minute toute blanche où scintillaient

parfois les astres colorés des pierreries, où passaient et repassaient

les pattes rouges et le bec rouge de l’oiseau, où, parmi des blancheurs,

se croisaient d’aigres cris, où bruissaient des plumes froissées, où

voletaient des plumes blanches... Minute blanche! éclairs de marbre!

ombres de craie! neiges de cygnes! laiteuse écume! albâtre! lys!... Tout

était blanc.

Lorsque Sylvius et Clorinde revinrent de leur éblouissement, le Rok

planait près du flot, tenant dans son bec Lautonne suspendu par la

chevelure et dont les jambes tordues ballottaient faiblement et de qui

les pieds touchaient parfois la vague. La Péri assise levait la tête

vers le ciel, et semblait offrir à la lune la fleur qu’elle tenait. Ils

s’éloignèrent, ils disparurent et, tandis que de la voûte du ciel

assombri, quelques longues étoiles glissaient vers les quatre points de

l’horizon comme des larmes d’argent sur un drap funèbre, les ombres de

la nuit se replièrent sur le bateau.

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 32 / 50 题