Madame Gaspard Lalouette n'avait point exagéré en prédisant à M.
Lalouette que le lendemain il serait célèbre.
Il n'y eut jamais, pendant deux mois, homme plus célèbre que lui. Sa
maison ne désemplit point de journalistes et son image fut reproduite
dans les magazines du monde entier Il faut dire que M. Lalouette
accueillit tous ces hommages comme s'ils lui étaient dus. Le courage
qu'il semblait montrer en la circonstance le dispensait de toute
modestie. Nous disons bien «qu'il semblait montrer» car en fait,
maintenant, M. et Mme Lalouette étaient tout à fait tranquillisés en ce
qui concernait la vengeance du sâr. Et la visite de celui-ci, après les
avoir tout d'abord comblés d'épouvante, les avait finalement laissés
pleins de sécurité et de confiance dans l'avenir. Cet avenir ne tarda
point à se réaliser. M. Jules-Louis-Gaspard Lalouette fut élu par
l'illustre Assemblée à l'unanimité, aucun concurrent n'étant venu lui
disputer la palme du martyre.
Pendant les quelques semaines qui suivirent, il ne se passa guère de
jours sans que l'arrière-boutique du marchand de tableaux ne reçût la
visite de M. Hippolyte Patard. Il venait vers le soir, pour, autant que
possible, n'être point reconnu, entrait par la petite porte basse de la
cour, traversait hâtivement l'arrière-boutique et s'enfermait avec M.
Lalouette dans un petit cabinet où ils ne risquaient point d'être
dérangés. Là, ils préparaient le discours. Et M. Lalouette ne s'était
point vanté en disant qu'il avait une bonne mémoire. Elle était
excellente. Il saurait son discours par coeur, sans faute.
Mme Lalouette s'y employait elle-même et faisait réciter à son mari le
chef-d'oeuvre oratoire, jusque dans l'alcôve conjugale, au coucher et au
réveil. Elle lui avait appris également à disposer ses feuillets comme
s'il les lisait et à les ranger, au fur et à mesure, les uns derrière
les autres. Enfin, elle avait marqué le haut des feuillets d'un petit
signe rouge, pour que M. Lalouette ne tînt point devant lui--et devant
tout le monde--son discours, la tête en bas.
La veille du fameux jour qui tenait le Tout-Paris en fièvre arriva. Les
journaux avaient des délégations rue Laffitte en permanence. Après la
triple expérience précédente, il ne faisait point de doute pour beaucoup
que M. Gaspard Lalouette était voué à une mort prochaine. On voulait
avoir des nouvelles du grand homme toutes les cinq minutes et, à défaut
de M. Lalouette qui, fatigué, paraît-il, se reposait et avait résolu de
ne recevoir personne de la journée, Mme Lalouette devait répondre à
toutes les questions. La pauvre femme était, comme on dit, «sur les
dents» et radieuse. Car en réalité, M. Lalouette se portait «comme un
charme».
--Comme un charme! Monsieur le rédacteur... dites-le bien dans vos
journaux... Il se porte comme un charme!
M. Lalouette avait, ce jour-là, prudemment fui sa demeure, car sa gloire
le dérangeait dans le moment qu'il avait le plus besoin d'être seul pour
répéter, plusieurs dernières fois, son discours. Dès l'aube, il s'était
rendu fort habilement, sans être reconnu, chez un petit-cousin de sa
femme qui tenait un débit, place de la Bastille. Le téléphone qui était
au premier étage avait été consigné par cet aimable parent et seul M.
Lalouette en avait la disposition, ce qui lui permettait de réciter à
Mme Lalouette, malgré la distance qui les séparait, les passages les
plus difficiles du fameux discours dont l'auteur entre nous, était M.
Hippolyte Patard.
Celui-ci vint, comme il était convenu, rejoindre M. Lalouette, vers les
six heures du soir à son petit débit de la place de la Bastille. Tout
semblait aller pour le mieux, quand, dans la conversation qui eut lieu
entre les deux collègues, se produisit le petit incident suivant:
--Mon cher ami, disait M. Hippolyte Patard, vous pouvez vous réjouir
Jamais il n'y aura eu, sous la Coupole, une séance solennelle d'un aussi
rayonnant éclat! Tous les académiciens seront là! vous entendez:
tous!... tous veulent marquer, par leur présence, la particulière estime
dans laquelle ils vous tiennent. Il n'y a pas jusqu'au grand Loustalot
lui-même qui n'ait annoncé qu'il assisterait à la séance, bien qu'on le
voie rarement à ces sortes de cérémonies, car le grand homme est fort
occupé et il ne s'est dérangé ni pour Mortimar ni pour d'Aulnay, ni même
pour Martin Latouche, dont la réception avait pourtant suscité la plus
extrême curiosité.
--Ah! oui! fit M. Lalouette, qui parut aussitôt assez embarrassé, M.
Loustalot sera là!...
--Il a pris la peine de me l'écrire.
--C'est très gentil, cela...
--Qu'est-ce que vous avez, mon cher Lalouette? vous semblez ennuyé...
--Eh bien, oui, c'est vrai!... reconnut M. Lalouette... Oh! ce n'est
sans doute pas bien grave... mais je ne me suis pas bien conduit avec le
grand Loustalot...
--Comment cela?...
--Dans le temps, je suis allé, bien avant de poser ma candidature... je
suis allé chez lui pour demander ce qu'il fallait croire des secrets de
Toth et de toutes les balançoires ayant rapport à la mort de Martin
Latouche. Très catégoriquement, il s'est moqué de moi et l'opinion de ce
grand savant, bien qu'elle eût été exprimée en des termes d'une
vulgarité qui me choqua, fut pour beaucoup dans ma résolution de me
présenter à l'Académie.
--Eh bien, mais! je ne vois pas là de quoi vous mettre martel en tête...
--Attendez, mon cher secrétaire perpétuel, attendez!... quand j'ai eu
posé définitivement ma candidature, j'ai fait mes visites officielles,
n'est-ce pas?
--Bien entendu! C'est d'un usage auquel on ne saurait manquer sans faire
preuve de la plus grande impolitesse... d'autant plus que l'Académie
elle-même n'avait pas hésité à se déranger la première, j'ose à peine
vous le rappeler, mon cher monsieur Lalouette...
--Oui, eh bien!... cette grande impolitesse, je m'en suis rendu coupable
vis-à-vis de l'homme qui avait en quelque sorte le plus de droit à ma
reconnaissance... Je n'ai point fait de visite au grand Loustalot!...