M. Hippolyte Patard avait murmuré:

--Mon Dieu!...

Et il était resté là, les tempes battantes, anéanti par l'effroi, brisé

par l'horreur de la situation, cependant que dans la rue la ritournelle

maudite, l'air banal, historique et terrible prolongeait tranquillement

son rythme complice de quelque nouveau forfait... musique du diable qui

avait toujours empêché d'entendre les cris de ceux que l'on égorge... et

qui arrivait maintenant toute seule, couvrant tout autre bruit,

jusqu'aux oreilles bourdonnantes de M. Hippolyte Patard... jusqu'à son

coeur glacé.

Il put croire qu'il allait s'évanouir.

Mais la honte qu'il conçut soudain de sa pusillanimité le retint sur le

bord de cet abîme obscur où l'âme humaine, prise de vertige, se laisse

choir. Il se souvint à temps qu'il était le secrétaire perpétuel de

l'Immortalité, et ayant fait, pour la seconde fois dans cette soirée

mouvementée, le sacrifice de sa misérable vie, il se livra à un grand

effort moral et physique qui le conduisit, quelques secondes plus tard,

armé, à gauche, d'un parapluie, à droite, d'une paire de pincettes,

devant une porte du premier étage que la Babette ébranlait à grands

coups de tisonnier... et qui, du reste, s'ouvrit tout de suite.

--Tu es toujours aussi toquée, ma pauvre Babette? fit une voix frêle,

mais paisible.

Un homme d'une soixantaine d'années, d'apparence encore robuste, aux

cheveux grisonnants qui bouclaient, à la belle barbe blanche, encadrant

une figure rose et poupine, aux yeux doux, était sur le seuil de la

porte, tenant une lampe.

C'était Martin Latouche.

Aussitôt qu'il aperçut M. Hippolyte Patard entre ses pincettes et son

parapluie, il ne put retenir un sourire:

--Vous, monsieur le secrétaire perpétuel! Que se passe-t-il donc?

demanda-t-il en s'inclinant avec respect.

--Eh! monsieur! c'est nous qui vous le demandons! s'écria la Babette en

jetant son tisonnier C'est-il Dieu possible de faire un bruit pareil!

Nous avons cru qu'on vous assassinait!... Avec ça que le vielleux est en

train de «tourner» l'air du Fualdès dans la rue, sous nos fenêtres...

--Le vielleux ferait mieux d'aller se coucher!... répondit

tranquillement Martin Latouche, et toi aussi, ma bonne Babette!... (Et,

se tournant vers M. Patard:) Monsieur le secrétaire perpétuel, je serais

bien curieux de savoir ce qui me vaut, à cette heure, le grand honneur

de votre visite...

Ce disant, Martin Latouche avait fait entrer M. Patard dans la

bibliothèque et l'avait débarrassé de sa paire de pincettes. La Babette

avait suivi.

Elle regardait partout.

Tous les meubles étaient en ordre... les tables, les casiers occupaient

leur place accoutumée...

--Mais enfin, M. le Perpétuel et moi, nous n'avons pas rêvé!

déclara-t-elle. On aurait dit qu'on se battait ici ou qu'on

déménageait...

--Rassure-toi, Babette... c'est moi, dans le petit bureau, qui ai remué

maladroitement un fauteuil... Et maintenant, dis-nous bonsoir!

La Babette regarda avec méfiance la porte du petit bureau, cette porte

qui ne s'était jamais ouverte pour elle, et elle soupira:

--On s'est toujours méfié de moi, ici!

--Va-t'en, Babette!...

--On dit qu'on ne veut plus de l'Académie...

--Babette, veux-tu t'en aller!

--Et on en est tout de même...

--Babette!

--On écrit des lettres qu'on ne met pas à la poste...

--Monsieur le secrétaire perpétuel, cette vieille servante est

insupportable!...

--On s'enferme à deux tours de clef dans sa bibliothèque et on ne vous

ouvre que quand on a à demi défoncé la porte!...

--Je ferme ce que je veux!... Et j'ouvre quand je veux!... Je suis le

maître ici!...

--Ce n'est pas ce qu'on discute... on est toujours le maître de faire

des bêtises...

--Babette!... En voilà assez!...

--...de recevoir en secret des inconnus...

--Hein?

--...des inconnus de l'Académie...

--Babette, il n'y a pas d'inconnus à l'Académie!...

--Oh! ceux-là ne sont connus, ma foi, que parce qu'ils y sont morts!...

La servante n'avait pas plus tôt prononcé ces derniers mots que ce grand

doux homme de Martin Latouche lui avait sauté à la gorge.

--Tais-toi!...

C'était la première fois que Martin Latouche se livrait à des voies de

fait sur sa servante.

Il regretta aussitôt son geste, et fut particulièrement honteux devant

M. Hippolyte Patard et s'excusa:

--Je vous demande pardon, dit-il, en essayant de dompter l'émotion, qui,

visiblement, l'étreignait, mais cette vieille folle de Babette a, ce

soir le don de m'exaspérer. Et il y a des moments où les plus calmes...

Ah! l'entêtement des femmes est terrible!... Asseyez-vous donc,

monsieur...

Et Martin Latouche présenta à M. Patard un fauteuil qui tournait son

dossier à Babette, et lui-même tourna le dos à Babette. On allait

essayer d'oublier qu'elle était là, puisqu'elle ne voulait pas s'en

aller.

--Monsieur, fit la Babette tout à coup, après ce que vous venez de

faire, je peux m'attendre à tout et vous allez peut-être me tuer. Mais

j'ai tout dit à M. le Perpétuel.

Martin Latouche se retourna d'un seul coup. A ce moment, sa tête était

entièrement dans l'ombre et M. Hippolyte Patard ne put lire sur ce

visage obscur les sentiments qui l'animaient mais la main de l'homme,

qui s'appuyait sur la table, tremblait. Et Martin Latouche fut quelques

secondes sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, dominant son émoi, il

prononça, d'une voix altérée:

--Qu'est-ce que vous avez dit à M. le secrétaire perpétuel, Babette?

C'était la première fois qu'il disait «vous» à la vieille gouvernante,

devant M. Patard. Celui-ci le remarqua, comme un signe certain de la

gravité de la situation.

--J'ai dit que MM. Mortimar et d'Aulnay étaient venus trouver Monsieur

ici, qu'ils s'étaient enfermés avec Monsieur dans le petit bureau, avant

d'aller mourir en faisant des compliments à l'Académie.

--Vous aviez juré de vous taire, Babette.

--Oui, mais je n'ai parlé que pour sauver Monsieur... car si je n'y

prenais garde, Monsieur irait mourir là-bas comme les autres.

--Bien, fit la voix cassée de Martin Latouche. Et qu'est-ce que vous

avez encore dit à M. le secrétaire perpétuel?

--Je lui ai dit ce que j'avais entendu en écoutant derrière la porte du

petit bureau.

--Babette! écoute-moi bien! reprit Martin Latouche qui cessa dans

l'instant de dire «vous» à la gouvernante pour la tutoyer à nouveau, ce

qui parut plus grave encore à M. Patard, Babette, je ne t'ai jamais

demandé ce que tu avais entendu derrière la porte... est-ce vrai?...

--C'est vrai! mon maître...

--Tu avais juré de l'oublier, et je ne t'ai pas questionnée, parce que je

croyais la chose inutile; mais puisque tu te souviens de ce que tu as

entendu... tu vas me dire à moi ce que tu as dit à M. le secrétaire

perpétuel.

--C'est trop juste, Monsieur je lui ai dit que j'avais entendu votre

voix qui disait: «Non! Non! ça n'est pas possible! Il n'aurait pas de

plus grand crime au monde!»

Après cette déclaration de Babette, Martin Latouche ne dit rien. Il

paraissait réfléchir. Sa main n'était plus sur la table, et du reste, on

ne le voyait plus du tout. Il avait reculé jusque dans le coin le plus

noir de la pièce. Et M. Patard fut encore plus effrayé par le silence

écrasant qui régnait alors dans la vieille demeure que par le bruit que

faisait tout à l'heure la ritournelle du vielleux dans la rue. On

n'entendait plus le vielleux. On n'entendait plus personne... rien.

Enfin, Martin Latouche dit:

--Tu n'as rien entendu d'autre, Babette, et tu n'as rien dit d'autre!

--Rien, mon maître!...

--Je n'ose plus te dire de le jurer; c'est bien inutile.

--Si j'avais entendu autre chose, je l'avais dit à M. le Perpétuel, car

je veux vous sauver. Si je ne lui en ai pas dit davantage, c'est que je

n'en ai pas entendu davantage...

Martin Latouche fit alors, à la grande stupéfaction de la servante et de

M. Patard, entendre un bon gros rire clair Il s'avança vers Babette et

lui tapota la joue:

--Allons! on a voulu te faire peur, vieille bête! Tu es une brave fille,

je l'aime bien, mais j'ai à causer avec M. le secrétaire perpétuel; à

demain, Babette.

--A demain, Monsieur!... Et que Dieu vous garde! j'ai fait mon devoir.

Elle salua fort cérémonieusement M. Patard et s'en alla, fermant

soigneusement la porte de la bibliothèque.

Martin Latouche écouta son pas descendre l'escalier; puis, revenant à M.

Hippolyte Patard, il lui dit, sur un ton plaisantin:

--Ah! ces vieilles servantes!... c'est bien dévoué, mais parfois c'est

bien encombrant. Elle a dû vous en conter, des histoires!... Elle est un

brin toquée, vous savez!... Ces deux morts à l'Académie lui ont brouillé

la cervelle...

--Il faut l'excuser, répliqua Hippolyte Patard... Il y en a d'autres à

Paris qui ont plus d'instruction qu'elle et qui en sont encore tout

affolés. Mais je suis heureux, mon cher collègue, de voir qu'un si

déplorable événement, qu'une aussi affreuse coïncidence...

--Oh! moi, je ne suis pas superstitieux, vous savez!...

--Sans être superstitieux... murmura le pauvre Patard, qui restait

profondément ému de tous les cris et de toutes les terreurs de

Babette...

--Monsieur le secrétaire perpétuel, j'ai entendu, ici même,

comme vous l'a raconté ma vieille folle de gouvernante,

M. Maxime d'Aulnay, l'avant-veille de sa mort; je puis vous dire, en

toute confidence, qu'il avait été très frappé du décès subit de M.

Mortimar après les menaces publiques de cet Eliphas... M. Maxime

d'Aulnay avait une maladie de coeur...

Quand il a reçu, comme M. Mortimar la lettre envoyée certainement par

quelque sinistre plaisant, il a dû ressentir un coup terrible, malgré sa

bravoure apparente. Avec une embolie, il n'en faut pas davantage...

M. Hippolyte Patard se leva; sa poitrine dilatée se gonfla d'air et il

poussa un de ces soupirs qui semblent rendre la vie aux plongeurs qui

ont disparu, un temps anormal, sous les eaux.

--Ah! monsieur Martin Latouche! dit-il, quel soulagement de vous

entendre parler ainsi!... Je ne vous cache pas qu'avec toutes les

histoires de votre Babette, je commençais moi même à douter de la simple

vérité qui doit cependant crever les yeux à tout homme de bon sens!...

--Oui! oui! ricana doucement Martin Latouche... je vois ça d'ici... le

vielleux!... les souvenirs de l'affaire Fualdès... mes rendez-vous avec

MM. Mortimar et d'Aulnay... leur mort qui s'ensuit... les phrases

terribles prononcées dans mon petit bureau mystérieux...

--C'est vrai! interrompit Hippolyte Patard... je ne savais plus que

penser...

M. Martin Latouche prit les mains de M. le secrétaire perpétuel, dans un

geste de grande confiance et de subite amitié...

--Monsieur le secrétaire perpétuel, fit-il, je vais vous prier d'entrer

dans mon petit bureau mystérieux...

Et il lui sourit. Il continua:

--Il faut que vous connaissiez tous mes secrets... je veux vous les

confier à vous... qui êtes un vieux garçon, comme moi... vous me

comprendrez!... Et, sans trop me plaindre, vous en sourirez!...

Et Martin Latouche, entraînant M. le secrétaire perpétuel, arriva à la

petite porte du petit mystérieux bureau, qu'il ouvrit avec un clef

spéciale, «une clef qui ne le quittait jamais», dit-il.

--Voilà la caverne! fit cet honnête homme en poussant la porte.

C'était une pièce de quelques mètres carrés. La fenêtre en était encore

ouverte et, sur le parquet, une table et un fauteuil étaient renversés,

et des papiers, des objets divers avaient roulé partout dans un grand

désordre. Une lampe sur un piano éclairait à peu près les murs où

étaient suspendus les instruments de musique les plus bizarres. M.

Hippolyte Patard, au centre de tout ce bric-à-brac, ouvrait de grands

yeux inquiets.

Quant à Martin Latouche, après avoir refermé la porte à clef, il était

allé à la fenêtre. Il regarda au-dehors, un instant, puis referma aussi

cette fenêtre.--Cette fois, je crois bien qu'il est parti, dit-il. Il a

compris que ce soir encore, il n'aurait rien à faire!...

--De qui parlez-vous? demanda M. Hippolyte Patard qui était à nouveau

fort peu rassuré.

--Eh! mais du vielleux! comme dit ma Babette.

Et, tranquillement, il remit la table et le fauteuil sur leurs pieds,

puis il sourit, de toute sa bonne figure enfantine, à M. le secrétaire

perpétuel, et lui dit, à voix basse:

--Voyez-vous, monsieur le secrétaire perpétuel, ici, je suis vraiment

chez moi!... Ça n'est pas aussi bien rangé que dans les autres pièces,

mais la Babette n'a pas le droit d'y mettre les pieds!... C'est là que

je cache mes instruments de musique, toute ma collection... Si Babette

savait jamais!... elle mettrait tout cela au feu!... Oui, oui! ma

parole!... au feu!... Et ma vieille lyre du Nord et ma harpe de

ménestrel qui date ni plus ni moins que du XVe siècle... Et mon nabulon!

Et mon psaltérion... Et ma guiterne!... Ah! monsieur le secrétaire

perpétuel, avez-vous vu ma guiterne?... Regardez-la!... et mon

archiluth!... Et mon théorbe!... Tout au feu! au feu!... Et ma

mandore!... Ah! vous regardez ma guiterne!... c'est la plus vieille

guitare qu'on connaisse, savez-vous bien!... Eh bien, elle aurait jeté

tout cela au feu!... Oui! oui!... c'est comme je vous le dis!... ah!

elle n'aime pas la musique!...

Et Martin Latouche poussa un soupir à fendre le coeur de M. Hippolyte

Patard...

--Et tout ça... continua le vieux mélomane, tout ça à cause qu'elle a

été élevée dans toute cette sotte histoire de Fualdès... Dans notre

jeunesse, à Rodez!... on ne parlait encore que de ça! les vielleux qui

tournaient leur manivelle devant La Bancal pendant qu'on assassinait ce

pauvre monsieur!...

La Babette, monsieur le secrétaire perpétuel, n'a jamais pu voir un

instrument de musique... vous ne saurez jamais... jamais toutes les

imaginations qu'il m'a fallu pour faire entrer ici ces instruments-là...

Tenez! en ce moment, je veux acheter un orgue de Barbarie!... c'est

comme cela qu'on les appelle, mais c'est un des plus vieux orgues de

Barbarie qui soient!... Figurez-vous que c'est une veine de l'avoir

découvert!... Le pauvre diable qui moud de la musique avec cet

instrument ne se doute pas du trésor qu'il a dans la main... je l'ai

rencontré au coin du Pont-Neuf et du quai, un soir, vers quatre

heures... Le bonhomme demandait l'aumône... je suis honnête homme... je

lui ai proposé cinq cents francs de sa vieille boîte... L'affaire a été

conclue tout de suite, vous pensez bien!... Cinq cents francs!... une

fortune pour lui, et pour moi! Je n'ai pas voulu le voler tout à fait...

je lui ai promis ce que j'avais... Mais ce qui n'a pas été facile à

arranger, c'est la manière dont je pourrais entrer en possession de

l'instrument!... C'est entendu que je ne paierai que si la Babette ne

sait rien de rien!... Eh bien... c'est comme une fatalité... elle est

toujours là quand l'autre arrive!... Elle le rencontre dans la cour,

dans l'escalier au moment où nous la croyons partie! Et c'est alors une

chasse de tous les diables!... Heureusement que l'autre est agile... Ce

soin c'était entendu que, la Babette couchée, je hisserais l'instrument

avec des cordes, tout droit, dans le petit bureau... J'étais déjà monté

sur une table et j'allais jeter les cordes que voilà... quand la table a

basculé... c'est là-dessus que vous êtes arrivés tous les deux, croyant

qu'on m'assassinait... ah! vous étiez bien drôle, monsieur le secrétaire

perpétuel... avec votre parapluie et votre paire de pincettes... bien

drôle, mais bien brave tout de même!...

Et Martin Latouche se mit à rire... et M. Hippolyte Patard rit aussi, de

bon coeur, cette fois... rit non seulement de sa propre image évoquée

par Martin Latouche, mais encore de sa propre peur devant la boîte qui

marche.

Comme tout s'expliquait naturellement!... Et tout ne devait-il pas, en

vérité, s'expliquer naturellement?... Il y a des moments où l'homme

n'est pas plus raisonnable qu'un enfant, pensait M. Patard. Avait-il été

ridicule avec la Babette et toute son histoire de vielleux!

Ah!... après tant d'émotions cruelles, ce fut un bon moment! M. Patard

s'attendrit sur le sort de ce vieux garçon de Martin Latouche qui

subissait, comme tant d'autres, hélas! la tyrannie de sa vieille

servante...

--Ne me plaignez pas trop!... fit entendre celui-ci en ressortant son

bon sourire... Si je n'avais pas la Babette, je serais depuis longtemps

sur la paille avec mes manies!...

Nous ne sommes pas riches, et j'ai fait de vraies bêtises, au

commencement, pour ma collection!... Cette bonne Babette, elle est

obligée de couper les sous en quatre; elle se prive de tout pour moi!...

Et elle me soigne comme une mère... Mais elle ne peut pas entendre la

musique!...

Martin Latouche, ce disant, passa une main dévote sur ses chers

instruments dont la pauvre âme endormie n'attendait que la caresse de

ses doigts pour gémir avec leur maître...

--Alors, je les caresse tout doux!... tout doux!... si doux qu'il n'y a

que nous à savoir que nous pleurons!... et puis, quelquefois... quand

j'ai réussi à envoyer la Babette en courses... alors je prends ma petite

guiterne à laquelle j'ai mis les plus vieilles cordes que j'ai pu

trouver! et je joue des airs lointains comme un vrai troubadour... Non,

non, je ne suis pas trop malheureux, monsieur le secrétaire

perpétuel!... croyez-moi!... Et puis, il faut que je vous dise: j'ai mon

piano!... Alors, je fais tout ce que je veux avec mon piano!... je joue

tous les airs que je veux... des airs terribles, des ouvertures

tonitruantes, des marches à tous les abîmes!... Ah! c'est un piano

magnifique qui ne dérange point Babette quand elle fait sa vaisselle!...

Là-dessus, Martin Latouche se précipita à un piano et se rua sur les

touches, parcourant avec une véritable rage toute l'étendue du clavier

M. Hippolyte Patard s'attendait à la clameur forcenée de l'instrument.

Mais, malgré tout le travail que lui faisait subir son maître, il resta

muet. C'était un piano muet, qui ne rend par conséquent aucun son, et

que l'on fabrique pour ceux qui veulent s'exercer aux gammes sans gêner

l'oreille des voisins.

Martin Latouche dit, la tête en arrière, les boucles des cheveux au vent

de son inspiration, les yeux au ciel, et les mains bondissantes:

--J'en joue quelquefois toute la journée... Et il n'a que moi qui

l'entends! Mais il est assourdissant!... Oh! c'est un véritable

orchestre!...

Et puis, brusquement, il referma le piano et M. Hippolyte Patard vit

qu'il pleurait... Alors, M. le secrétaire perpétuel s'approcha de

l'amateur de musique.

--Mon ami... fit-il très doucement...

--Oh! vous êtes bon, je sais que vous êtes bon!... répondit Martin

Latouche d'une voix brisée... On est heureux d'être d'une Compagnie où

il y a un homme comme vous!... Maintenant, vous connaissez toutes mes

petites misères... mon petit mystérieux bureau où il y a de si ténébreux

rendez-vous... et vous savez pourquoi je suis dans une telle anxiété

quand j'apprends que ma vieille Babette a écouté derrière la porte... je

l'aime bien, ma gouvernante... mais j'aime bien aussi ma petite

guiterne... et je voudrais bien ne me séparer ni de l'une, ni de

l'autre... bien que quelquefois ici (et M. Martin Latouche se pencha à

l'oreille de M. Patard)... il n'y ait pas de quoi manger... Mais

silence! Ah! monsieur le secrétaire perpétuel, vous êtes vieux garçon

mais vous n'êtes pas collectionneur!... L'âme d'un collectionneur est

terrible pour le corps d'un vieux garçon!... Oui, oui, heureusement que

Babette est là!... Mais j'aurai l'orgue de Barbarie tout de même... un

orgue qui moud de vieux, vieux airs... un orgue qui a peut-être servi à

l'affaire Fualdès elle-même!... Est-ce qu'on sait?...

Le fauteuil hanté · 第 20 / 76 题