NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY

Au mois d'avril 1871, aller de Versailles à Fontenay-sous-Bois, était

un voyage qui demandait plus de vingt-quatre heures, et qui, si

l'itinéraire n'en était pas choisi avec certaines précautions, pouvait

présenter des dangers puisque sur la ligne des fortifications qui

va d'Ivry à Asnières, les troupes de la Commune et de Versailles se

battaient chaque jour du matin au soir, souvent même une partie de la

nuit, et qu'il fallait faire un circuit assez large pour ne pas être

pris dans la mêlée.

Mais combien curieux aussi était-il ce voyage, et lamentable, le long

des routes dont les arbres avaient été coupés, et à travers les villages

dévastés par cinq mois de guerre, aux murs des jardins crénelés, aux

façades rayées par les balles, éventrées par les obus, avec çà et là des

trous noirs qui marquaient la place des maisons incendiées. Maintenant

la guerre civile succédait à la guerre étrangère, et la canonnade,

la fusillade, les défilés d'artillerie, les marches des troupes, les

sonneries de clairons, les batteries de tambours continuaient comme s'il

n'y avait rien de changé. Mais ce que les paysans voyaient et n'avaient

pas vu pendant la guerre, c'étaient des cavalcades de gens du monde qui,

à cheval ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille

du haut des collines d'où l'on a des vues sur Paris: le temps était

généralement beau, l'éclosion du printemps s'accomplissait avec cette

immuable sérénité de la nature qui ne connaît ni les douleurs ni les

catastrophes humaines, et cet agréable déplacement était un sport qui

remplaçait Longchamps, cette année-là fermé pour cause de bombardement;

dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes où les claires

toilettes des femmes se mêlaient aux uniformes des officiers, en

jolis tableaux bien composés, tandis que sur les routes passaient et

repassaient à la file des omnibus chargés de Parisiens qui allaient

de Versailles à Saint-Germain et de Saint-Germain à Versailles,

incessamment, toujours en mouvement comme des abeilles autour de leur

ruche envahie et dévastée par un ennemi contre qui elles ne peuvent que

bourdonner effarées.

Quand des lignes françaises on passait aux lignes ennemies, on ne

rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages était le

même: les troupes au lieu de marcher à la bataille s'en allaient à

l'exercice, et c'était le défilé successif de tous les uniformes de

l'armée allemande: Prussiens, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce

qui était un étonnement c'était de voir sur les murs blancs, souvent

sous les inscriptions d'étapes en langue allemande, un cri français

écrit sous l'oeil même des vainqueurs: «Werder assassin.»

Parti de Versailles dès le matin je devais passer par Marly,

Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre à Pantin

le chemin de fer qui m'amènerait à Nogent, et j'espérais, en me hâtant,

qu'il ne me faudrait pas plus d'une bonne journée pour faire cette

route, mais comme je n'arrivai à Saint-Denis qu'après le soleil couché,

il me fut impossible de trouver une voiture, et je dus me décider à

passer la nuit dans un pauvre hôtel près de la gare.

Bien qu'il ne fût guère attrayant ni même engageant, il était si bien

rempli de Parisiens attendant là naïvement le moment de rentrer chez

eux, qu'on ne put me donner qu'un cabinet noir, sans fenêtre, sous les

toits, et dans la salle à manger qu'une place à une petite table de café

déjà occupée.

Mon vis-à-vis était un homme de cinquante ans environ, de grande taille,

au visage fin, à l'air distingué et de tournure militaire. Comme je le

regardais, curieusement surpris du contraste qu'il présentait avec les

gens dont nous étions environnés, il m'examinait aussi.

--Nous n'avons pas trop l'air d'être dans le même commerce que ces

pistolets-là, me dit-il en souriant.

Nos noms furent bientôt échangés.

Le hasard voulut qu'il connût le mien.

Le sien était celui d'un officier de l'aristocratie démissionnant

au coup d'État, dans des conditions qui avaient frappé l'attention

publique, et après être rentré dans l'armée au moment de la guerre du

Mexique s'était signalé de telle sorte que, pendant plusieurs années, ce

nom avait rempli les journaux.

On n'est pas romancier si l'on ne sait pas écouter.

J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors à Saint-Denis, et ce

qu'il attendait dans cet hôtel.

Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa sortie de

l'armée et de ses luttes de conscience à ce moment, ce fut aussi du

Mexique.

Notre soirée se passa: lui à parler, moi à écouter, pendant qu'autour de

Paris, au sud et à l'ouest, une de ces fusillades folles comme il y en

eut plusieurs sous la Commune, emplissait le ciel d'éclairs fulgurants

que nous suivions sur les eaux noires du canal au bord duquel nous nous

promenions: l'orage le plus terrible n'eût pas mieux enflammé le ciel et

les eaux.

Ce fut là, sous cette impression si forte et si poignante de la guerre

civile, que me vint l'idée de ce roman qui parut dans l'_Opinion

nationale_ sous le titre: _Le Roman d'une Conscience_, et ne prit celui

de _Clotilde Martory_ que lorsqu'après un certain recul je sentis que

c'était réellement Clotilde qui remplissait le premier rôle et non

Saint-Nérée.

Clotilde Martory · 第 64 / 65 题