XLII

Me voici à Paris, à vingt-neuf ans, sans un sou de fortune et n'ayant

pas de métier aux mains.

Que faire, non pour me créer une position ou pour me gagner une fortune,

mais pour vivre honnêtement et librement?

On a souvent raillé l'officier qui va partout cherchant «l'Annuaire», et

qui, rêvant haut dans le café où il s'est endormi, demande «l'Annuaire».

Jusqu'à un certain point la raillerie est fondée. Oui, l'officier vit

continuellement avec la préoccupation et le souci de son avancement. En

dehors de l'armée et de son régiment, il ne voit rien et ne s'intéresse

à rien. Cela est ainsi, on doit en convenir, mais en même temps il faut

dire qu'il ne peut pas en être autrement.

On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, de vivre sans

foyer, sans affections, sans relations sociales, sans aucun des mobiles

qui poussent les hommes ou les soutiennent, et il se résigne à tous

ces sacrifices. Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en

ce monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, on aime la

carrière dans laquelle on est entré, et le but qu'on propose à son

activité et à son intelligence, c'est l'avancement: lieutenant, on veut

être capitaine; colonel, on veut être général; c'est un devoir qu'on

accomplit, un droit qu'on poursuit.

Voilà pourquoi l'officier qui sort de l'armée, dans un âge où il doit

travailler encore, est un déclassé. Il en est de lui comme du prêtre qui

sort du clergé. Il n'y a rien à faire ni pour l'un ni pour l'autre dans

la société; le monde n'est pas organisé pour eux, pour leurs besoins,

pour leurs habitudes, et ils vont se choquant à des moeurs, à des

usages, à des idées qui ne sont pas les leurs. Partout gênés, ils sont

partout gênants; ils encombrent la vie sociale, et sans pitié on les

pousse, on les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-mêmes, et

comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent se diriger, ils

piétinent sur place... et surtout sans place.

C'est là mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron que le hasard

aurait tout à coup posé au carrefour du boulevard et de la rue Vivienne:

ces gens qui l'entourent, courant à leurs affaires ou à leurs

plaisirs, l'étonnent sans l'intéresser; c'est un homme qui regarde une

fourmilière.

En venant de Marseille à Paris, j'ai lu, pour me distraire de mes

pensées, un livre qui m'a donné à réfléchir sur ce sujet; c'est un

roman de Balzac: _Un ménage de garçon_. Le héros ou plus justement le

principal personnage de ce roman, car Balzac peint des hommes et non des

héros dessinés en vue de plaire aux belles âmes, le principal personnage

de ce roman est un officier qui, après Waterloo, rentre dans la vie

sociale.

Endurci par l'exercice de la force et du commandement, exaspéré par les

déceptions de la défaite, corrompu par les autres autant que par sa

propre nature, il devient le type le plus complet qu'on puisse rêver

du soudard et du brigand. Sa mère, il lui demande pour tout service de

«crever le plus tôt possible». Sa nourrice, il la vole. Son oncle, il

l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de débauche. Ses amis, il les

trahit quand ils sont heureux, ou bien il les abandonne quand ils

sont malheureux. Les hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses

enfants, il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, «ou

bien ils ne seraient pas ses enfants». Si je devais être un jour un

Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux à faire serait de me brûler

tout de suite la cervelle.

J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idée, et que si je ne l'ai

point encore mise à exécution, c'est que rien ne presse; je ne suis

point à bout de forces, et j'ai, je m'en flatte, bien du chemin à

parcourir avant d'arriver à la pente sur laquelle glissent les Brideau.

Débarqué à Paris, mon premier soin a été de régler les affaires de mon

père, dont je n'avais pas pu m'occuper encore. Ce règlement a été des

plus simples; mais pour cela il n'en a pas moins été très-douloureux,

car il m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi étaient des

souvenirs.

J'ai commencé par prendre tout ce que j'ai pu entasser dans les deux

petites chambres que j'occupe au cinquième étage d'une maison de la rue

Blanche; mais l'appartement de mon père était assez grand, tandis que

le mien est des plus exigus. J'ai été vite débordé, et alors j'ai dû me

débarrasser de bien des objets qui m'étaient précieux. La place se paye

cher à Paris, et, dans ma situation, je ne peux pas me charger d'un

loyer lourd; les cinq cents francs que coûte le mien me sont déjà assez

difficiles à payer.

Cet emménagement a occupé mes premières semaines de séjour à Paris; et

comme je ne m'y suis point pressé, il a duré assez longtemps. J'avais du

plaisir à revoir les gravures qui avaient appartenu à mon père, et qui

me rappelaient le temps où nous les feuilletions ensemble. J'avais

du bonheur à ranger ses livres, où à chaque page je retrouvais ses

annotations et ses coups de crayon.

Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait mon temps me

permettait de ne point aborder franchement la grande difficulté de ma

vie.

--Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons.

Enfin, le moment arriva où je n'avais plus d'excuse pour ne pas voir, et

où il fallut bien se décider à prendre un parti.

Ce que je voyais, c'était que de l'héritage de mon père, toutes charges

et dettes payées, il me restait un capital de quatre mille francs,

c'est-à-dire de quoi vivre pendant deux ans avec économie. Il fallait

donc qu'avant deux ans je fusse en état de gagner quinze ou dix-huit

cents francs par an.

Comment et à quoi?

Un seul moyen se présentait: accepter une place de commis, si j'en

trouvais une. J'écrivais assez proprement et je comptais assez vite

pour oser demander un emploi qui, pour être rempli convenablement,

n'exigerait que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmétique.

Le tout maintenant était donc d'obtenir un emploi de ce genre.

Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais continué des relations

d'amitié depuis le collège se trouvait Paul Taupenot, le fils de Justin

Taupenot, le grand éditeur. Paul était maintenant l'associé de son père;

il pourrait sans doute me trouver la place que je désirais, soit dans sa

maison, soit chez un de ses confrères. Je l'allai trouver.

En m'entendant parler d'une place de quinze cents francs, il poussa des

exclamations de surprise comme les frères Bédarrides lorsque je leur

avais demandé à entrer dans leurs bureaux.

--Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y penses pas.

--Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que je fasse? Je n'ai

pas de métier, et pour tout capital j'ai quatre mille francs. Trouves-tu

le travail déshonorant?

--Certes non.

--Eh bien, alors donne-moi à travailler. Ce n'est pas une vocation

irrésistible qui m'oblige à être commis. En donnant ma démission de

capitaine, je ne me suis pas dit que j'allais enfin avoir le bonheur

d'être employé dans ta maison, ce qui réaliserait tous mes désirs et

tous mes rêves. Forcé bien malgré moi à cette démission, j'ai su que

la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai dû faire ce que ma

conscience me commandait; maintenant tu peux m'adoucir ces difficultés,

et je m'adresse à ton amitié.

--Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement laisse-moi

te dire que tu ne sais pas ce que tu me demandes. Tu es habitué à une

certaine indépendance d'action et à la liberté de l'esprit; pourras-tu

rester enfermé dans un bureau pendant douze ou treize heures, sans

distraction, appliqué à un travail qui te paraîtra fastidieux et qui le

sera réellement? Crois-tu qu'un bûcheron ou un jardinier n'est pas plus

heureux qu'un commis qui toute la journée demeure penché sur son bureau

à faire des chiffres?

--Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas davantage ratisser

un jardin, tandis que je sais faire des chiffres.

--Si je te parle ainsi, c'est qu'il me paraît impossible qu'un homme

de ton âge qui, pendant dix ans, a vécu à cheval, le sabre à la main,

puisse tout à coup remplacer son sabre par une plume et vivre enfermé

dans un bureau.

--Il le faut cependant.

--Sans doute, mais comme je me figure que tu ne pourrais pas te plier

à ces nouvelles habitudes sans en beaucoup souffrir, je voudrais

t'épargner ces souffrances.

--Si tu as un moyen de me faire gagner agréablement mes 1,500 francs,

dis-le; je te promets que je ne le repousserai pas.

--Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour nos dictionnaires et

pour nos manuels?

--C'est toujours une plume que tu me proposes.

--Assurément, mais tu travaillerais à tes heures, tu ne serais pas

enfermé dans un bureau, tu aurais ta liberté et tu pourrais facilement

gagner quinze ou vingt francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze

cents francs par an.

--Je ne sais pas écrire.

--De cela ne prends pas souci, le travail que je te propose n'a rien de

littéraire, c'est une besogne de compilation, et il faut vraiment

ta naïveté pour me faire cette réponse. Nous avons des traités

d'agriculture qui se vendent ma foi très-bien, et qui ont été écrits par

des savants incapables de distinguer en pleine campagne un champ de blé

d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on appelle le savant en chambre,

et tu peux en augmenter le nombre déjà considérable sans déshonneur.

--J'aimerais mieux aligner dix régiments de cavalerie dans le

Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre. Écrire une lettre,

raconter ce que j'ai vu, c'est parfait, j'y vois franchement et

bravement; mais je sais trop ce qu'est l'art d'écrire pour oser me faire

imprimer.

--Tu refuses, alors?

--Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable de faire

convenablement.

--Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas m'habituer à l'idée

que tu resterais impunément enfermé derrière ce grillage, à l'abri de

ces rideaux verts. Tu serais pris par le spleen, et tu mourrais à

la peine. Quand nous étions au collège, tu dessinais d'une façon

remarquable, et tu m'as envoyé d'Afrique deux ou trois croquis

très-réussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner les scrupules que

tu as pour écrire.

--Mes croquis sont comme mes lettres, sans conséquence.

--Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce côté nous avons

chance d'arriver à un résultat. Nous préparons en ce moment un grand

dictionnaire des sciences militaires qui sera accompagné de cinq ou

six mille gravures représentant les armes, les costumes, les objets

quelconques qui ont servi à la guerre chez tous les peuples depuis

l'antiquité jusqu'à nos jours. Veux-tu te charger d'un certain nombre

de ces dessins? Ne sois pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures

artistiques; ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne

soit pas enlevé de _chic_ en sacrifiant tout à l'effet. L'effet n'est

rien pour un ouvrage comme le nôtre, qui veut des gravures tirées

d'originaux authentiques, et assez distinctes dans le détail pour donner

les points caractéristiques qui doivent appuyer le texte. Tu connais

les choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux qu'il n'est

nécessaire, tu peux nous rendre service en acceptant ce travail. Si dans

le commencement tu as besoin de conseils, nous te ferons _recaler_ tes

premiers dessins, et tu arriveras bien vite à une habileté de main qui

te permettra de ne pas trop travailler.

Évidemment cela était de beaucoup préférable au bureau. Je remerciai

Taupenot comme je le devais, et je me mis en relation avec le directeur

de ce dictionnaire pour qu'il me guidât.

Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se moqua ni de mon

ignorance ni de mon inexpérience, et qui par ses conseils me facilita

singulièrement mes premiers pas.

Clotilde Martory · 第 45 / 65 题