Le lendemain, c'est-à-dire le jeudi 4 décembre, avant le jour, je partis
pour Bicêtre, mais, plus heureux que la veille, je pus trouver une
voiture dont le cocher voulut bien me conduire.
Arrivés au carrefour de Buci, nous fûmes arrêtés par une barricade; rue
Dauphine nous en trouvâmes une seconde, rue de la Harpe une troisième.
La nuit avait été mise à profit pour la résistance. Quelques groupes
se montraient çà et là, et dans ces groupes on voyait briller quelques
fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles, pas de rondes de police dans
les rues, la ville semblait livrée à elle-même.
L'agitation d'un côté, le silence de l'autre produisaient une étrange
impression; en se rappelant ce qu'avait été Paris la veille, on se
sentait malgré soi le coeur serré: qu'allait-il se passer? Où les
troupes étaient-elles embusquées? Instinctivement on regardait au loin,
au bout des rues désertes, cherchant des canons pointés et des escadrons
formés en colonnes; les sentiments qu'on éprouvait doivent être ceux du
gibier qui se sait pris dans un immense affût.
Ma voiture était un _milord_, et par suite des différents changements de
direction qui nous avaient été imposés par les barricades, je m'étais
trouvé souvent en communication avec le cocher qui se retournait sur son
siége et m'adressait ses observations.
--Ça va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard, le général
Neumayer arrive à la tête de ses troupes pour défendre l'Assemblée,
seulement le malheur c'est qu'on a déjà fusillé Bedeau et Charras, sans
compter les autres, car hier on a massacré tous les prisonniers.
Il n'y avait aucune importance à attribuer à ces bruits, cependant,
malgré moi, j'en fus péniblement impressionné; que devait éprouver la
malheureuse madame de Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'à elle!
A la barrière d'Italie on nous arrêta, et des agents de police dirent au
cocher qu'il ne pourrait pas rentrer dans Paris.
--Pourquoi?
--Lisez l'affiche.
Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation venait d'être
collée, elle prévenait les habitants de Paris que la circulation des
voitures était interdite, et que le stationnement des piétons dans
les rues serait dispersé par la force sans sommation: «les citoyens
paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait péril à contrevenir
à ces dispositions.»
Les termes de cette proclamation n'étaient que trop clairs; ils disaient
que la ville appartenait à la troupe, et que la vraie bataille allait
commencer; la veille, c'étaient les prisonniers seulement qui devaient
être fusillés, aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue
s'exposaient à être massacrés sans sommations,--la sommation c'était
cette proclamation du préfet de police Maupas qui continuait dignement
celle du ministre Saint-Arnaud.
Mon cocher était resté interloqué en apprenant qu'il ne pourrait pas
rentrer dans Paris, je le décidai à me conduire à Bicêtre en lui
promettant de le garder pour aller au Mont-Valérien si je ne trouvais
pas à Bicêtre la personne que je cherchais: l'idée de travailler pendant
que tous les cochers de Paris se reposeraient le fit rire.
En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous dépassâmes des femmes
qui marchaient en traînant leurs enfants par la main. A l'entrée du
fort, d'autres femmes étaient assises sur le gazon humide. Quelles
étaient ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers? ou
bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers qu'on amenait ne se
trouvaient pas leurs maris ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient
pas comme moi un talisman pour pénétrer derrière ces murailles, et le
«passez au large» des factionnaires les tenait à distance.
M. de Planfoy n'était point à Bicêtre et je me mis en route pour le
Mont-Valérien, sans grande espérance, il est vrai, mais décidé à aller
jusqu'au bout et à ne pas m'arrêter avant de l'avoir retrouvé.
Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur aux environs
de Paris, on entend une vague rumeur, quelque chose comme un profond
mugissement; c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement
de cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon ou la
fusillade, je fis deux ou trois fois arrêter la voiture; mais aucun
bruit n'arrivait jusqu'à nous, ni le roulement des voitures, ni le
ronflement des machines à vapeur: tout semblait frappé de mort dans
cette énorme agglomération de maisons, et ce silence était sinistre.
De Bicêtre au Mont-Valérien, la distance est longue, surtout pour un
cheval de fiacre; je laissai ma voiture au bas de la côte et montai au
fort. Là aussi les prisonniers étaient nombreux; mais M. de Planfoy
n'était point parmi eux.
L'officier qui me répondit le fit avec beaucoup moins de complaisance
que ceux à qui j'avais eu affaire à Ivry et à Bicêtre: il me croyait
évidemment un ami de la préfecture, et il ne se gênait pas pour m'en
marquer son mépris.
--Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il comme j'insistais
pour qu'on cherchât M. de Planfoy, ce n'est pas à moi de reconnaître
leurs prisonniers; c'est bien assez de les garder.
Ce mot de révolte était le premier que j'entendais dans la bouche d'un
officier. Je m'expliquai franchement avec ce brave militaire, et nous
nous séparâmes en nous serrant la main.
J'étais à bout et ne savais plus à quelle porte frapper. Où chercher
maintenant? à qui s'adresser? Je pensai à aller chez le personnage qui
m'avait offert sa protection lorsque je lui avais remis les lettres de
mon père. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-être à
s'occuper de lui et à joindre ses démarches aux miennes. Après
avoir quitté ma voiture à l'Arc-de-Triomphe, je me dirigeai vers la
Chaussée-d'Antin.
Ceux-là seuls qui ont parcouru les Champs-Élysées à quatre ou cinq
heures du matin peuvent se faire une idée de leur aspect, le 4 décembre,
à une heure de l'après-midi. L'étranger qui fût arrivé à ce moment, ne
sachant rien de la révolution, eût cru assurément qu'il entrait dans une
ville morte, comme Pompéi.
Ce fut seulement en approchant de la place de la Concorde que je trouvai
une grande masse de troupes; on attendait toujours; la bataille n'avait
donc pas encore commencé.
Je me hâtai vers la Chaussée-d'Antin, et à mesure que j'avançais, je
trouvais les curieux des jours précédents: on causait avec animation
dans les groupes, et tout haut on raillait les soldats et les agents de
police.
Je ne m'arrêtai point pour écouter ces propos, mais le peu que
j'entendis me surprit; on ne paraissait pas prendre la situation par le
côté sérieux.
La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne fût point chez lui, et
je me trouvai déconcerté, comme il arrive dans les moments de détresse
quand on s'est cramponné à une dernière espérance, et que cette branche
vous casse dans la main.
Il ne restait plus que la préfecture de police; je me dirigeai de ce
côté. En arrivant au boulevard, je trouvai le passage intercepté par des
troupes qui défilaient, infanterie et artillerie. La foule avait été
refoulée dans la rue et elle regardait le défilé, tandis qu'aux fenêtres
s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution! à bas
Soulouque! à bas les prétoriens! Et les soldats passaient sans se
retourner.
Tout à coup il se fit un brouhaha auquel se mêla un tapage de ferraille;
c'était une pièce d'artillerie qui s'était engagée sur le trottoir, les
chevaux s'étaient jetés dans les arbres et ne pouvaient se dégager. Les
hommes criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant sur l'asphalte
s'abattit.
Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la confusion dans la
batterie; on entendait les commandements, les jurons et les coups de
fouet qui se mêlaient dans une inextricable confusion.
--Ils sont soûls comme des grives, dit une voix dans la foule.
Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs chevaux; tous
avaient la figure allumée et les yeux brillants.
Pendant que j'attendais que le passage fût devenu libre, j'aperçus dans
la foule un de mes anciens camarades de classe; il me reconnut en même
temps et s'approcha de moi.
--En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-là, tu me fais
plaisir; alors tu viens voir cette mascarade militaire. Quelle grotesque
comédie! ça va finir dans des sifflets comme la descente de la
Courtille; c'est aussi ridicule que Boulogne et ce n'est pas peu dire.
--Tu crois?
--Tu vois bien que tout cela n'est pas sérieux; la foule n'est là que
pour blaguer les soldats qui se sauveraient honteusement si on ne les
avait pas soûlés.
--Je suis beaucoup moins rassuré que toi; tu n'as donc pas lu la
proclamation du préfet de police?
--Ça, c'est une autre comédie, c'est ce qu'on peut appeler la blague
de la proclamation; hier, Saint-Arnaud qui veut qu'on fusille les
prisonniers; aujourd'hui, Maupas qui veut qu'on fusille les passants;
demain, nous aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie.
Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que ces gens-là
gagnent les vingt millions qu'ils ont fait prendre à la Banque et qu'ils
se sont partagés: leur coup d'État n'a pas eu d'autre but; maintenant
qu'ils ont l'argent, ils vont filer avec la caisse.
Et comme je me récriais contre ce scepticisme:
--Va voir la barricade du boulevard Poissonnière, dit-il, c'est eux qui
l'ont faite avec le magasin d'accessoires du Gymnase, elle est en carton
et elle n'est à autres fins que d'intimider le bourgeois; de même que
ces civières qu'on promène partout avec des infirmiers et des soldats
qui portent à la main un écriteau sur lequel on lit: «Service des
hôpitaux militaires,» crois-tu que c'est sérieux? De la blague et de la
mise en scène.
Les troupes ayant défilé, nous suivîmes le boulevard en discourant
ainsi. Déjà, les curieux étaient revenus sur les trottoirs et à l'entrée
de la rue Taitbout nous trouvâmes des groupes assez nombreux dans
lesquels il y avait des femmes et des enfants.
Au moment où j'allais quitter mon ancien camarade, nous vîmes arriver un
régiment de cavalerie, le 1er de lanciers, commandé par le colonel de
Rochefort, que je reconnus en tête de ses hommes et alors, au lieu de
traverser la chaussée du boulevard, je restai dans la rue.
La tête de la colonne nous dépassait de quelques mètres à peine, lorsque
des groupes qui occupaient le trottoir partirent quelques cris de: Vive
la Constitution! et à bas le dictateur!
Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui faisant franchir les
chaises, il tomba au milieu des groupes; ses officiers se précipitèrent
après lui, suivis de quelques lanciers, et en moins de quelques secondes
ce fut un horrible piétinement de chevaux au milieu de cette foule;
on frappait du sabre et de la lance; les malheureux que les pieds des
chevaux épargnaient étaient percés à coups de lance.
Le hasard permit que nous fussions au milieu même de la rue; nous pûmes
nous jeter en arrière et nous sauver devant cette attaque furieuse: dix
pas de moins ou dix pas de plus, nous étions écrasés contre les maisons
du boulevard, comme l'avaient été ces malheureux.
Une porte était entr'ouverte, nous nous jetâmes dedans, et elle se
referma aussitôt. Quelques personnes étaient entrées avant nous, elles
me parurent folles de terreur; elles allaient et venaient en tournoyant
et se jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le galop des
chevaux et les coups de lances dans les portes et les fenêtres.
Puis tout à coup une terrible fusillade éclata. Contre qui pouvait-elle
être dirigée: il n'y avait plus personne sur le boulevard? Un cliquetis
de verres cassés tombant dans la rue fut la réponse à cette question. La
troupe tirait dans les fenêtres.
--Eh bien, dis-je à mon camarade, crois-tu à la proclamation de Maupas,
maintenant?
--Oh! les monstres!
Alors le souvenir des paroles qui avaient été prononcées devant moi à la
préfecture de police me revint: c'était là ce qu'on appelait «envahir un
quartier par la terreur.»