J'avais à peine frappé à la porte de la rue de Reuilly qu'elle s'ouvrit
devant moi.
--Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait ouvert.
--Mon mari? où est mon mari? s'écria vivement madame de Planfoy.
Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquiétude; je n'avais
point pensé à celle que j'allais allumer dans cette maison.
--Mon mari, mon mari, répéta madame de Planfoy.
Il fallait répondre. J'expliquai comment nous avions été séparés et
comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru qu'il était rentré chez
lui. Ces explications, par malheur, n'étaient pas de nature à calmer
l'angoisse de madame de Planfoy; je ne le comprenais que trop à mesure
que j'entassais paroles sur paroles.
--Il sera revenu à la barricade, dis-je enfin; je vais y retourner, le
retrouver et le ramener.
--Je vais avec vous, dit-elle.
Mais ses enfants se pendirent après elle, et je parvins, grâce à leur
aide, à l'empêcher de sortir; je lui promis de ne pas prendre une minute
de repos avant d'avoir retrouvé son mari, et je partis.
Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai les représentants
qui avaient été au-devant des soldats: ceux-ci les ayant débordés, les
avaient laissés derrière eux; et les représentants, sans perdre courage,
parcouraient le faubourg, en appelant le peuple aux armes. Mais leur
voix se perdait dans le vide; on les saluait en mettant la tête à
la fenêtre, on criait quelquefois: Vive la République! mais on ne
descendait pas dans la rue pour les suivre et recommencer le combat.
Après le départ des soldats, les curieux qui s'étaient sauvés un peu
partout étaient revenus aux abords de la barricade. Ce fut en vain que
je cherchai M. de Planfoy dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En
allant et venant, j'entendais raconter la mort du représentant
Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, provoquait
l'exaspération. Ceux qui n'avaient pas voulu se joindre à lui exaltaient
maintenant son courage: mutuellement, on s'accusait de l'avoir laissé
tuer sans le soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient
avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de Planfoy. Enfin, je
trouvai un gamin de dix ou onze ans qui répondit à mes questions.
--Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon chapeau; le soleil ne
le brûlera pas maintenant, il a eu trop de précaution, il est à l'ombre:
les soldats l'ont emmené.
--Où?
--Peux pas savoir; quand les soldats ont escaladé la barricade en
allongeant des coups de baïonnette à droite et à gauche, le vieux au
chapeau s'est fâché: «Vous voyez bien que cet homme ne se défend
pas!» qu'il a dit aux troupiers. Mais les troupiers n'étaient pas en
disposition de rire; ils ont empoigné le vieux, ils l'ont bousculé, et,
comme il se défendait, il l'ont emmené.
--Où l'ont-ils emmené?
--Au poste, bien sûr.
--A quel poste?
--Est-ce que je sais? mais, pour sûr, ce n'est pas au poste de la rue
Sainte-Marguerite, parce que les soldats ont filé. Quand ils ne sont pas
les plus forts, ils déménagent; quand ils sont en force, ils reviennent
et ils cognent.
--Enfin, de quel côté se sont-ils dirigés?
--Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun pour soi; et puis
les soldats avaient sauté sur le représentant pour l'emporter, de peur
qu'on ne promène son cadavre, et là, vous comprenez, c'était plus drôle
que de suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous à la tête, les
os étaient cassés, la cervelle sortait.
Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, me racontait
comment on avait enlevé le cadavre du malheureux représentant,
j'écrivais deux lignes à madame de Planfoy pour la prévenir que je me
mettais à la recherche de son mari.
--Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.
--S'il faut crier: Vive l'empereur!
--Il faut porter ce papier rue de Reuilly, à deux pas d'ici, et raconter
comment tu as vu arrêter le vieux monsieur.
--Ça va, si vous payez d'avance.
Au moment où je lui remettais ses vingt sous, nous vîmes arriver deux
obusiers.
--Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire votre course; ça va
chauffer, faut voir ça.
Je ne pus le décider qu'en changeant la pièce de vingt sous en une pièce
de cinq francs.
--Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous préviens donc que je
ne tirerai pas mon histoire en longueur.
Et il partit en courant.
C'était quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait été arrêté, mais
ce n'était pas tout, il fallait apprendre maintenant où il avait été
conduit et le faire mettre en liberté.
Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient à la brigade qui
occupait la place de la Bastille; si, par hasard, je connaissais des
officiers dans les régiments qui formaient cette brigade, je pourrais,
par leur entremise, faire relâcher M. de Planfoy.
Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au carrefour de la rue
de Charonne, je trouvai deux obusiers pointés pour que l'un enfilât
la rue de Charonne et l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les
artilleurs, prêts à manoeuvrer leurs pièces, étaient soutenus par une
compagnie du 44e de ligne.
On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'à la place de la
Bastille, qui était occupée militairement avec toutes les précautions en
usage dans une ville prise d'assaut: des pièces étaient pointées dans
diverses directions, commandant les grandes voies de communication;
toutes les maisons placées avantageusement pour pouvoir tirer étaient
pleines de soldats postés aux fenêtres; sur la place, le long du canal,
sur le boulevard, les troupes étaient massées. L'aspect de ces forces
ainsi disposées était fait pour inspirer la terreur à ceux qui
voudraient se soulever: on sentait qu'à la première tentative de
soulèvement tout serait impitoyablement balayé; une demi-section du
génie était là pour dire que, s'il le fallait, on cheminerait à travers
les maisons, et que la hache et la mine achèveraient ce que le canon
aurait commencé.
Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, ont maintenant
assez l'expérience de la guerre des rues pour comprendre que, dans
ces conditions, s'ils se soulèvent, ils seront broyés. Aussi faut-il
peut-être expliquer, par ces réflexions que chacun peut faire, l'inertie
du peuple; s'il y a apathie et indifférence dans le grand nombre, il
doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le sentiment de l'impossibilité
et de l'impuissance. A quoi bon se faire tuer inutilement? les vrais
martyrs sont rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent
généralement s'exposer en vue d'un succès probable et pour un but
déterminé: mourir pour le succès est une chose, mourir pour le devoir en
est une autre, et celle-là ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est
là, selon moi, ce qui rend admirable la conduite de ces représentants
qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas l'espérance, ils n'ont
que la foi.
Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les propos des
soldats, ils auraient compris mieux encore combien la répression serait
terrible, s'il y avait insurrection.
Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assisté à une affaire,
savent que bien rarement les hommes sont excités avant le combat, c'est
pendant la lutte, c'est quand on a eu des amis frappés près de soi,
c'est quand la poudre a parlé que la colère et l'exaltation nous
enflamment. Dans les troupes de l'armée de Paris, il en est autrement:
avant l'engagement, ces troupes sont animées des passions brutales de la
guerre; les fusils brûlent les doigts, ils ne demandent qu'à partir.
--Les lâches! disent les soldats en montrant le poing aux ouvriers qui
les regardent, ils ne bougeront donc pas, qu'on cogne un peu.
Qui les a excités ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille de Juin
encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 est bien loin, et la
rancune ordinairement n'enfonce pas de pareilles racines dans le coeur
français.
Un mot que j'ai entendu pourrait peut-être répondre à cette question.
Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un visage ami, un
régiment de cuirassiers arrive sur la place.
--Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-là? dit un soldat, il n'y
en a que pour eux; tandis que nous n'avons eu que du veau, ils ont eu de
l'oie et du poulet.
Mais je n'étais pas là pour ramasser des mots, si caractéristiques
qu'ils pussent être, et ne trouvant personne de connaissance dans ces
régiments, je m'adressai au premier officier qui voulut bien se laisser
aborder.
Si j'avais été en uniforme rien n'eût été plus facile, on m'eût écouté
et on m'eût répondu; mais j'étais en costume civil, et c'était ce
jour-là une mauvaise recommandation auprès des soldats, qui me
repoussaient et ne voulaient même pas entendre mon premier mot.
Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure militaire attirèrent
l'attention d'un lieutenant qui voulut bien m'écouter. Je lui expliquai
ce que je désirais en lui disant qui j'étais.
--C'est une compagnie du 19e qui a été engagée; il faudrait voir le
colonel du 19e ou bien le général.
--Et où est le général?
--Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, à moins qu'il ne soit au
pont d'Austerlitz. Le plus sûr est de l'attendre ici; il reviendra d'un
moment à l'autre.
C'était évidemment ce qu'il y avait de mieux à faire pour aborder
le général; mais, en attendant, l'angoisse de madame de Planfoy
s'accroissait; je ne pouvais donc attendre.
Ce fut ce que j'expliquai à mon lieutenant, en lui demandant de me
donner un sergent pour me conduire au pont d'Austerlitz ou au carrefour
de Montreuil. Mais cela n'était pas possible: un soldat seul au milieu
du faubourg pouvait être désarmé et massacré.
--Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation se calme, la mort
du représentant aura produit le meilleur effet; ils ont peur, ils ne
bougeront pas.
Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de Montreuil. Après
dix tentatives, je parvins à approcher, non le général, mais un officier
de son état-major, et je lui répétai mes explications et mes prières.
Mais, malgré toute la complaisance de cet officier, et elle fut grande,
quand il sut qu'il parlait à un camarade, il lui fut impossible de me
renseigner. Il n'avait point été fait de prisonniers par la troupe, ou,
s'il en avait été fait, ils avaient été immédiatement remis à la police.
C'était à la police qu'il fallait s'adresser.
Où trouver la police? Cette question est facile à résoudre en temps
ordinaire, mais en temps d'émeute il en est autrement. La police devient
invisible. Les quelques agents que je pus interroger ne savaient rien de
précis; seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers
dans le faubourg, on avait dû, par suite de l'abandon des postes, les
conduire à Vincennes.
Je partis pour Vincennes, où j'avais la chance de connaître un officier.
Mais Vincennes était en émoi; on venait de recevoir les représentants
arrêtés, et l'on ne savait où les loger. Mon ami, chargé de ce soin,
perdait la tête; il se voyait obligé de laisser ces prisonniers en
contact avec les troupes et les ouvriers civils employés dans le fort,
et il trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en tous cas il
n'avait pas reçu M. de Planfoy.
Le temps s'écoulait, et je tournais dans un cercle sans avancer. Je
pensai alors à m'adresser à Poirier, et je partis pour l'Élysée. Si je
n'avais pas voulu de sa protection pour ma fortune, je n'avais aucune
répugnance à la réclamer pour sauver un ami. Puisqu'il était un des bras
du coup d'État, il aurait ce bras assez long sans doute pour me rendre
M. de Planfoy.