Ma vie depuis deux mois a été un enchantement.
Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste le temps d'être
heureux, et dans mes journées trop courtes il ne m'est pas resté une
minute pour conter mon bonheur.
Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose définie et bornée. Malgré
les progrès de la science, on n'est pas encore arrivé à déterminer d'une
manière rigoureuse, par l'analyse, ses éléments constitutifs:
Amour, 1,730
Gaîté, 0,367
Tempérament, 0,001
Divers, 0,415
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2,513
Température variable, mais toujours au-dessus de zéro.
Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont je me suis servi
explique mieux que de longues phrases mon état moral: j'ai vécu depuis
deux mois dans un rêve délicieux.
Réveillé, racontez votre rêve à quelqu'un, ou simplement
racontez-vous-le à vous-même, et ce qui vous a charmé ne sera plus que
peu de chose: il y a des sensations comme des sentiments que les paroles
humaines ne sauraient rendre.
Il est vrai qu'il y a des poëtes qui ont su parler du bonheur et qui
l'ont fait admirablement; c'étaient des poëtes, je ne suis qu'un soldat:
ce que j'ai vu, je sais le dire tant bien que mal; ce que j'ai entendu,
je sais le rapporter plus ou moins fidèlement, mais analyser des
sentiments, expliquer un caractère, résumer une série d'incidents dans
un trait saillant, ce n'est point mon fait.
Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquiétude, mais elle a
été terriblement longue et douloureuse. C'est celle qui a suivi notre
entretien au gouffre de Port-miou.
Surpris par M. de Solignac nous avions dû redescendre par le lit du
ravin sans qu'il nous fût possible d'échanger une seule parole en
particulier. On ne pouvait marcher qu'à la file dans ce ravin étroit
et raboteux: Clotilde était passée la première, M. de Solignac l'avait
rapidement suivie et j'étais resté le dernier. Dans cette position il
nous était impossible de nous dire un mot intime, et j'avais dû me
contenter d'écouter Clotilde parlant avec volubilité de la mer, du ciel,
des navires, de Marseille et de dix autres choses, ce qui en ce moment
n'était pour moi qu'un vain bruit.
J'espérais être plus heureux en arrivant au rivage, mais là encore M. de
Solignac s'était placé entre nous, et de même en bateau quand nous nous
étions rembarqués.
On a fait une comédie sur ce mot que, quand on dit aux gens qu'on
les aime, il faut au moins leur demander ce qu'ils en pensent. Cette
situation était exactement la mienne; seulement au lieu de la prendre
par le côté comique, je la prenais par le côté tragique: la crainte
et l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit à Clotilde que je
l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que pensait-elle surtout de mon
aveu?
Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier de me répondre,
je pouvais au moins l'interroger du regard. Ce fut le langage que je
parlai, en effet, toutes les fois que mes yeux purent rencontrer les
siens.
Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude de ne
pas se tromper? Je n'ai point cette science. Chaque fois que le regard
de Clotilde se posait sur moi, il me sembla qu'il n'était chargé ni de
reproches ni de colère, mais qu'il était troublé, au contraire, par
une émotion douce. Seulement, cela n'était-il pas une illusion de
l'espérance? Le désir pour la réalité? La question était poignante pour
un esprit comme le mien, toujours tourmenté du besoin de certitude, qui
voudrait que dans la vie tout se décidât par un oui ou par un non.
Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eût été doux au coeur!
Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, et il fallut
pendant huit jours rester à Marseille en proie au doute, à l'incertitude
et à l'impatience.
Enfin, ces huit jours s'écoulèrent secondes après secondes, heures après
heures, et le dimanche arriva: je pouvais maintenant faire une visite au
général, je le devais.
Je m'arrangeai pour arriver à Cassis au moment où le général se lèverait
de table.
Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations de gronderie:
--Voilà un joli soldat qui se présente quand on sort de table; pourquoi
n'êtes-vous pas venu pour _dijuner_?
--Je suis venu pour faire votre partie et vous demander ma revanche.
--Ça, c'est une excuse.
Le regard de Clotilde que j'épiais parut m'approuver.
Comme la première fois que j'avais déjeuné à Cassis, le général
s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumée, il écouta: «_Veillons
au salut de l'empire_» que lui joua sa fille. Puis bientôt il
s'endormit.
C'était le moment que j'attendais. J'allais pouvoir parler, j'allais
savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si fort, même lorsque j'ai chargé
les Kabyles pour mon début.
Lors de mon premier déjeuner à Cassis, Clotilde, voyant son père
endormi, m'avait proposé une promenade au jardin. En serait-il de même
cette fois? J'attendis. Puis, voyant qu'elle restait assise devant son
piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas venir dans le
jardin.
Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en face, elle me dit à
voix basse:
--Restons près de mon père.
--Mais j'ai à vous parler; il faut que je vous parle; je vous en
supplie.
--Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, car il ne faut
pas que je vous écoute.
--Vous m'écoutiez l'autre jour.
--C'est un bonheur que vous ayez été interrompu, et si vous ne l'aviez
pas été, je vous aurais demandé, comme je vous demande aujourd'hui, de
n'en pas dire davantage.
--Eh quoi, c'était là ce que vos regards disaient?
Elle garda un moment le silence; mais bientôt elle reprit d'une voix
étouffée:
--A votre tour, écoutez-moi; maintenant que vous connaissez les idées de
mon père, croyez-vous qu'il écouterait ce que vous voulez me dire?
Je la regardai stupéfait et ne répondis point.
--Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et je vous écoute;
si, au contraire, vous ne le croyez pas, épargnez-moi des paroles qui
seraient un outrage.
Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans d'avance, et
quand je prévois que je me trouverai dans une situation difficile de
chercher les moyens pour en sortir. Cela me rend quelquefois service
mais le plus souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare
dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les avons disposées.
Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. J'avais prévu que
Clotilde refuserait de venir dans le jardin et de m'écouter, j'avais
prévu qu'elle y viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas
du tout prévu cette réponse. Aussi je restai un moment interdit, ne
comprenant même pas très-bien ce qu'elle m'avait dit, tant ma pensée
était éloignée de cette conclusion.
Mais, après quelques secondes d'attention, la lumière se fit dans mon
esprit.
--Vous me défendez cette maison! m'écriai-je sans modérer ma voix et
oubliant que le général dormait.
--Voulez-vous donc éveiller mon père?
En effet, le général s'agita sur son fauteuil.
Clotilde aussitôt se remit à son piano, et bientôt la respiration du
général montra qu'il s'était rendormi.
Pendant assez longtemps nous restâmes l'un et l'autre silencieux: je ne
sais ce qui se passait en elle; mais pour moi j'avais peur de reprendre
notre entretien qui, sur la voie où il se trouvait engagé, pouvait nous
entraîner trop loin. J'avais brusquement, emporté par une impatience
plus forte que ma volonté, avoué mon amour; mais si angoissé que je
fusse d'obtenir une réponse décisive, j'aimais mieux rester à jamais
dans l'incertitude que d'arriver à une rupture.
Clotilde avait répondu d'une façon obscure; fallait-il maintenant
l'obliger à expliquer ce qui était embarrassé et préciser ce qui était
indécis? Déjà, pour n'avoir pas voulu me contenter du regard qui
avait été sa première réponse, j'avais vu ma situation devenir plus
périlleuse; maintenant, fallait-il insister encore et la pousser à bout?
Était-elle femme, d'ailleurs, à parler la langue nette et précise que je
voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas encore le moyen de donner à
sa pensée une forme qui permettrait toutes les interprétations?
Ce fut elle qui rompit la première ce silence.
--Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et ne trouve pas; vous
défendre cette maison, moi?
--Il me semble....
--Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine de n'avoir
pas dit un mot de cela.
--Si ce ne sont pas là vos propres paroles, c'est au moins leur sens
général.
--Alors, je me suis bien mal expliquée: j'ai voulu vous prier de ne pas
revenir sur un sujet qui avait été interrompu l'autre jour, et pour
cela je vous ai demandé de considérer les sentiments de mon père. Il me
semblait que ces sentiments devraient nous interdire des paroles comme
celles qui vous ont échappé à Portmiou. Voilà ce que j'ai voulu dire;
cela seulement et rien de plus. Vous voyez bien qu'il n'a jamais été
dans ma pensée de vous «défendre cette maison.»
--Et si malgré moi, entraîné pas mon... par la violence de..., si je
reviens à ce sujet?
--Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant vous savez qu'il ne
peut pas avoir de conclusion.
--Jamais?
--Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous aux mots une étendue
qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien long. Je parle d'aujourd'hui, de
demain. Qui sait où nous allons, et ce que nous serons? Chez mon
père, même chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne se
modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon père a pour vous
beaucoup de sympathie, je dirai même de l'amitié, et vous pouvez pousser
ce mot à l'extrême, vous ne serez que dans la vérité: laissez faire
cette amitié, laissez faire aussi le temps....
--Eh bien, que dites-vous donc? demanda le général en s'éveillant.
--Je dis à M. de Saint-Nérée que tu as pour lui une vive sympathie.
--Très-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de croire que ce qui
s'est passé l'autre jour ne diminue en rien mon estime pour vous.
J'aimerais mieux que nous fussions de la même religion; mais un vieux
bleu comme moi sait ce que c'est que la liberté de conscience.
On apporta les échecs et je me plaçai en face du général, pendant que
Clotilde s'installait à la porte qui ouvre sur le jardin. En levant
les yeux je la trouvais devant moi la tête inclinée sur sa tapisserie;
c'était un admirable profil qui se dessinait avec netteté sur la fond de
verdure; de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir où nous
en étions de notre partie, et alors nos regards se rencontraient, se
confondaient.
Notre partie fut longuement débattue, et cette fois encore je la perdis
avec honneur.
--Puisque vous n'êtes pas venu dîner, vous allez rester à souper, dit le
général; vous vous en retournerez à la fraîche.
--Êtes-vous à cheval ou en voiture? demanda Clotilde.
--En voiture, mademoiselle.
--Eh bien, alors je propose à père de vous accompagner ce soir; la
nuit sera superbe; nous vous conduirons jusqu'à la Cardiolle et nous
reviendrons à pied. Cela te fera du bien de marcher, père.
Ce fut ainsi que, malgré notre diversité d'opinions, nous ne nous
trouvâmes pas séparés. Je retournai à Cassis le dimanche suivant, puis
l'autre dimanche encore; puis enfin, il fut de règle que j'irais tous
les jeudis et tous les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour;
mais je pouvais aimer et j'aimais.
M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait toute
liberté,--j'entends liberté de confiance.